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Full text of "Le boucher de Verdun, roman"

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in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/leboucherdeverdOOdumu 



97' mille. 



LOUIS DUMUR 



LE BOUCHER 



DE 



VERDUN 



ROMAN 




ALBIN MICHEL, EDITEUR 

PARIS — 2 2, RUE 1 1 U Y C ! I E N S , 2 2 — PARIS 



LE 

BOUCHER DE VERDUN 



DU MÊME AUTEUR : 



Nach Paris! roman 1 vol. 



LOUIS DUMUR 



LE BOUCHER 

E VERDUN 



ROMAN 



Y 

tWn 



PARIS 

ALBIN MICHEL, EDITEUR 

22, RUE HUYCHENS, 22 



VZUOTHECA 



Il a été tiré de cet ouvrage î 

30 exemplaires sur papier de Hollande 
numérotés à la presse de / à 30 



L'édition originale a élé tirée sur PAPIER d'alfa 









Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays. 
Copyright 1921 by Louis Dumur 



P REMI ERE PARTIE 



JULIETTE ROSSIGNOL 



Qu'il est doux, quand, après de longues semaines de 
souffrances, on se réveille un beau matin d'un grand som- 
meil profond et réparateur, qu'on se retourne facilement 
et voluptueusement entre des draps frais qui ne pèsent plus 
sur le corps, qu'on éprouve pour la première fois depuis 
bien longtemps le délice de respirer librement sans brû- 
lure entre les côtes et sans tenaillement dans l'abdomen, 
quand on se rappelle qu'on a eu l'honneur de tomber glo- 
rieusement blessé sur le champ de bataille au service de la 
patrie allemande, quand on a la croix de fer de 
deuxième classe sur son lit et dans le tiroir de sa table 
de nuit le brevet de lieutenant de Sa Majesté, qu'il est 
doux de se dire en buvant avidement des yeux la lumière 
divine : 

— Kerr Wilfrid, Herr Leutnant Wilfrid Hering, 
vous êtes encore en vie, vous êtes, Donneriveiter! tout ce 
qu'il y a de plus en vie et prêt à recommencer vos 
prouesses de naguère! 

On n'en finit pas de se féliciter et de se congratuler. 



6 LE BOUCHER DE VERDUN 

de bénir sa chance qui vous a fait si miraculeusement 
passer entre les gouttes de fer et de feu, sans trop de 
dommage personnel, alors que tant de valeureux compa- 
gnons d'armes, partis comme vous pleins de joie et de 
santé, sont restés en morceaux sur les champs de bataille 
ou prisonniers entre les mains cruelles de l'ennemi. 

Telles étaient les dispositions où je me trouvais le 26 
octobre 1914, sur les neuf heures du matin, tandis que, 
bien calendrée d'amidon et toute tintinnabulante de bim- 
belots de piété, sœur Hildegarde m'apportait un bol de 
consommé à l'œuf et deux belles rôties dorées. 

— Bon appétit, monsieur le lieutenant! Dieu soit loué, 
chaque jour monsieur le lieutenant a meilleure mine. 

— Et meilleur estomac, sœur Hildegarde. Y aurait-il 
moyen d'avoir un second bol et deux autres rôties? 

— Oh! non, pas pour aujourd'hui, monsieur le lieu- 
tenant. Vous aurez votre bouillie à midi. Mais je crois 
que monsieur le médecin-chef ne tardera pas à autoriser 
monsieur le lieutenant à manger de la viande. 

— De la viande, sœur Hildegarde?... de la 
viande!... 

— Nous commencerons pas une bonne escalope 
pannée... 

— Quand? 

— Dès demain peut-être. Puis, si tout va bien et 
s'il plaît à Dieu et à la sainte Vierge, nous permet- 
trons à monsieur le lieutenant un bifteck quotidien. 

— Je vous embrasserais pour cette bonne parole, 
sœur Hildegarde... Surtout si ça pouvait faire venir le 
bifteck plus vite!... 

Sœur Hildegarde, qui en entendait bien d'autres, sou- 
riait placidement sous sa coiffe amidonnée, reprenait le 



LE BOUCHER DE VERDUN 7 

bol vide, secouait les miettes de mon rapide déjeuner, 
regonflait mes oreillers, me demandait si j'avais besoin 
de l'urinai et passait à un autre lit. 

C'était une grande salle claire d'un lazaret militaire 
d'Aix-la-Chapelle, comportant une cinquantaine de lits 
de jeunes officiers, d'enseignes ou d'aspirants, blessés 
pendant les deux premiers mois de la guerre. Une abon- 
dante lumière bleuâtre, tamisée par des stores en tulle 
ciel, tombait de larges baies exposées au midi. Les ran- 
gées de boules de cuivre aux angles des lits brillaient et 
reluisaient, impeccablement alignées comme à l'exercice. 
Tendues de gris, les parois présentaient de belles cartes 
murales des fronts, gaîment et pittoresquement semées de 
petits drapeaux bigarrés. A l'une des extrémités de la 
salle paradait un grand portrait de l'Empereur dans le 
rutilant uniforme des hussards de Brandebourg, tandis 
qu'à l'autre bout pendait un immense crucifix, où un 
Christ de bronze noir se décharnait sur une croix de 
chêne foncé. Les deux images se faisaient exactement 
face, se regardaient, s'observaient, se complétaient, par- 
dessus la double haie d'honneur des lits blancs à boules 
de cuivre peuplés de jeunes corps allemands et chrétiens : 
l'homme rouge, coiffé du kolback à flamme écarlate, avec 
son attila, ses olives, ses tresses, ses nœuds hongrois, et 
l'homme noir, couronné d'épines, avec sa pancarte, ses 
clous, son coup de lance, sa ceinture drapée; l'un, dar- 
dant vers le ciel les pointes de sa moustache effilée, 
l'autre, inclinant sur la terre les boucles de sa barbe 
soyeuse; celui-ci qui avait dit : « Je ne suis pas venu 
apporter la paix, mais la guerre », celui-là qui disait : 
« Je suis le Seigneur de la guerre » ; celui-ci qui se 
déclarait fils de Dieu et prêchait : « Mon Père et 



8 LE BOUCHER DE VERDUN 

moi » ; l'autre qui se proclamait roi par décret divin et 
vaticinait : « Dieu et moi » ; l'un qui bénissait : Cott 
mit euch! l'autre qui répondait : Cott mit uns! tous 
deux qui se mettaient réciproquement au service l'un de 
l'autre, qui avaient leurs troupes, leurs soldats, leurs 
fidèles, leurs croyants, leurs martyrs, tous deux qui dis- 
posaient du même pouvoir sur les âmes, du même empire 
sur les consciences, qui avaient les mêmes thuriféraires, 
les mêmes prophètes, les mêmes zélateurs, les mêmes 
dévots, les mêmes temples et les mêmes prêtres. 

Et des lits, les regards allaient de l'un à l'autre avec 
le même dévouement. Les uns, il est vrai, se portaient 
plus complaisamment du côté du dolman rouge de 
l'Empereur : c'étaient ceux des blessés qui revenaient 
à la santé. Les autres, qui tremblaient encore de fièvre 
ou brûlaient de souffrance, se tournaient plus volontiers 
vers le torse maigre et noir du roi crucifié. Mais aucun 
dont la ferveur fût exclusive; tous ces regards partici- 
paient, dans des mesures diverses, à ce double culte. 
Les miens, bien qu'un peu plus chargés peut-être de 
philosophie, ne faisaient pas exception et considéraient 
avec un égal plaisir la tête raide et moustachue de mon 
Seigneur, comme le chef penché et barbu de mon Sau- 
veur, que la présence tutélaire de sœur Hildegarde et 
le souvenir glorieux de ma campagne me rendaient uni- 
formément sympathiques. 

Cependant, à mesure que les jours passaient et que 
l'état des blessés s'améliorait, le portrait impérial et son 
attila de feu précisaient visiblement leur avantage. C'est 
que depuis longtemps on ne mourait plus dans le laza- 
ret B d'Aix-la-Chapelle, du moins dans cette salle aux 
baies bleues, dite salle Haeckel, où se filait mon destin 



LE BOUCHEU DE VERDUN V 

présent; on n'y entendait plus de ces râles sinistres, de 
ces hoquets d'agonie, de ces hurlements de douleur qui 
en rendaient antérieurement le séjour si peu confortable. 
Ceux qui étaient marqués du signe fatal avaient déjà 
succombé; d'autres, qui les avaient remplacés, avaient 
succombé à leur tour ou guérissaient, si bien que, de 
sélection en sélection, il n'y avait plus dans la salle 
Hasckel que d'optimistes candidats à la résurrection, 
dont le pouls et le moral se restauraient conjointement et 
qui, détournant de plus en plus leurs yeux du Christ sur 
l'Empereur, ne laissaient plus de place vide pour de nou- 
veaux blessés. 

C'est tout au plus si une vingtaine d'entre nous pre- 
naient encore quotidiennement, allongés sur une civière 
ou appuyés sur un infirmier, le chemin de la salle de 
pansement. Pour moi, je ne connaissais plus, depuis bien- 
tôt quinze jours, cette accablante corvée. Mes plaies se 
cicatrisaient, ma balle avait été extraite de l'épaule 
gauche, mes deux côtes s'étaient proprement ressoudées, 
je bougeais, je remuais, je m'étendais ou me recroque- 
villîais sans autre embarras qu'une dernière raideur du 
genou droit, et il me semblait que j'aurais pu déserter 
ma couche et me promener de long en large comme ci- 
devant, ce dont j'avais une furieuse envie. Tous mes 
muscles s'ajustaient et roulaient, mes articulations 
jouaient, mes organes manœuvraient, j'étais entier, com- 
plet, intact et, bien que j'eusse dû subir une opération 
interne, je me retrouvais frais et neuf comme un oiseau 
qui va s'élancer hors du nid. Mon appétit, que je ne 
pouvais encore satisfaire au gré de mes désirs, commen- 
çait à devenir impérieux, et je ne tardais pas à consta- 
ter, à mon infinie satisfaction, que ma virilité, pour 



10 LE BOUCHER DE VERDUN 

laquelle j'avais pu nourrir quelque crainte, suivait de 
près mon estomac. 

Le rétablissement de cette fonction importante me 
rappela la jeune fille que j'aimais, ma douce et blonde 
fiancée, la belle Dorothéa von Treutlingen. Ah! ce beau 
mois de juillet 1914, alors qu'étudiant à l'université de 
Halle, je passais mes vacances dans le Harz, si loin de 
me douter que quelques semaines plus tard, après des 
aventures inouïes, j'échouerais, à moitié démoli, dans ce 
lazaret d'Aix-la-Chapelle! Cette jolie villa de Goslar, 
où j'allais faire la cour à ma bien-aimée, ce jardin 
fleuri de zinnias, ce petit salon où je buvais de la bière, 
tandis qu'elle me jouait de ses mains dodues le menuet 
du Bœuf ou la chevauchée des Walkyries! Heures inou- 
bliables! divins souvenirs! Je me les remémorais à satiété 
durant ces longs après-midi où je me remettais lentement 
du rude choc de la guerre. Ah! Dorothéa! chère idole, 
chère âme et chère chair! Combien j'eusse aimé t'avoir 
près de moi, sentir tes mains lourdes sur mon front et 
m'assoupir béatement au souffle de ta molle présence! 

A défaut de cette présence, je possédais du moins 
tout un petit paquet de ses lettres, qui ne quittait pas le 
dessous de mon oreiller. Je les en retirais deux ou trois 
fois par jour pour en relire la forte écriture gothique. 
C'était celles qu'elles m'avait adressées aux armées, et 
dont les dernières ne m'étaient parvenues qu'à l'hôpital. 
J'en contemplais avec amour les traits gras. Je cherchais 
à discerner ce qui se cachait de tendresse et de douce 
sensualité dans ces pleins écrasés et ces déliés onctueux. 
La psychologie de mon adorée m'apparaissait riche da 
réalité et grandiose de poésie. O lune pleine des soirs 
d'été!... 



LE BOUCHER DE VERDUN 11 

Et rêvant à ma famille future, ma pensée revenait par 
une pente naturelle, à la fois filiale et fraternelle, à ma 
famille présente, à mon père, le conseiller de commerce 
Hering, à ma mère, M me la conseillère de commerce 
Hering, à mes chères sœurs, Hedwige et Ludmilla. 
D'eux aussi j'avais des lettres et que je relisais de 
même, quoique moins souvent. Savaient-ils ce que j'étais 
devenu? Pendant un mois, abruti de souffrance, de 
fièvre ou de drogues, incapable de joindre deux pensées, 
de rassembler un souvenir ou de remuer un doigt, je 
n'avais pu leur donner signe de vie. Depuis huit jours 
seulement je m'étais vu en mesure de leur griffonner 
quelques lignes sur des cartes postales militaires. Les 
avaient-ils reçues? Mes chers et vénérés parents! mes 
douces petites soeurs! Je songeais à notre belle propriété 
d'Iîsenburg, dans la forêt romantique du Harz, non loin 
de Goslar, où nous passions l'été et où l'ordre de mobi- 
lisation était venu me surprendre. S'y trouvaient-ils encore 
ou avaient-ils déjà regagné la ville? 

C'est en de telles pensées, lentement reconstituées, en 
de tels souvenirs, longuement remémorés que se passaient 
mes heures, attendant le souper, que m'apporterait sœur 
Hildegarde, puis le sommeil, que me verserait la nuit. Je 
nageais dans un infini bien-être, celui de n'éprouver plus 
aucune douleur, plus la moindre difficulté à me mouvoir 
et à respirer. Quelle béatitude! Et le lendemain, ainsi que 
l'avait promis sœur Hildegarde, j'avais une belle esca- 
lope à la viennoise qui me fit entrevoir ce que pourraient 
être les délices futures du paradis par l'avant-goût des 
voluptés présentes d'un estomac plein de désirs. 

Au bout de quelques jours de ce régime reconstituant, 
je crus pouvoir m' insurger violemment contre mon lit, 



12 LE EOUCHER DE VERDUN 

tant je me sentais de forces. Mais quand, revêtu de 
chauds tricots et d'une capote feldgrau, je voulus éprou- 
ver ma validité, je fus tout étonné de constater mon 
extrême faiblesse. C'est à peine si je pus me tenir debout 
et risquer quelques pas enfantins au bras secourable de 
sœur Hildegarde. C'était néanmoins, à n'en pas douter, 
mon entrée en convalescence. 

Puis, un matin, ce fut une nouvelle joie. 

— Une visite pour vous, lieber Herr Leutnant! 

— Une visite? 

— Une surprise, une grande surprise!... 
J'entendis un gloussement de voix bien connues et je 

vis s'avancer, prudemment et fort dépaysés, entre les lits 
militaires, mon père, le conseiller de commerce Hering, 
avec sa grosse moustache à la Friedrich-Karl, ses petits 
yeux porcins, sa pelisse de loutre et sa canne à pomme 
d'or, suivi de ma mère, M me la conseillère de commerce 
Hering, en chapeau extravagant et en étole de renard 
bleu. 

Je laisse à penser quels furent les cris de tendresse, 
les effusions, les épanchements de pleurs à cette rencontre 
émotionnante. 

— Herr je! comme il est maigre! s'apitoyait ma 
mère. 

Ma croix de fer et mon brevet de lieutenant furent 
l'objet des plus vives conjouissances. Je dus faire le récit 
de ma campagne, dont le peu de lettres que j'avais écrites 
n'avaient donné qu'une idée insuffisante. Je racontais 
notre départ mystérieux de la caserne de Magdebourg, la 
nuit du 28 juillet, notre concentration au camp d'Elsen- 
born, la traversée en trombe de la Belgique, notre pre- 
mière affaire aux approches d'Anvers, l'incendie de 



LE BOUCHER DE VERDUN 13 

Louvain, Mons, l'entrée en France, nos combats sur la 
Somme, la marche sur Paris, enfin cette terrible bataille 
de la Marne, où j'avais été grièvement blessé, après avoir 
perdu la plupart de mes compagnons d'armes et vu 
anéantir la presque totalité de notre régiment. 
Là, mon père m'arrêta : 

— La Marne, dis-tu? Qu'est-ce que c'est que ça?... 
Nous n'avons jamais entendu parler d'une bataille de 
la Marne. 

— Ce fut pourtant, dis-je, une grande, une formi- 
dable bataille, l'affaire de beaucoup la plus importante 
que nous ayons eue. 

Je me mis à lui en tracer à grands traits le schéma, 
du moins selon ce que j'en savais. Mon père m'écoutait 
d'un air étonné, puis profondément sceptique. 

— Non, non, finit-il par dire. Si c'était vrai, nous 
le saurions. Nos communiqués ne nous cachent rien. 
Encore une invention de ces hâbleurs de Français, je 
parie! L'engagement dont tu nous parles, mon cher 
Wilfrid, ne peut pas avoir eu l'importance que tu lui 
attribues. Ta division a pu se trouver un moment accro- 
chée, au cours des opérations, et subir des pertes. Ce 
sont là les hasards de la guerre. Mais cela ne tire pas 
à conséquence. Je sais bien que nous avons dû, au milieu 
de septembre, opérer un léger recul stratégique et que 
depuis lors nous n'avons guère avancé. En revanche, 
notre front s'est considérablement étendu du côté du 
nord, nous bordons la mer et, en ce moment même, une 
colossale bataille se livre dans les Flandres, qui va nous 
donner Calais, rejeter les Anglais et nous permettre de 
reprendre sur une plus vaste échelle la marche un instant 
interrompue sur Paris et la conquête de la France. 



14 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Je n'en cloute pas, dis-je; mais, en attendant, la 
bataille de la Marne a bien eu lieu. 

— Je veux bien, puisque tu y tiens, concéda mon 
père. L'essentiel c'est que tu t'en sois tiré à ton honneur 
et au nôtre, mon cher fils, et que nous ayons aujourd'hui 
le bonheur de te retrouver en bonne voie de guérison. 

— Herrgoit! larmoyait ma mère, en agitant les 
plumes de son pharamineux chapeau, nous sommes en 
effet bien heureux et nous remercions la Providence!... 

Mes chers parents restèrent trois jours à Aix-la-Cha- 
pelle et vinrent chaque matin et chaque soir passer une 
heure avec moi. 

J'appris ainsi que mes deux soeurs faisaient de grands 
progrès, l'une en musique, l'autre en dessin, et qu'Hed- 
wige avait en outre fait la connaissance, à la Maison 
des Diaconesses de Halle où elle était volontaire, d'un 
jeune et brillant officier de dragons, blessé au genou, qui 
pourrait plus tard donner un fiancé. L'automne avait 
été fort beau et mes parents s'étaient attardés dans leur 
propriété d'Ilsenburg; ils venaient seulement de rega- 
gner Halle et leur somptueux appartement de la Wil- 
helmstrasse. 

Les amours de ma sœur Hedwige et les détails cir- 
constanciés que m'en confiaient avec complaisance mes 
chers parents me ramenèrent avec une force nouvelle aux 
miennes propres. J'osai faire une timide allusion à ma 
belle Dorothéa. Au sourire entendu de mon père et à 
l'épanouissement béat de ma mère, je vis qu'ils en 
savaient beaucoup plus que je ne croyais. J'appris alors 
avec de doux frémissements de joie que le père de ma 
bien-aimée, le conseiller de cour Otto von Treutlingen, 
était venu un jour à Ilsenburg demander si l'on avait 



LE E0UCHER DE VERDUN 15 

des nouvelles du « jeune guerrier ». Mon père lui avait 
rendu sa visite à Goslar. On s'était revu. On s'était lié. 
Le conseiller de cour et le conseiller de commerce avaient 
chassé ensemble. On avait dîné les uns chez les autres. 
Ma Dorothéa était devenue la meilleure amie de mes 
sœurs. Mes fiançailles étaient désormais reconnues, 
patentées, officielles. 

— Dès que tes souffrances auront pris fin, mon chéri, 
et que la guerre sera terminée, ce qui ne saurait tarder, 
dit ma mère, vous pourrez vous marier... Et vous irez 
faire votre voyage de noces à Paris! 

— Où notre brillant Kronprinz résidera comme vice- 
roi, ajouta mon père. 

Délicieux espoirs! riantes perspectives! Ces merveil- 
leux propos et ces tendres entretiens me faisaient plus de 
bien et me rétablissaient plus sûrement que toutes les 
potions de sœur Hildegarde. Mon cœur battait à grands 
coups chauds dans ma poitrine; une émotion pleine de 
volupté inondait mon être; je rayonnais, j'étais aux 
anges. A travers mille questions entrecoupées de caresses 
et de baisers, j'éprouvais une véritable ivresse à pouvoir 
enfin parler librement de ma bien-aimée, et il me semblait 
que je perdais l'équilibre dans trop de bonheur. 

Le plus beau fut quand je reçus des mains de ma mère 
une jolie taie d'oreiller en toile fine, brodée par ma 
Dorothéa, et dont elle s'était faite la messagère. J'en 
pleurai d'attendrissement. 

Puis mes parents partirent, rassurés sur mon sort et 
sur ma prochaine guérison, emportant la douce pensée de 
me revoir bientôt à Halle en congé de convalescence. En 
quittant Aix, mon père, le conseiller de commerce Hering, 
fit un don de deux mille marks au lazaret B. 



16 LE BOUCHER DE VERDUN 

Quelques jours plus tard et mon état s'étant sensible- 
ment amélioré, je fus transféré dans un pavillon annexe 
du bâtiment principal, où j'occupai, au premier étage, 
une belle chambre en compagnie de trois autres jeunes 
officiers. Je quittai sans regret la vaste salle au Christ 
noir et au Kaiser rouge, ainsi que les soins onctueux de 
sœur Hildegarde. Le pavillon était le séjour des blessés 
gradés en bonne voie de rétablissement et ayant de la 
fortune. On y était plus libre, plus richement soigné et 
l'on y recevait la visite de dames de la ville. 

Attenant à une galerie-promenoir donnant sur le parc, 
avec ses quatre fenêtres, ses vitrages de guipure, ses lits 
en pongée, avec son tapis de moquette, son divan de 
panne, ses fauteuils-bergère, sa table à thé, sa table de 
jeu et son piano Bechstein à cordes obliques, la pièce 
offrait un aspect cossu, intime et confortable qui faisait 
plaisir à voir et plaisir plus grand à habiter. 

Mes compagnons ne déparaient pas cette ambiance. Ils 
étaient trois. 

Blond, mince, aristocratique, type parfait du grand 
dolichocéphale germain, le premier-lieutenant comte von 
Kubitz, du 48 e régiment d'infanterie, avait été blessé 
comme moi à la Marne, alors qu'il essayait dans d'hé- 
roïques efforts d'arrêter sur le Grand-Morin, avec le 
III e corps d'armée, l'assaut frénétique des Français de 
Franchet d'Espérey. Touché à l'aine, il s'était vite 
remis, et c'était le plus valide de l'escouade, bien qu'il 
eût conservé de son aventure un assez fort chaloupement. 
Il était artiste, disert et distingué. 

Tout autre apparaissait le lieutenant von Bullen, avec 
son faciès ravagé, son nez cassé, son torse de centaure, 
ses courtes cuisses sous son derrière énorme. Officier de 



LE BOUCHER DE VERDUN 17 

uhlans, il avait précédé, suivi ou flanqué de la Meuse à 
la Marne l'armée von Biilow, pour revenir se faire abî- 
mer la figure sur l'Oise. Vaniteux, boute-en-train et 
hâbleur, il aimait les lourdes plaisanteries et les vastes 
rodomontades. 

Le troisième était le lieutenant Schalkenberg, des chas- 
seurs de Buckebourg, cosmétique, calamistré, préten- 
tieux, obséquieux et insolent, et que ne paraissait guère 
affecter l'ablation de deux doigts à la main gauche, non 
plus qu'une balle française qu'il enchâssait dans son 
thorax. 

Ils me reçurent avec politesse et froideur; mais la 
glace fut vite rompue, dès qu'ils surent que, par suite de 
la disparition de mes chefs, j'avais eu l'honneur de com- 
mander pendant quelques heures un bataillon sur la 
Marne et que j'étais bien pourvu d'argent. Il se trouva 
aussi que le comte von Kubitz était lointainement appa- 
renté à la famille de ma fiancée, les von Treutlingen, 
et cette circonstance acheva de m'accréditer dans le petit 
cercle élégant et capitonné des blessés du pavillon. 

Von Kubitz, par paresse, von Bullen et Schalkenberg, 
par prescription, restaient couchés une partie de la jour- 
née, et je les imitais volontiers. Le déjeuner se prenait 
au lit, ainsi que le repas de midi. Une ordonnance du 
corps de santé nous servait. Le médecin passait chaque 
matin vers dix heures. 

On ne se levait guère avant deux heures. A ce moment, 
on voyait sortir d'un des lits la grosse jambe, la grosse 
cuisse, suivie du gros derrière de von Bullen, qui, en cale- 
çon de tricot et en chemise molle, passait dans un des 
deux cabinets de toilette dont nous jouissions, tandis que 
Schalkenberg allait occuper l'autre où il s'ondoyait de 

2 



18 LE BOUCHER DE VERDUN 

parfums. A Schalkenberg succédait von Kubitz et je rem- 
plaçais moi-même au lavabo von Bullen; après quoi, dans 
de douillettes robes de chambre ou de confortables pyja- 
mas, nous nous mettions en devoir de couler sans ennui le 
reste de la journée. On jouait. Le poker étant défendu, 
nous nous satisfaisions avec le bridge, où nous trouvions 
encore le moyen de faire de belles différences. Entre 
temps, on s'enquérait des nouvelles. Nous avions lu, le 
matin, la Kœlnische Zeiiung et les feuilles d'Aix-la- 
Chapelle. Fritz, notre ordonnance, nous apportait la 
Frankfurter Zeiiung et les gazettes berlinoises de la veille, 
accompagnées des derniers cancans de l'hôpital. 

Ceux-ci nous occupaient presque autant que celles-là, 
car ainsi le veut la relativité des circonstances humaines. 
Mais les premières seules importent et méritent mon sou- 
venir. La marche sur Calais n'avançait guère. Malgré 
les assauts intrépides du duc de Wurtemberg et l'auguste 
présence de notre Kaiser, qui avait décidé d'être à Ypres 
le 1 " novembre pour y proclamer l'annexion de la Bel- 
gique, nos satanés adversaires, accrochés à une méchante 
digue haute d'un mètre vingt, réussissaient, on ne sait 
comment, à résister à nos coups les plus furieux, comme 
à nos feintes les plus surprenantes. Et il fallait bien croire 
qu'il y avait aussi quelque diablerie là-dessous, car nos 
journaux racontaient, en termes assez mystérieux, qu'à 
l'imitation des Hollandais du XVII e siècle ils avaient 
ouvert leurs vannes maritimes, noyé d'eau l'étendue des 
champs de bataille et, à l'exemple encore des anciens 
Hébreux, tendu entre eux et nous l'obstacle infranchis- 
sable d'une mer de boue, de vagues et de submerge- 
ments, semblablement rouge de sang, charrieuse de chars, 
d'armes et de cadavres. 



LE BOUCHER DE VERDUN 19 

Nos pertes doivent être énormes, observait le gros 

uhlan von Bullen. Cœur!... 

— Deux trèfles!... Que de beaux jeunes gens perdus 
pour la patrie! soupirait le comte von Kubitz. 

— Vous voulez dire pour l'amour, mon cher! recti- 
fiait ironiquement Schalkenberg. Je passe! 

— Bah! peu importe!... Le principal, en effet, repre- 
nait von Bullen, c'est de passer. 

Entre nos manches, nous nous contions alors de bonnes 
histoires de guerre. La mémoire de chacun en était riche. 
Avec son III e corps, von Kubitz avait ravagé l'Hesbaye, 
le Hainaut, le Vermandois, l'Oise, massacrant, brûlant 
et pillant à cœur joie. Schalkenberg avait éventré des 
femmes, des nonnes, des fillettes et même embougré un 
petit garçon avant de lui trouer la gorge. Von Bullen 
avait été à Gerbéviller. Pour moi, quand on me mettait 
à mon tour sur la sellette, je narrais, sans trop me faire 
prier, l'incendie de Louvain, auquel j'avais assisté, ou 
le viol d'une jeune fille française par un capitaine, trois 
lieutenants, un feldwebel, quatre sergents et trois en- 
seignes, dont j'étais le benjamin. 

— En somme, la guerre a du bon, émettait joviale- 
ment von Bullen. A vous la donne! 

— Coupez, cher ami!... Oui, malgré la rudesse des 
combats, elle laisse de bons souvenirs. 

— Nous ne les raconterons pas à nos petits-enfants! 
riait Schalkenberg. Pique! 

— Trois carreaux! 

— Contre! 

— Surcontre!... Bah! tout cela deviendra de l'épo- 
pée. Croyez-vous que les Grecs d'Homère n'en faisaient 
pas autant? 



20 LE BOUCHER DE VERDUN 

Nous recevions aussi des illustrés et des journaux de 
guerre, où nous corroborions par l'image et le document 
graphique la haute idée que nous concevions déjà de nos 
succès par les récits des quotidiens. L'allure que prenait 
sur ces représentations artistiques notre soldat allemand, 
qu'il y fût figuré à pied, à cheval ou aux flasques de son 
canon, en troupe compacte ou en groupe pittoresque, dans 
l'ardeur du combat, la fantaisie du repos ou l'alignement 
impeccable d'une revue en parade, faisait bien de ce 
héros massif, de ce nouveau porte-glaive, le champion de 
notre force et le drapeau de notre cultture. 

Dans une de ces liasses, nous trouvâmes un jour quel- 
ques numéros d'un journal imprimé en langue française 
par les soins de notre gouvernement, à l'intention des 
régions occupées. Nous les examinâmes avec curiosité et 
bientôt avec attendrissement, tant nous parut louable la 
sollicitude de nos autorités pour entretenir dans un bon 
esprit l'âme de nos nouveaux administrés et offrir à leurs 
esprits un aliment intellectuel digne d'eux et de nous. 
Cet excellent journal s'appelait la Gazette des Ardeimes. 

Voyant le plaisir que nous prenions à sa lecture, von 
Bullen, qui ne savait pas le français, me pria de lui en 
traduire quelques morceaux, et il admira comme nous la 
modération, le ton tout à la fois familier et convaincant 
de cette feuille sympathique, bien propre à nous conci- 
lier les populations indociles que nous tenions courbées 
sous notre joug paternel. Nous goûtâmes surtout un 
article intitulé Allemands et Français, qui stigmatisait 
en termes judicieux les abominables calomnies déversées 
chaque jour sur nous par la presse de Paris. 

Nous n'aimons pas les gros mots, disait la Gazette, mais 
nous devons constater que cette haine, cette campagne d'in- 
jures, ces diffamations quotidiennes sont repoussantes. 



LE BOUCHER DE VERDUN 21 

Et comparant l'attitude de la presse allemande à celle 
des journaux parisiens, la Gazette des Ar dermes ajoutait: 

Il est vrai que, parfois aussi, des journaux allemands 
commettent des exagérations; mais que les Français se 
donnent la peine de comparer le contenu de ces journaux à 
ce qu'on ose leur offrir quotidiennement dans Le Matin et 
L'Bcho de Paris, pour citer des feuilles du genre indigne, 
ou même dans Le Journal des Débats ou Le Temps, qui 
pourtant se donnent pour sérieux. 

Et ce qui est encore plus attristant, c'est que même les 
premiers esprits de la France font partie de ce syndicat 
d'excitation haineuse. 

Nous voulons parler des académiciens. Nous ne citerons 
que Maurice Barrés, qui, autrefois, écrivait de beaux livres, 
mais qui, aujourd'hui, est descendu dans l'arène la plus 
basse du combat politique; nous nommerons encore René 
Bazin, auteur de tant de romans de psychologie saine et 
fine, Alfred Capus, qui ne nous fait plus rire comme jadis, 
et — la plume se refuse presque à écrire ce nom — le 
meilleur des écrivains contemporains, Anatole France, que 
nous voyons se mêler à cette clique déchue. 

— Ce sont des bandits! s'écria von Bullen, et, tout 
académiciens qu'ils soient, une fois à Paris, nous les 
enverrons tous au peloton d'exécution. 

— On pourrait peut-être, dis-je, faire une exception 
pour Anatole France. Il est bien vieux et il n'a sans 
doute plus sa tête à lui. 

— Soit. Celui-là, fit Schalkenberg, nous l'enferme- 
rons dans une maison de fous. 

C'est dans de tels propos et de tels agréments que 
nous passions la première partie de l'après-midi. A cinq 
heures, ces dames arrivaient pour le thé. C'était le moment 
le plus récréatif de la journée. 



22 LE BOUCHER DE VERDUN 

Il y en avait quatre, le nombre correspondant au 
nôtre, toutes plus sémillantes, plus froufroutantes, plus 
capiteuses les unes que les autres, mais de façons, de 
toilettes et de beautés différentes. Elles appartenaient, 
bien entendu, à la meilleure société d'Aix-la-Chapelle, 
car des personnes d'un moindre crédit n'eussent pas eu 
l'accès du lazaret, dont elles étaient des bienfaitrices et 
des habituées. Elles consacraient leur temps et leurs soins 
aux blessés, s' attachant de préférence aux officiers de 
qualité et par prédilection aux plus jeunes. Pour elles, 
autant qu'on pouvait le déterminer sous leurs apprêts, 
leurs poudres et leurs crèmes, elles paraissaient toutes 
quatre avoir de vingt-cinq à trente-cinq ans. 

L'une se nommait M me Sch... C'était la femme d'un 
banquier de la ville. Elle avait d'admirables yeux noirs, 
le nez légèrement busqué, une chair superbe, ferme et 
mate. Elle pouvait être juive. Elle s'habillait le plus 
souvent de noir, d'une robe de velours sans manches, 
d'où sortaient ses beaux bras nus. 

Blanche, rose, blonde, fluette et filigranée, telle se 
présentait par contre M me la générale von Z..., dans son 
crépon paille, beige ou orange garni de Venise. Elle 
était probablement la plus jeune. C'était la seconde 
femme du vieux général von Z..., à la retraite depuis 
plusieurs années et rappelé en activité comme inspecteur 
de camps de prisonniers de guerre. 

La troisième de ces dames était la baronne von K... 
Celle-ci était garçonnière et sportive. Elle engainait son 
souple corps d'éphèbe dans un tailleur étroit de couleur 
claire. Elle portait un col d'homme, une cravate régate 
épinglée d'un fer à cheval et des cheveux jais coupés 
à la nuque. Elle paraissait s'apparier fort exactement à 



LE BOUCHER DE VERDUN 23 

notre beau dolichocéphale blond, le premier-lieutenant 
comte von Kubitz. 

Enveloppée d'un ample satin bleu-paon, couverte de 
choux, de quilles et de godets, Frau Professor W... 
dominait par sa majesté, sa luxuriance et sa fraîcheur 
l'élégant quatuor. Telle je pouvais m'imaginer ma Doro- 
théa à quarante ans. Sous des yeux pervenche battait un 
nez sensuel et gourmand, tandis qu'une bouche très rouge 
et charnue s'ouvrait et babillait sans cesse sur des dents 
étincelantes. Bien qu'appartenant au monde universitaire, 
Frau Professor W... devait être riche, car ses mains 
scintillaient de somptueux bijoux, qui s'étageaient par 
deux et trois bagues à la fois sur chacun de ses doigts 
grassouillets. Dès le premier abord, je compris qu'elle 
était momentanément inoccupée et qu'elle me couvait 
d'un regard attendri, ce qui me flatta beaucoup, en ma 
qualité d'étudiant dont les cours avaient été interrom- 
pus par la guerre. 

Elles arrivaient donc chaque jour vers cinq heures, 
ensemble ou les unes sur les autres, chargées de boîtes 
de biscuits, de cartons de pâtisseries, de cornets de fon- 
dants, de sacs de chocolats et parfois suivies d'un mar- 
miton porteur d'une corbeille de Delikatessen. Grâce à 
elles, nous regorgions de douceurs et de friandises, et 
nous avions même des fleurs dans nos porcelaines. De ses 
belles mains M me Sch... préparait le thé, dont Fritz 
apportait le service jaspé or. On prenait place sur les 
fauteuils-bergère, le divan ou même sur les lits, et les 
propos s'échangeaient, les langues s'activaient, les rires 
perlaient et les flirts se dégageaient. 

— Entschuldigen, madame la baronne, je ne suis pas 
de vos avis : le Champagne vaut tous les vins du Rhin. 



24 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Pour les femmes, oui, mais pas pour les hommes : 
je suis un homme. 

— Quel dommage que le champagne vous soit 
défendu! déplorait la générale von Z... Je vous en aurais 
fait porter. J'en ai reçu mille bouteilles de France, où 
mon beau-fils réquisitionne à tour de bras. 

— Nous irons en boire chez vous, madame la géné- 
rale, quand nous aurons des autorisations de sortie, si 
vous le permettez. 

— Ach! das rvar tvunderschœn, gestern, in der Oper! 
s'extasiait M me Sch... 

— Qu'est-ce qu'on jouait? 

— Martha. 

— Comment pouvez-vous entendre de la musique 
pareille? 

— Mais, monsieur le comte, vous oubliez que nous 
ne sommes pas ici à Berlin ou à Dresde. On ne nous 
donne ni Salomê, ni le Chevalier à la Rose... Je vous 
assure que la Wettstein était délicieuse... 

Sous une certaine cérémonie de bon ton, un aimable 
laisser-aller plein de charme présidait aux ébats de notre 
société. La malignité toutefois ne laissait pas d'y exercer 
ses prérogatives. Nous étions tenus au courant de toutes 
les histoires de la ville et, bien qu'aucun de nous ne fût 
d'Aix, ou n'y eût de relations, nous n'ignorions rien de 
ses racontars de salons ou d'alcôves, de sa chronique 
mondaine comme de sa gazette scandaleuse. Du théâtre 
on passait à la rue, aux promenades, aux confiseries, au 
Kurhaus, et de la loge de la Wettstein aux réceptions 
de monsieur le président supérieur de province, au cabinet 
de monsieur le conseiller supérieur intime de justice ou au 



LE BOUCHER DE VERDUN 25 

lit de madame la conseillère intime actuelle des finances. 
L'énorme mouvement de troupes que la guerre y faisait 
déferler accroissait singulièrement le nombre de ces his- 
toriettes. Les hôtels et les casernes en laissaient tomber de 
toutes leurs fenêtres, et rien n'était plus piquant que les 
intrigues que messieurs les officiers généraux et supérieurs 
de notre belle armée nouaient ou dénouaient à leur pas- 
sage et dont ces dames paraissaient connaître les moindres 
détails. 

Quant aux leurs propres, elles ne nous étaient point 
trop cachées, puisque nous en étions les héros et que nous 
avions tout lieu de supposer que d'autres avant nous et 
que d'autres après nous en avaient été ou seraient les 
heureux bénéficiaires. Mais pour le moment, je veux dire 
l'après-midi, autour de ces tasses de thé et de ces coupes 
de gâteaux, dans le papillotement des papotages, des 
gestes, des mimiques, des dentelles, des plumes et des 
soies, tout se passait à peu près correctement et n'excédait 
pas les bornes d'une sympathique bienséance. Ainsi en 
eût jugé du moins tout observateur nouveau venu, et c'est 
ce que je fus le premier jour et même les deux ou trois 
jours qui suivirent, car je fus un peu lent à comprendre. 

On pouvait néanmoins, même alors, distinguer assez 
aisément le jeu mutuel des préférences, l'aimantation 
réciproque des coeurs, ou ce que notre grand Goethe ap- 
pelle, plus littérairement, les affinités électives. Il était 
évident, par exemple, aux yeux les moins prévenus que 
notre grand dolichocéphale blond, le comte von Kubitz, 
n'était nullement insensible au charme quelque peu mas- 
culin de la sportive baronne von K..., laquelle le stimulait 
de ses lazzis de champs de courses, de ses coups de cra- 
vache sur le mollet ou des soufflets de son gant de daim 



26 LE BOUCHER DE VERDUN 

qu'elle lui envoyait à tout propos sur les doigts. La 
petite générale von Z..., elle, s'acoquinait fort bien au 
fringant lieutenant de chasseurs Schalkenberg, et sa blon- 
deur mièvre s'animait singulièrement aux galanteries que 
lui décochait sans répit, malgré sa balle dans le thorax, 
le jeune et séduisant officier. Plus médusé encore, le 
uhlan von Bullen béait à l'aspect de la carnation de 
M me Sch..., buvait goulûment des yeux la belle israélite, 
qui se laissait généreusement savourer, frôlant parfois de 
son bras nu l'épouvantable visage glabre et tuméfié de 
son admirateur. 

Pour moi, si j'ose m'en vanter, j'avais l'honneur, la 
satisfaction et, je dois même l'avouer, l'émotion crois- 
sante d'intéresser plus particulièrement Frau Professor 
W..., qui ne cessait de me convoiter d'un œil tout à la 
fois maternel et fortement amoureux. Cette imposante 
personne m'inspirait la sorte de plaisir qu'on éprouve à 
désirer une belle poire fraîche, mûre à point, la même 
sensualité à mordre en pensée ses lèvres charnues qu'à 
contempler ses vastes atours, son brocart et ses mains 
replètes chargées de joyaux. 

— Et vous portiez la casquette de quel corps? me 
demandait-elle langoureusement. 

— De Teutonia, Frau Professor, orange au liseré 
vert et or. 

— De Teutonia, tvie reizend!... 

Je lui montrais ma balafre, qu'elle admirait plus encore 
que les traces de mes blessures de guerre, et je lui contais 
nos combats d'étudiants, comme je le faisais, quelques 
mois auparavant, pour ma Dorothéa. 

Un coup de cravache bien appliqué relevait le comte 



LE BOUCHER DE VERDUN 27 

von Kubitz de la position plus ou moins équivoque qu'il 
occupait le long du costume garçonnier de la baronne. 

— Allons, Max, commandait la baronne von K..., au 
piano!... et jouez-nous de la grande musique! 

Max von Kubitz se portait alors en chaloupant vers le 
Bechstein, où il distillait avec assez de goût du Mendels- 
sohn, du Schubert, du Schumann et s'aventurait même 
jusque dans du Liszt. 

— Très bien, Max, bravo!... vous êtes un artiste!... 
La petite générale von Z..., qui voulait en être une 

aussi, nous servait à son tour, d'une voix aigrelette et 
fripée, les couplets d'une chansonnette viennoise, et la 
belle juive, M me Sch..., toujours accompagnée par Max, 
nous chantait non sans passion le grand air d' Euryanthe. 

Pour un peu on eût dansé, si le règlement et notre état 
de valétudinaires ne s'y fussent opposés. 

A sept heures, la petite fête était terminée, ces dames 
regagnaient leurs devoirs citadins et Fritz, révérencieux 
et ponctuel, les accompagnait jusqu'au bas de l'escalier. 

Il était cependant rare que l'une ou l'autre ne revînt 
pas dès le lendemain matin, ou quelquefois même deux 
d'entre elles, mais à des heures différentes. Car autant 
ce qui se passait l'après-midi était mondain et tenait son 
principal attrait du plaisir pris en commun, autant ce qui 
se pratiquait dans la matinée était d'ordre intime et 
désirait la discrétion. Ces dames s'entendaient-elles? Je 
n'oserais l'affirmer, mais le fait est qu'elles ne se rencon- 
traient jamais. Elles nous trouvaient dans nos lits. Il était 
dix ou onze heures. Le médecin avait passé, la salle était 
faite, l'air renouvelé, les lits arrangés, les pots de chambre 
vidés. Tout était propre et bien en ordre. Un grand 
paravent japonais à six panneaux était prêt à venir se 



28 LE BOUCHER DE VERDUN 

disposer autour du lit qui aurait la bonne fortune de 
recevoir, ce jour-là, sa visiteuse. 

Le Champagne, comme je l'ai dit, nous était défendu, 
ainsi que toute autre boisson alcoolisée, à l'exception d'un 
unique verre de vieux bordeaux que nous prenions à notre 
repas de midi. Mais l'amour nous était permis. S'il ne 
nous était pas expressément recommandé, il était du moins 
l'objet d'une aimable et tout hygiénique tolérance, et le 
pavillon des officiers convalescents du lazaret B n'eût pas 
été ce qu'il était, s'il se fût privé bénévolement de cet 
avantage appréciable. Que des jeunes gens pleins de feu 
et de sang, sinon encore dans leur complète vigueur, du 
moins rendus plus impatients par leur oisiveté et l'abon- 
dante chère qui leur était faite eussent besoin de ce trai- 
tement complémentaire que seul peut donner l'amour, 
voilà qui devait trop se comprendre pour pouvoir même 
être discuté; et que de jolies femmes, au cœur aussi chari- 
table que sensible, ne voulussent pas les sevrer de cette 
joie et de cette douce médication, voilà qui témoignait 
de leur zèle et de leur intérêt pour leurs chers blessés. 
Le leur, non plus que leur propre plaisir, n'y était point 
étranger, peut-être; mais cela ne nous regardait pas; 
l'important était que nous fussions aimés, et elles s'y 
appliquaient avec dilection et dans une juste mesure. 

Au reste, nous n'avions plus guère besoin d'autres 
soins, et, à part cwelque cachet ou quelque bol de tisane 
que nous administrait encore occasionnellement le doc- 
teur, tout ce qui pouvait rappeler la pharmacie, la chi- 
rurgie et la clinique avait depuis longtemps disparu de 
notre étage. On n'imaginait d'ailleurs pas bien nos élé- 
gantes diaconesses maniant le cataplasme, embandant le 
pansement ou plaçant le thermomètre. Elles étaient plu» 



LE BOUCHER DE VERDUN 29 

propres à d'autres manipulations, et si la température 
qu'elles consultaient pouvait être élevée, elle n'avait rien 
que de naturel. 

Aussi bien madame la baronne von K..., que madame 
la générale von Z..., ou que la dignissime madame Sch..., 
toutes faisaient montre du plus pur dévouement et, si les 
gestes étaient divers ou les rôles différents, toutes com- 
prenaient semblablement leur mission. 

Quand c'était la première, le grand paravent japonais 
venait déployer ses panneaux enluminés autour du lit de 
monsieur le premier-lieutenant comte von Kubitz. Le 
grand dolichocéphale blond rayonnait. Sa visiteuse arri- 
vait en bottes d'écuyère et en culotte de cheval. Nous la 
saluions tous d'un collectif : 

— Bon matin, madame la baronne!... 

Elle se bornait à nous répondre d'un signe cavalier et 
s'engageait résolument dans le pli intérieur du paravent. 

Un paravent derrière lequel il se passe quelque chose 
est toujours intéressant. Nous avions en outre, pour nous 
distraire, le spectacle, sur la face qui nous regardait, de 
grandes grues s'enlevant dans le ciel d'un vol gris, 
d'herbes lacustres et de martinets bleus plongeant d'une 
branche, l'aile en biseau. Mais si nous n'avions pas 
mieux à contempler que ce décor extrême-oriental, nous 
ne laissions cependant pas d'entendre, qui s'en échap- 
paient, des lambeaux de phrases interjectives de ce genre : 

— Voyons, Max!... Max... ma chérie!... 

— Irma!... Oh! sacré gamin!... 

Fritz tenait une faction rigoureuse à la porte. 

Quand c'était M me Sch..., on voyait s'épanouir horri- 
blement la repoussante figure lépreuse de von Bullen. Le 
grand paravent les renfermait à leur tour. Là, le bruit se 



30 LE BOUCHER DE VERDUN 

faisait plantureux et pesant. On entendait des tassements, 
des effondrements, des plaintes de matelas, des cris de 
bois, de vastes et profonds soupirs, qui marquaient, sans 
qu'on pût s'y méprendre, les assauts emportés du gros 
uhlan sur la Judée. 

Avec M me la générale von Z..., c'était le lieutenant 
de chasseurs qui triomphait. Elle traversait la salle, légère 
et dansante, avec de petits rires. Elle jetait son toquet 
sur la table de jeu, défaisait ses cheveux blonds et s'en- 
gouffrait en coup de vent derrière le panneau aux grues 
japonaises, d'où bruissait bientôt une chute de vêtements 
et d'où l'on voyait parfois jaillir, l'éclair d'un instant, 
une fine jambe en bas de soie crêtée de la dentelle d'un 
pantalon. 

Oh! alors... je n'en pouvais plus... Considérablement 
excité, je ne voulais plus rien voir, plus rien ouïr. Je fer- 
mais les yeux et je me bouchais les oreilles. 

Je ne tardais pas, comme bien on pense, à connaître, 
moi aussi, les mystères du paravent. Et, comme bien on 
pense également, celle qui s'offrait à le peupler avec moi 
n'était autre que Frau Professor W... 

Dès sa seconde visite, le contact était établi. Je sentis 
sa belle bouche lippue se poser sur mon front, sur mes 
joues, passer de là et s'attarder longuement sur mes 
lèvres, tandis qu'éperdu je ne pouvais que ba'bu'ier : 

— Oh! Frau Professor!... oh! Frau Professor!... 
Dès la troisième, l'accord était complet. Elle déposait, 

pour plus d'aisance, ses bijoux sur le marbre de ma table 
de nuit, coulait un de ses bras autour de mon cou... 

— Oh! Frau Professor!... 

Son opulente poitrine pressait la mienne... Sur mes 
côtes palpitaient ses énormes seins... 



LE BOUCHER DE VERDUN 31 

— Oh! Frau Prof essor!... 

— Mon gentil!... mon loup!... mein Goldfyerl!... 
Et pendant que, la tête pâmée sur l'oreiller de ma 

Dorothéa, je buvais d'une bouche avide son baiser moel- 
leux, je sentais se glisser entre mes draps sa main sans 
bagues... 

— Oh! Frau Prof essor!... Frau Prof essor!... 
L'après-midi, ces dames se retrouvaient toutes quatre 

pour le thé, correctes, mondaines et charmantes, comme 
je l'ai raconté, et nous étions tous très heureux. 

Cette magnifique vie ne pouvait se prolonger : c'eût 
été trop beau. Dans ces délices de Capoue, nous en 
venions à oublier totalement la guerre, et les journaux 
que nous lisions encore, dans nos heures vides, nous 
paraissaient rapporter des événements se passant dans 
des pays lointains, sinon dans quelque planète imagi- 
naire. Mais la guerre, elle, ne nous oubliait pas. Elle 
avait besoin d'hommes. Ses blessés, une fois guéris, lui 
appartenaient de nouveau et il lui fallait les récupérer. 

Sans que nous nous en doutions, des rapports pério- 
diques étaient rédigés sur notre état. L'Administration 
nous surveillait, nous guettait. Nous étions enregistrés, 
cotés, fichés, catalogués, et l'on suivait les moindres pro- 
grès de notre rétablissement. 

Le premier qui partit fut le lieutenant Schalkenberg, 
avec ses deux doigts en moins et sa balle dans le thorax, 
mais pour le reste en excellente forme. La blonde géné- 
rale von Z... en eût été fort chagrinée, si le brillant 
lieutenant de chasseurs n'avait été remplacé le jour 
même par un lieutenant de hussards non moins brillant, 
auquel elle se voua sans plus tarder corps et âme. 



32 LE BOUCHER DE VERDUN 

Quelques jours après, — c'était le 16 décembre, — 
je reçus à mon tour mon exeat agrémenté d'un mois de 
congé. Je quittai l'aimable premier étage du pavillon 
des officiers convalescents du lazaret B, son lit douil- 
let, sa bonne cuisine, ses parties de cartes, ses thés et 
son paravent japonais, sinon sans regret, du moins sans 
larmes. Par contre, j'eus l'émotion d'en voir couler de 
sincères et de ruisselantes des grands yeux tendres de 
ma Dulcinée. 

— Oh! Fraxi Prof essor, je ne vous oublierai 



jamais 



— Il faudra m'envoyer beaucoup de cartes postales... 
et le portrait de votre fiancée. 

Je restai vingt-quatre heures à Aix, le temps de 
vaquer aux diverses formalités de mon départ. Je me 
présentai au Gouvernement militaire de la ville. Je me 
présentai à l'Etat-major de la place. Je me présentai au 
Commandement du service des étapes. J'allai dîner au 
casino des officiers. Je bus du Champagne chez M me la 
générale von Z... Je passai ma soirée à l'Opéra, dans 
la loge de M me Sch... J'entendis la Wettstein. Je des- 
cendis pour la nuit à l'hôtel du Grand Monarque, où 
m'attendait Frau Professor W..., et je connus enfin vos 
charmes entiers et à pleins bras, ô belle Junon de 
l'Olympe universitaire! 

Le lendemain matin à sept heures, ma cantine dans 
le filet et une malle de souvenirs de guerre dans le four- 
gon de bagages, je quittais définitivement ces lieux où 
j'avais cru mourir et où la vie m'avait repris triompha- 
lement pour me rejeter dans l'orbe incendiaire de la des- 
tinée. 



II 



La neige recouvrait de ses fleurs épaisses la ville de 
Halle quand, descendu fièrement de wagon sur le quai 
trépidant de sa grande gare, je la retrouvai au bout de 
cinq mois d'absence. Cinq mois qui me paraissaient cinq 
ans, tant il s'était accumulé d'événements durant ce bref 
espace de temps. Je l'avais quittée étudiant de pre- 
mière année, je la revoyais lieutenant de Sa Majesté, 
la croix de fer sur la poitrine, glorieusement blessé au 
service de la patrie allemande et de l'Empereur alle- 
mand. Ma casquette orange de Teutonia s'était muée 
en un casque à pointe couvert de la housse feldgrau 
et mon élégante badine à cordon en un long sabre d'offi- 
cier sautillant sur son dard. J'avais versé le sang, j'avais 
vu mourir des milliers d'hommes, j'avais dans les oreil- 
les le fracas des combats, dans les narines l'odeur de la 
poudre et des charniers, dans les yeux le spectacle des 
carnages, les rougeoiements des incendies, les flammes 
des canons. 

Tout le blanc de Halle, ce blanc paisible, froid, 
ouaté de la cité studieuse, contrastait étrangement avec 
ce qui brûlait encore, torride et rouge, dans les braises 
de ma mémoire. Ce calme et cette neige m'impression- 
naient. Je reconnaissais à peine les longues files des mai- 
sons de la Leipzigerstrasse, cornichées et toiturées de 

3 



34 LE BOUCHER DE VERDUN 

blanc, avec leurs trottoirs étroits où glissait, chaussée 
de caoutchoucs, une foule nombreuse et affairée, leurs 
étalages géants et bourrés, leurs magasins disparaissant 
sous les apprêts de Noël. 

Le long des jardins de L Bibliothèque universitaire, 
la Wilhelmstrasse alignait ses jolis hôtels et ses maisons 
modernes. Dans la plus belle, mes parents occupaient un 
fastueux premier étage, tout croulant de dorures et tout 
miroitant de glaces. C'est là que mon père, le conseiller 
de commerce Hering, après avoir longtemps habité 
Magdebourg, était venu s'installer et qu'il résidait, l'hi- 
ver, depuis quelques années, tant pour y être mieux au 
centre des vastes affaires qu'il avait dans la région, que 
pour m'y assurer, en prévision de mes études à l'Uni- 
versité, le confort et la sécurité de la vie de famille. 
L'été, comme je l'ai dit, se passait à Ilsenburg, dans le 
Harz. 

Revenir à la maison pour les fêtes de Noël est pour 
un jeune Allemand au cœur sensible le sommet de l'émo- 
tion et le comble de la félicité. Ce bonheur se doublait 
pour moi de la gloire qui m'accompagnait et dont je me 
sentais tout environné comme du claquement même de 
nos drapeaux triomphants. Aussi quelle joie et quel 
orgueil quand, ma neige secouée, je me vis pressé et 
étreint sur tous ces pectoraux et entre tous ces bras, 
paternels, maternels, sororaux, cousinesques et avuncu- 
laires, dont l'accolade, le baiser ou l'embrassement se 
faisaient d'autant plus impétueux que j'étais un héros 
de la grande guerre et l'un des paladins de l'Empire! 

— A ch! Wiljrid!... So schœnf... So pràchtig!... 
Aber, du bist ja Offizier!... Wie viel Franzosen hast 
du abgemucffst?... 



LE BOUCHER DE VERDUN 35 

Mes deux sœurs, Hedwige et Ludmilla, étaient les 
plus ardentes; elles auraient voulu, je crois, que je leur 
rapportasse à chacune une tête de Français dans les 
soufflets de ma cantine. 

Je ne pus leur exhiber qu'un débris de képi, qui se 
maculait d'ailleurs de quelques traces de sang. 

Remis de toutes ces embrassades, restauré, lavé, 
changé, je pus enfin jouir du repos familial, si bien 
gagné, dans le bel appartement de la Wilhelmstrasse. 
Je retrouvai ma chambre, mes livres, mes souvenirs 
d'études, mes pipes et mes chopes. Je m'étendis tout 
botté sur mon lit, pour me remettre dans les reins les 
avantages de mon sommier, et je refis connaissance avec 
mes fauteuils. Puis, ma malle déballée, je passai deux 
grandes heures à piquer aux murs ou à disposer sur mes 
étagères quelques-unes des reliques de guerre que j'avais 
conservées : un portrait de von Kluck, un portrait de 
Jofîre, des photographies de Louvain et de Senlis, un 
obus français de 75, avec son détonateur et sa fusée de 
cuivre, des cartouches, une bande de mitrailleuse, une 
jumelle-télémètre, des cartes de l'état-major français et 
des notices de mobilisation, une dragonne d'officier, des 
boutons d'uniforme, des plaques d'identité, une chéchia 
de zouave, un tibia, une médaille militaire, une croix 
de la Légion d'honneur... 

On vint admirer ce petit musée, et je tirai encore de 
ma malle de nombreux cadeaux que je distribuai roya- 
lement, à la grande joie de tous mes bien-aimés. Mes 
sœurs eurent chacune un bracelet, une broche et un 
éventail; Hedwige reçut en outre un volant de dentelle* 
de Valenciennes et Ludmilla une boîte de mouchoirs 
en batiste de Cambrai. Mon cher père se vit attribuer 



36 LE BOUCHER DE VERDUN 

une magnifique chevalière et une grosse chaîne d'or toute 
bimbelotante de breloques. Mon incomparable mère fut 
gratifiée d'un superbe écrin de toilette, garni de pièces 
en écaille, que j'avais sauvé dans un pillage, à Moreuil, 
et d'un magnifique coffret à odeurs, chef-d'œuvre d'une 
parfumerie parisienne. Je n'avais oublié personne. Je 
trouvai un service d'argenterie pour la cousine Ida, une 
bonbonnière pour la tante Bathilde, une épingle de cra- 
vate pour l'oncle Jansénius; les trois bonnes se parta- 
gèrent divers colifichets, et il y eut une poignée de louis 
d'or pour notre grosse cuisinière Thécla et un valet de 
chambre suisse engagé en remplacement de notre domes- 
tique Johann, parti pour le front russe. 

Mes trésors inventoriés et dispensés, on me montra 
avec une nouvelle joie ceux dont regorgeait déjà la mai- 
son et qui, de même provenance, m'étaient naturellement 
encore inconnus. Il y en avait dans toutes les pièces, qui 
enrichissaient le mobilier, ornaient les consoles ou rem- 
plissaient des armoires : quatre fauteuils Louis XIV, 
une table Empire, un chiffonnier, une coiffeuse et un 
guéridon Marie-Antoinette, des tapisseries, des bibelcts, 
du linge de table et de corps, des robes, des corsages, 
des manteaux, des fourrures, cent objets de ménage, de 
toilette ou de salon, achetés pour la plupart par mon père 
ou ma mère aux ventes qui avaient lieu deux fois par 
semaine dans la salle aux enchères de la ville de Halle. 

Parmi les pendules figurait un beau cartel Louis XV, 
qui carillonnait aux heures et marquait les phases de la 
lune. Il y avait en outre plusieurs tableaux, dont je 
remarquai un qui me parut assez joli et que l'on avait 
accroché en bonne lumière dans notre grand salon. Il 
représentait un sous-bois vaporeux, aux feuillages nuan- 



LE BOUCHER DE VERDUN 37 

ces, frais, aériens, baigné d'une luminosité rosâtre et 
qu'animait une danse légère de nymphes et de faunes. 
Je déchiffrai au bas cette signature : Corot. 

— Combien as-tu payé cette toile? demandai- je à 
mon père. 

— Je ne l'ai pas achetée. C'est un cadeau de l'oncle 
Adalbert. 

— Ah! c'est gentil!... Et comment va-t-il, l'oncle 
Adalbert? 

— II va très bien. Nous recevons de temps à autre 
de ses nouvelles. ïl est parti au commencement d'octobre. 

— L'oncle Adalbert est au front? 

— Pas précisément. Il est à l'arrière, dans un poste 
de tout repos. Il fait de l'occupation. Il nous a envoya 
ça il y a une quinzaine de jours, avec un lot de jupons 
et une paire de rideaux. Il paraît que cette peinture a 
de la valeur. 

— En tout cas, c'est bien aimable de sa part, dit 
ma mère, car l'oncle Adalbert n'a pas l'habitude d'être 
généreux. 

— Oh! pour ce que ça lui a coûté! dit mon père. 
Si la guerre se prolongeait, tout le monde, on le voit, 

n'en était pas mécontent. L'Empereur avait bien promis 
que tout serait terminé à Noël, mais que ses prévisions 
et celles du Grand Etat-major ne se fussent pas réali- 
sées, nul, à vrai dire, sauf peut-être quelques mauvaises 
têtes bonnes à se faire casser en première ligne, ne lui en 
tenait rigueur. Dans les Flandres, en dépit de nos efforts 
et de nos sacrifices, la fameuse percée ne s'était pas 
produite, et nous avions dû nous contenter, pour toute 
destruction, de celle de la cité d'Ypres, -de son beffroi 
et de ses vieilles halles. Sur le front est, après une rapide 



38 LE BOUCHER DE VERDUN 

avance, nous avions été ramenés presque à notre fron- 
tière; les Russes occupaient les cols des Carpathes et 
assiégeaient Przemysl. Dans le Balkan, les Autrichiens 
s'étaient fait battre honteusement par ces bandits de 
Serbes. Mais tout cela ne tirait pas à conséquence. On 
passerait l'hiver à tenir les tranchées et à préparer les 
offensives victorieuses du printemps. Ce n'était qu'un 
retard, et la valeureuse Turquie, entrant à son tour en 
guerre, venait ranger à côté de nos étendards germani- 
ques la bannière verte de l'Islam. 

Il n'était donc pas question de désillusion. La guerre 
favorisait trop de gens et trop de choses pour que sa 
durée provoquât du mécontentement ou même la moindre 
inquiétude. Du moment que la victoire était certaine, 
peu importait qu'elle se fît attendre. Le résultat serait 
d'autant meilleur que la carte à payer serait plus forte. 
La France y perdrait quelques provinces de plus et 
l'Angleterre d'autres colonies, et le chemin de fer de 
Bagdad ne verrait nul inconvénient à diriger une bran- 
che sur l'Egypte. Au surplus, les affaires marchaient 
merveilleusement. La guerre se faisait fructueuse et 
l'argent roulait de tous côtés par flots inlassables. Mon 
père, le conseiller de commerce Hering, n'était point 
des derniers à se féliciter et à profiter de cette manne 
prodigieuse. Sa fortune, déjà grosse, s'accroissait de 
mois en mois par bonds imposants. Les actions gon- 
flaient leurs dividendes, les commissions étoffaient leurs 
bénéfices et les jetons de présence aux conseils d'admi- 
nistration multipliaient leur quotité. N'eût été le sang 
répandu, mon père se fût grandement conjoui de cette 
prospérité, dont il n'avait point lieu de souhaiter une 
fin prochaine, et s'il ne le disait pas trop haut, il le 



LE BOUCHER DE VERDUN 39 

pensait fortement tout bas. Aussi, plein de son impor- 
tance et de son allégresse, n'avait-il pas hésité, pour 
assurer à ces capitaux nouvellement acquis un placement 
de tout repos, tout en faisant acte de haut patriotisme, 
à porter au premier emprunt de guerre allemand une 
souscription d'un million de marks. 

Le 2 décembre, pour fêter à la fois ce brillant Noël 
de guerre, mon retour, mes fiançailles avec la belle 
Dorothéa von Treutlingen et celles de ma sœur Hed- 
wige avec son blessé, le lieutenant Reinhold Petermann, 
qui s'était soudainement décidé à demander sa main, 
mes parents donnèrent un magnifique dîner du soir, 
auquel furent conviées plus de trente personnes. 

Ce fut pour moi un jour faste entre tous. Ma belle 
Dorothéa était arrivée la veille de Goslar, avec monsieur 
son père, le conseiller de cour Otto von Treutlingen. 
Tous deux étaient descendus à l'hôtel Kronprinz, où 
ils comptaient séjourner durant la semaine des fêtes, ce 
qui me remplissait de joie. Quand je la vis apparaître, 
au bras de monsieur son père, en superbe toilette de taf- 
fetas crème — peut-être aussi une toilette française, — 
un piquet de roses jaunes dans ses cheveux blonds, 
fraîche, vermeille, tendre et bien en point, aux oreilles 
les magnifiques pendants que je lui avais envoyés de 
France, je me trouvai plus que jamais conquis et, éperdu 
d'admiration, je lui jurai, dans mon cœur d'abord, puis 
dans un aveu passionné, un éternel amour. 

Bien que je n'eusse d'yeux que pour elle, je ne pus 
pourtant me dispenser, tant on m'entourait et me féli- 
citait, de prendre contact avec d'autres invités. Outre les 
membres de la famille présents à Halle, qu'accompa- 
gnaient une bonne douzaine d'enfants de tout âge, il 



40 LE BOUCHER DE VERDUN 

y en avait de marquants auxquels je ne pouvais me sous- 
traire. Je fis la connaissance de mon futur beau-frère, 
le lieutenant Reinhold Petermann. C'était un garçon 
sans grande apparence, au parler sobre et gras, au che- 
veu roux, à la figure pleine semée de taches de son et 
coupée d'une grosse moustache ocre aux filaments rêches. 
C'est ce qui représentait pour ma sœur Hedwige l'idéal 
de la beauté. Il avait rapporté sa blessure au genou des 
marais de Saint-Gond, et je lui demandai s'il l'avait 
reçue d'un éclat d'obus. Il n'en était rien. Il avait bien 
été touché quelque part par un éclat d'obus, mais il s'en 
était vite remis. L'affaire de sa rotule, beaucoup plus 
grave, était le fait d'un coup de pied de cheval, et il 
n'en était pas encore guéri, ce qui l'obligeait à marcher 
avec une canne. Nous nous congratulâmes chaleureuse- 
ment et réciproquement, et nous décidâmes aussitôt de 
faire schmcllis et de nous tutoyer. 

Je reconnus avec plaisir, parmi ces invités, le juge de 
district Obercassel, venu tout exprès de Magdebourg, 
et l'un de nos professeurs à l'Université, le Geheimrat 
Anton Gliicken, qui enseignait l'histoire de l'art, et 
dont j'avais suivi le semestre précédent, avec enthou- 
siasme et vénération, les doctes leçons. Je fus aussi pré- 
senté au pasteur Heiligeland, qui présidait à l'instruc- 
tion religieuse de ma soeur Ludmilla, et à Frau Storch, 
directrice de la Maison des Diaconesses, où était soi- 
gné le lieutenant Reinhold Petermann et dont ma sœur 
Hedwige était une des infirmières volontaires. 

Il fallut procéder, pour ceux qui ne le connaissaient 
pas encore, à une nouvelle inspection de mon petit 
musée, auquel s'intéressa vivement le juge de district 
Obercassel; puis on fut admirer en cortège les récentes 



LE BOUCHER DE VERDUN 41 

acquisitions de mon père, les fauteuils Louis XIV, le 
chiffonnier Marie-Antoinette, le cartel Louis XV, dont 
on écouta le carillon et qui recueillit tous les suffrages; 
et une discussion s'engagea autour du Corot de l'oncle 
Adalbert, que le professeur Anton Gliicken, qui devait 
s'y connaître, estima valoir pour le moins trente mille 
marks. 

— L'oncle Adalbert a été vraiment bien généreux I 
répéta ma mère. 

— C'est qu'il n'a pas su ce qu'il nous donnait! 
affirma de nouveau mon père. 

Ma chère Dorothéa ne put s'empêcher de faire à son 
tour admirer ses boucles d'oreilles, deux magnifiques 
perles entourées de brillants, mon principal cadeau de 
guerre. Après qu'elle en eut été bien complimentée, elle 
m'avoua en grand secret qu'elle n'avait pas pu se tenir 
de les faire évaluer par un joaillier. 

— Ah! dis-je, et combien les a-t-il prisées? 

— Quarante mille marks, s'écria-t-elle triomphante 
et rouge de plaisir. 

N'eût été la présence de tant de gens, j'en eusse été 
récompensé par un ample baiser. 

Le dîner fut splendide et plantureux. Sous les lustres 
ruisselant d'électricité et entre les surtouts chargés de 
fruits du midi et de fleurs rares, circulèrent les crusta- 
cés, les r: hissons, les viandes de choix, le gibier, les 
volailles, croulèrent les entremets crémeux, s'éboulèrent 
les desserts et partirent les pétards, d'où surgirent tout 
autant de bonnets de papier de formes et de couleurs 
diverses, dont chacun se coiffa. Ah! on se moquait bien 
du blocus des Anglais, comme le démontraient bruyam- 
ment le juge de district Obercassel et mon futur beau- 



42 LE BOUCHER DE VERDUN 

père, le conseiller de cour Otto von Treutlingen, qui, 
pour être quelque peu dur d'oreilles, n'en criait que 
plus fort. Bien que l'Allemagne, de par son riche chep- 
tel et son agriculture à méthode intensive, regorgeât de 
produits, le gouvernement, dans sa sagesse, prenait déjà . 
des mesures pour en activer le rendement, en régler la 
distribution et en centraliser l'économie. Non, il n'y 
avait aucun danger qu'on manquât jamais de rien, et 
la vie resterait abondante et facile, surtout pour ceux 
qui pouvaient la payer. Les neutres y contribuaient 
d'ailleurs de toutes leurs forces, qui étaient grandes et 
propices. L'Amérique envoyait des cargaisons innom- 
brables qui se déchargeaient dans les ports hollandais 
et italiens et nous arrivaient en convois et trains inces- 
sants par le Rhin et par le Gothard. Ah! le blocus 
anglais!... Avant qu'on ait pu seulement consommer 
les denrées énormes pillées en Pologne, en Belgique et 
en France, expliquaient le juge de paix Obercassel et 
le conseiller de cour Otto von Treutlingen, la guerre 
serait depuis longtemps finie, et avec la course et la 
menace de nos sous-marins l'Angleterre risquait fort 
d'être affamée plus vite que nous. 

Et assoiffée aussi! Car, tandis que ses cargos de 
futailles sombraient sous nos torpilles, nos caves s'em- 
plissaient des généreux liquides prélevés sur les pays 
conquis, et dont la source ne devait pas être près d'être 
tarie, à en juger par les échantillons impressionnants qui 
en paraissaient sur la table de Noël de mes vénérés 
parents. Il n'y avait là que des vins français, et le mira- 
cle des noces de Cana s'y trouvait renouvelé par l'effet 
de cet autre miracle qu'étaient nos merveilleuses victoi- 
res. Le jubilatoire « victoires sur victoires » du vieux 



LE BOUCHER DE VERDUN 43 

François-Joseph se traduisait ce jour-là non moins jubi- 
LLoirement pour nous et nos honorables convives par 
un capiteux « bouteilles sur bouteilles ». C'est ce que 
ne manqua pas de faire remarquer, en termes plus évan- 
géliques, le digne pasteur Heiligeîand. Bourgognes, 
anjous et bordeaux, ils n'en avaient pas en Palestine, 
pas plus qu'en Angleterre. La France seule en avait, et 
c'est nous qui avions la France! Prosit! Gesundheit! 
Heisa! Et quand on en fut au Champagne, ni plus ni 
moins que si nous avions été chez M me la générale 
von Z.., et que mon père, le conseiller de commerce 
Hering, aux premières coupes remplies, se fut levé, et, 
portant solennellement la sienne à la hauteur de ses 
yeux, eut lancé le sacramentel : Dem Kaiser!... Hoch! 
hoch! hoch!... suivi par toute l'assemblée dressée et 
tonitruante, ce fut une formidable, colossale et enivrante 
minute où, dans l'enthousiasme de nos âmes et le choc 
de nos verres pétillant de l'étincelante liqueur française, 
nous conçûmes plus fortement que jamais l'ampleur de 
notre triomphe, toute la grandeur de notre noble, de 
notre chevaleresque, de notre puissante Allemagne. 

— Hoch!... hoch!... hoch!... 

Sur quoi le professeur Anton Glucken et le pasteur 
Heiligeîand improvisèrent de jolis discours, et le juge 
de district Obercassel porta un toast vibrant à l'entrée 
prochaine de nos troupes à Paris. 

Puis les portes de la salle de concert s'ouvrirent et, 
aux grands cris de joie des enfants, apparut un magni- 
fique sapin de Noël, tout flambant de ses bougies, de 
ses cristaux, de ses boules de verre, de ses filés d'argent, 
de ses glands d'or, de ses clinquants, de ses paillons et 
de ses petits miroirs. 



44 LE BOUCHER DE VERDUN 

— C'est un sapin du Harz, dit mon père. Je l'ai fait 
couper dans ma propriété d'ilsenburg. 

Ma mère et mes soeurs, qui l'avaient orné, reçurent 
force compliments. 

Puis, sous la direction du pasteur Heiligeland, qui tira 
un petit diapason de son gousset et donna le la, on chanta 
O Tannenbaum, o Tannenbaum! Après quoi on se mit 
joyeusement, à plat ventre, à genoux, sur la pointe des 
pieds, grimpés sur les chaises ou sur les degrés d'une 
échelle double, à dépouiller l'arbre de sa parure. 

Pendant ce temps, et durant que les pralines se cro- 
quaient, que les rébus se devinaient et que les cadeaux 
enfantins se distribuaient, le professeur Anton Gliïcken 
se mettait au piano et préludait au petit concert obliga- 
toire par une exécution un peu chaotique de la Marche 
des Dieux dans le Walhal'.a. La cousine Ida, qui avait 
une forte voix de contralto, chanta les imprécations 
d'Ortrude. Ma divine Dorothéa se fit longuement prier 
pour donner d'un poignet ferme la sonate en la de 
Hummel. 

— Qu'est-ce qu'elle joue? me demanda le conseiller 
de cour, tandis qu'elle déchaînait un vacarme formi- 
dable. 

— La sonate en la de Hummel. 

— S'il vous plaît? fit le sourd en me tendant l'oreille. 
Je lui criai dedans avec toute la force que je pus : 

— De Hummel! 

— Ah! de Haydn... Très bien, merci. 

Puis le fiancé de ma sœur, le lieutenant Reinhold Pe- 
termann, nous fit apprécier son talent sur le violon. 
Rêveur et flottant, je me crus de nouveau un instant dans 
le pavillon d'Aix-la-Chapelle, entre la table de thé, le 



LE BOUCHER DE VERDUN 45 

paravent japonais et le Bechstein, me demandant si le 
comte Max von Kubitz, le grand dolichocéphale blond, 
y caressait encore le clavier de ses mains indolentes, si 
M me Sch... y poussait toujours son grand air d'Euryanlhe 
et la sémillante générale von Z... ses chansonnettes vien- 
noises. 

— A quoi pensez-vous? me sussura Dorothéa. 

— A vous, lieber Schatz, déclarai-je amoureusement 
et revenu aussitôt à des réalités plus présentes, quoique 
plus éthérées. 

Le concert achevé sur la romance de l'Etoile, accom- 
pagnée au violon, on dansa. Le sapin, où se consumaient 
les dernières bougies, fut traîné dans un coin de la salle 
et la tante Bathilde remplaça au piano le professeur 
Anton Gliicken, dont la dignité s'accommodait mal avec 
la cadence des valses et le rythme des galops. Les deux 
couples des fiancés, bien entendu, ouvrirent le bal, qu'avec 
la plus grande imprudence et malgré la défense formelle 
de Frau Storch, le lieutenant Reinhold Petermann voulut 
honorer de deux tours de parquet, sans sa canne. Et bien- 
tôt enfants et adultes, jusqu'au Herr Geheimrat Anton 
Gliicken, qui ne crut pas déchoir cette fois de sa gra- 
vité professorale en invitant ma mère, M me la conseil- 
lère de commerce Hering, à se livrer dans ses bras aux 
balancés d'une chorégraphie distinguée, bientôt tous se 
trémoussaient et pirouettaient à qui mieux mieux, coiffés 
des bonnets de papier des pétards de Noël, tandis que 
le pasteur Heiligeland, en chapeau pointu de magicien, 
tournait d'un doigt ponctuel la musique de danse de la 
tante Bathilde. 

Célestes heures!... 

Et à minuit, au moment précis où naissait le Sauveur 



46 LE BOUCHER DE VERDUN 

et où le carillon du cartel Louis XV marquait de ses 
notes anciennes et de son timbre argentin cet instant 
solennel, les fiancés échangèrent leurs anneaux, au milieu 
des embrassades, des pleurs, des rires, des souhaits de 
tous leurs parents ou amis et des paroles émues du pas- 
teur Heiligeland qui, les yeux élevés, la tête découverte 
et son bonnet de magicien à la main, appelait sur eux 
la bénédiction de Dieu. 



Hélas! rien ne passe plus vite que les jours de bon- 
heur. Nous assistâmes au service divin, le jour de Noël, 
dans l'église Marie, et nous entendîmes le beau sermon, 
vraiment chrétien et vraiment allemand, du pasteur Hei- 
ligeland. Puis la semaine s'écoula, dans les magasins, 
les marchés, les bazars, les banques et les pâtisseries, 
dans la foule, la neige et la bousculade, aux mille achats 
et aux mille petites préoccupations propres à cette époque 
de l'année. Le jour de l'an, l'oncle Jansénius offrit un 
dîner de midi, avec la dinde truffée, la tourte à la fran- 
gipane et le château à la crème. Dorothéa et son père 
repartirent le lendemain pour Goslar. Mon mois de congé 
s'échancrait de plus en plus. Je fus malade pendant deux 
jours d'une indigestion. Je rendis visite à mon corps 
d'étudiants de Teutonia, bien diminué, et je participai 
à un Kommers. J'appris que notre Fuchsmajor, le gros 
von Pumplitz, surnommé Falstaff, avait péri sur l'Yser. 
Après avoir engoulé tant de tonneaux de bière, le mal- 
heureux avait fini noyé. On ne se mesurait plus, les duels 
ayant été suspendus pendant la durée de la guerre. Il y 
eut un second dîner chez nous, le 8 janvier, anniver- 
saire de naissance de ma soeur Ludmilla. L'échancrure 



LE BOUCHER DE VERDUN 47 

grandissait à vue d'oeil et mon mois n'était plus qu'un 
croissant qui s'amincissait. J'allai une fois à Gosîar. 
Puis, le 1 7 janvier, mon père, ma mère, mes soeurs 
embrassés avec larmes et ma cantine refaite, je pris le 
train pour Magdebourg. 

Niemberg, Stumsdorf, Cœthen... Je me remémorai 
invinciblement le trajet analogue que j'avais suivi moins 
de six mois auparavant, le 27 juillet 1914, alors que, 
mobilisé en grand secret, je ne savais si je partais pour 
les manœuvres ou pour une entrée en campagne. Que 
d'événements depuis, que de souvenirs! Je débarquai 
dans la même gare, toute civile alors, aujourd'hui toute 
remuante d'un énorme brouhaha militaire. Je retrouvai 
la Kaiserstrasse et son Stadttheater, le Breite Weg avec 
ses magasins, ses promeneurs, ses maisons à pignons et sa 
grande brasserie du Franziskaner, où j'avais lu les jour- 
naux en buvant de la bière, dans cette torride après-midi 
du 27 juillet, et où j'avais causé de la situation poli- 
tique avec le juge de district Obercassel. Je retrouvai 
notre vaste caserne de la Landwehrstrasse, son corps de 
garde, ses murs ocre, sa cour quadrangulaire avec sa sta- 
tue équestre de Guillaume I er . Comme alors, elle bour- 
donnait d'une intense activité guerrière; mais la solda- 
tesque n'en était plus alerte, robuste et bien entraînée, 
telle que je l'avais vue à la veille du grand départ; trop 
jeune ou trop vieille, balourde et disparate, elle piétinait 
stupidement le sol gelé, sous les ordres hargneux de sous- 
officiers fourbus et dont l'un avait une jambe de bois. 

— Achtung... Kompagnie... Das Geivehr... ùberf... 
Links... um!... 

Que de pensées m'assiégeaient en pénétrant à nouveau 
dans cette fourmilière où je ne connaissais à peu près plus 



48 LE BOUCHER DE VERDUN 

personne!... Où étaient-ils, tous ceux avec lesquels j'avais 
quitté joyeusement cette enceinte massive, tous ceux qui 
avaient franchi avec moi, sac au dos et l'arme à l'épaule, 
cette grande porte pour s'élancer sur les routes de Bel- 
gique et de France?... Où étaient-ils?... J'évoquais leurs 
noms et leurs figures... Kasper, von Biïckling, mon cher 
ami le lieutenant Kcenig, morts sur les champs de la 
Somme... Le valeureux capitaine Kaiserkopf, le savant 
Schimmel, le colonel von Steinitz, le major von Nippen- 
burg, Poppe, Schlapps, Biertumpel, Buchholz, Quarck, 
Schweinmetz, tombés glorieusement sur la Marne... Et 
toi, sergent Schmauser, et toi, Waldkatzenbach, et toi, 
brave Wacht-am-Rhein!... Dieu ait vos âmes, compa- 
gnons de l'héroïque épopée!... Quel que soit le sort de 
la grande guerre, vous êtes sacrés et la patrie ne vous 
oubliera pas!... 

J'errais douloureusement de cour en cour et de salle 
en salle dans cette caserne grouillante, qui ne me parais- 
sait plus qu'un vaste cimetière. Combien de fois notre 
bataillon de dépôt n'avait-il pas servi de cadre à de 
nouvelles et de nouvelles levées, parties inlassablement 
pour de nouvelles hécatombes? Et j'étais là! Et j'avais 
réussi, seul entre tant d'autres, à revenir, à me retrouver 
entre ces murs ocre, à revoir ces rangs alignés, ces manie- 
ments d'armes, cette statue de Guillaume I er !... Etait-ce 
la chance? était-ce le destin? était-ce la Providence?... 

Personne dont je pusse serrer la main! Personne en 
qui je reconnusse un visage familier!... Seul le tailleur 
Stich était encore présent, toujours actif, toujours pressé, 
toujours débordé, sa chevilière au cou... « Avez-vous 
grandi? avez-vous grossi, Herr Fàhnrich? »... Je n'étais 
plus Herr Fahmich, mais bien Herr Leutnani, et je 



LE BOUCHER DE VERDUN 49 

n'avais ni grandi, ni grossi; ou plutôt j'avais considéra- 
blement maigri à Aix-la-Chapslle et considérablement 
regrossi à Halle... Mais lui-même, Stich, combien en 
avait-il vu passer entre ses mains râpeuses, qu'il avait 
mesurés, armés, habillés, comme on fait la toilette d'un 
cadavre?... 

J'allai me présenter au major Wurm, vieil officier de 
landwehr, et au colonel von Kerkerstein, qui avait été 
retiré du front pour incapacité, mais qui s'entendait à 
mener la caserne avec une rigueur implacable, une 
méthode de fer et une discipline de chiourme. Le colonel 
von Kerkerstein m'accueillit fort courtoisement, car sa 
dureté ne dépassait pas l'échelon des sous-officiers, s'ar- 
rêtant aux feldwebels, dont il avait besoin pour ses 
sévices, et aux officiers, qui lui étaient également très 
supérieurs par l'intelligence, le savoir et la bonne édu- 
cation. 

— Nous aurons besoin de vous ici, me dit-il, lieute- 
nant Hering. Ces brutes de recrues doivent être dressées 
à grands coups de plat de sabre, car il s'agit d'en faire 
des soldats en six semaines. 

— A vos ordres, Herr Oberst! 

Je n'étais pas du tout décidé à déférer aux ordres 
fatigants du colonel von Kerkerstein et à me rompre les 
bras à la gymnastique plutôt fastidieuse à laquelle il me 
conviait. Mais enfin il fallait faire preuve d'acquiesce- 
ment, sinon de bonne volonté. 

— Nous nous entendrons, fit-il en me serrant la main. 
J'allai ensuite déposer ma carte, Hohenzollernstrasse, 

chez le général-major von Beaumont, qui commandait les 
troupes à l'instruction de l'effectif divisionnaire. Puis je 
m'enquis d'un logement en ville. J'en trouvai un assez joli 

4 



50 LE BOUCHER DE VERDUN 

du côté du Luisen-Garten ; mais i! n'était disponible que 
pour la semaine suivante. Je m'installai en attendant à 
l'hôtel Fiirst Bismarck. 

Le lendemain, je me présentai au médecin principal 
de l'état major de division, qui, sur les bonnes recom- 
mandations dont j'étais muni, m'examina lui-même très 
sérieusement, constata mon parfait état de guérison et 
m'ordonna trois mois de repos relatif. J'étais résolu à en 
profiter. Deux ou trois heures de service par jour me 
parurent un gage suffisant de mon zèle, et je fus assez 
heureux pour faire partager cette manière de voir au 
colonel von Kerkerstein, lequel, pourvu que j'employasse 
ces deux ou trois heures à « taper dur », ne fit pas de 
difficulté pour se ranger à l'avis du médecin principal. 
Je fus affecté à une compagnie d'ersatz, que commandait 
un certain capitaine Stier, sorte de réplique furieuse de 
Kerkerstein, et je me reposai entièrement sur lui et sur 
un terrible feldwebel, nommé Pampusch, qu'il avait dans 
la main, du soin de brutaliser congrument la troupe de 
galériens qui lui était livrée. 

Je revis alors ces vieilles salles d'escrime et de gym- 
nastique, ces stands de tir, cette place d'exercice où 
pivotaient et trimaient toute la journée des hordes de 
malheureux drôles surmenés, ce champ de manœuvres où 
évoluaient, se déployaient, s'enterraient ou chargeaient les 
bataillons. Mais l'instruction n'y était plus la mêmfi. Aux 
marches et aux contremarches, au pas de parade et à la 
mécanique impeccable des prises d'armes avaient succédé 
le maniement de la pelle, de la bêche et de la cisaille, 
le jeu du couteau et le jet de la grenade. Ce n'était 
plus la savante giration des colonnes et des sections, mais 
la reptation des corps, le défilement des unités, l'enfouis- 



LE BOUCHER DE VERDUN 51 

sèment dans le sol et l'utilisation furtive du terrain. 
Tout un réseau de tranchées, de boyaux, de parapets, 
de banquettes, de fils de fer barbelés avait été aménagé 
à cet effet et couvrait un vaste espace où disparaissaient 
et guerroyaient souterrainement des légions de troglo- 
dytes. 

J'assistais sans y prendre trop de part, et sans sévir 
d'une canne aussi rigoureuse que l'aurait voulu le colonel 
von Kerkerstein, à ces exercices bizarres et astreignants, 
heureux de m'en échapper au bout du temps que je 
m'étais fixé, pour regagner la ville, ses boutiques, ses 
marchés, ses tavernes, ses libraires ou la calme retraite 
de mon logement de Luisen-Gàrten. A midi, je dînais au 
casino, le soir, dans quelque restaurant; je fréquentais 
le théâtre et le concert, quand je n'étais pas invité chez 
le juge de district Obercassel ou à quelque réunion, 
quelque fête ou quelque beuverie d'officiers. 

Cette vie ne me déplaisait pas, bien qu'elle s'ombrât 
parfois de moments d'ennui. J'avais trop de loisirs et me 
nis à songer à les mieux employer. Je fus assez long à 
ne déterminer. Ferais-je de l'escrime, de l'équitation, des 
nathématiques ou de l'art militaire? Eiaborerais-je la 
locumentation d'une thèse de doctorat sur la cathédrale 
le Magdebourg ou tiendrais-je un \journal intime à 
'intention de ma Dcrothéa? J'hésitais à me décider et 
'absorbais en attendant force journaux, brochures, pu- 
ilications illustrées donnant les nouvelles de la guerre ou 
n discutant les conjonctures. 

Si active jusqu'à l'arrière-automne, la guerre semblait 
a stabiliser. Une digue épaisse de tranchées inexpu- 
nables courait maintenant des Vosges aux dunes fia- 
landes, contre laquelle venaient se briser les assauts 



52 LE BOUCHER DE VERDUN 

impuissants de l'ennemi. A Moltke avait succédé Fal- 
kenhayn et l'on commençait à dire qu'à ce changement 
de personne allait correspondre un changement de sys- 
tème. La guerre, insinuait-on, pourrait bien se prolon- 
ger plus qu'on ne croyait. Au lieu de la foudroyante 
offensive escomptée pour le premier printemps et >a 
reprise vigoureuse des opérations sur le front occidental, 
on entendait affirmer dans les cercles d'officiers, car 
naturellement la presse n'en soufflait mot, que nos armées 
demeureraient sur la défensive en France pour porter leur 
principal effort contre la Russie. 

La perspective d'être envoyé moi aussi en Russie ne 
me souriait qu'à moitié. Je puis même dire qu'elle ne me 
souriait pas du tout. Quelques grands projets qu'eût 
conçus notre Etat-major général pour la nouvelle année 
de guerre et quelque gloire qu'il dût y avoir à servir 
sous les ordres d'un chef dont on parlait déjà beaucoup, 
le feld-maréchal von Hindenburg, j'étais peu enclin à me 
laisser séduire par le charme mystérieux de l'Orient slave, 
et la conquête de territoires peuplés de moujiks sales et 
d'églises à bulbes byzantins ne m'inspirait qu'une mé- 
diocre ardeur. Je ne me sentais pas l'homme de la Sainte- 
Russie. Tolstoï et Dostoïewsky ne me disaient rien qui 
vaille. Je les tenais pour de dangereux mystiques et pour 
d'absurdes illuminés, et si, comme on l'assurait, tous les 
Russes leur ressemblaient, sauf ceux qui avaient du bon 
sang allemand dans les veines ou de bonne culture alle- 
mande dans le cerveau, je n'éprouvais nulle envie de 
prendre contact avec ces gens-là, fût-ce à coups de canons 
et de baïonnettes, pas plus que de remplir mes yeux du 
spectacle désolé des immenses plaines glacées ou maréca- 
geuses du Niémen et de la Vistule. 



LE BOUCHER DE VERDUN 53 

Non, le théâtre occidental, malgré ses périls dont 
j'avais déjà la terrible expérience, faisait beaucoup mieux 
mon affaire. Aussi, ces réflexions aidant, me résolus-je 
un beau jour à mettre de mon côté toutes les chances de 
voir déterminer à mon gré ma future affectation, et, au 
lieu de céder aux suggestions de l'état-major de la place 
et d'apprendre le russe comme tant de mes camarades, je 
me mis en tête de me perfectionner dans ma connaissance 
de la langue française. Bien que cette connaissance eût 
été assez poussée et qu'au gymnase j'eusse même subi 
brillamment un examen dans cette branche, le court séjour 
que j'avais fait en France m'en avait vite démontré 
l'insuffisance. Je n'étais même pas capable de commander 
correctement en français un bifteck aux pommes de terre. 

Enchanté de ma décision, je me mis en devoir aussitôt 
de faire venir de ma bibliothèque de Halle tout ce que 
j'y possédais d'ouvrages français ou relatifs au français. 
Il n'y en avait pas beaucoup. C'étaient, pour la plupart, 
des livres de classes : ma grammaire Plcetz, ma méthode 
Toussaint-Langenscheidt, mon petit Sachs, mon Fran- 
zosisches Sprachbuch, mon Manuel de littérature fran- 
çaise, un Théâtre choisi de Corneille, Racine, Molière 
et Scribe, Y Histoire de Charles XII, de Voltaire, l'Alle- 
magne, par Frau von Staël, et les Poésies de Casimir 
Delavigne. Il s'y joignait quelques romans de Dumas, 
Daudet, George Sand et Paul de Kock, les Œuvres 
complètes de Gaboriau, un guide de l'Etranger à Paris et 
un Almanach galant du boulevard. J'en achetai d'autres, 
dont le fameux et admirable Jean-Christophe de M. Ro- 
main Rolland, et je me plongeai dans l'étude et la lecture 
de ces divers ouvrages avec un zèle peu cc~nimm et un 
plaisir insoupçonné. 



54 LE BOUCHER DE VERDUN 

Mais je ne tardai pas à reconnaître qu'à eux seuls 
ils ne me conduiraient pas à mon but, qui était de me 
rendre maître du français de l'usage courant et surtout 
de le parler sans accent. Aux livres devait pour cela 
s'adjoindre l'aide d'un maître et ce maître devait être 
un Français. 

Je m'en ouvris au colonel von Kerkerstein, qui voulut 
bien approuver mon projet. 

— De jeunes officiers comme vous, me dit-il, bien 
instruits dans les manières du pays vaincu, seront pré- 
cieux pour mater ces indociles canailles parisiennes et 
leur donner la schlague dans les formes. Il faudra que 
nous en parlions au général à la première occasion. 

Elle se présenta quelques jours plus tard, au casino des 
officiers, où le général avait sa table et où il venait 
quelquefois prendre son repas en compagnie des officiers 
de son état-major. J'avais eu l'honneur d'approcher 
déjà le général von Beaumont, mais nos rapports s'étaient 
bornés jusque-là à l'échange, entre inférieur et supérieur, 
des formalités strictement protocolaires. Cette fois, le 
colonel von Kerkerstein m'introduisit de façon plus par- 
ticulière. 

— Oui, oui, fit le général assez afFablement... je con- 
nais... lieutenant Hering... parfaitement... 

— Blessé en France, monsieur le général, dit le colo- 
nel. 

— Je sais, je sais... c'est très bien... son père... gros 
souscripteur... je sais... 

Puis il ajouta, selon sa constante habitude quand il 
était satisfait et voulait être encourageant : 

— C'est très bien! c'est très bien! voilà qui est du 
patriotisme ! 



LE BOUCHER DE VERDUN 55 

Le colonel von Kerkerstein exposa ma requête. 

Quand il eut fini et que j'eus moi-même fourni le 
complément de quelques explications, le général von 
Beaumont dit en tordant sa barbiche : 

— Je vois... j'y suis... ce qu'il vous faudrait, c'est un 
professeur de français... qui soit un Français... C'est très 
bien! c'est très bien! voilà qui est du patriotisme!... 
C'est que... 

Il se frappa le front de deux doigts perplexes : 

— C'est qu'ils sont tous dans les camps de concen- 
tration. 

Le colonel leva au ciel ses bras courts. 

— Attendez... cela peut s'arranger, reprit le géné- 
ral... Ce qu'il vous faudrait... je vois... ce qu'il vous 
faudrait, lieutenant Hering, c'est un prisonnier... Je 
réfléchirai... Voyons, voulez-vous venir... 

Il consulta son agenda. 

— Voulez-vous venir me voir chez moi... voyons... 
samedi à deux heures? 

— A vos ordres, monsieur le général, et avec mon 
profond respect, mon humble reconnaissance. 

Je reculai de deux pas pour faire le salut militaire; 
mais le général me tendit sa main aristocratique, où je 
plaçai la mienne, tout confus et rouge de plaisir. 

Au jour dit, je me présentai Hohenzollernstrasse, et 
je fus introduit par un planton, puis par une ordonnance 
d'état-major dans une grande salle à manger, au fond de 
laquelle se trouvait une table servie où deux personnages 
achevaient de dîner. Serviette au collet et coudes sur la 
nappe, ils étaient en train d'écorcer des oranges dont 
ils trempaient les quartiers dans du champagne. L'un 



55 LE BOUCHER DE VERDUN 

était le général von Beaumont, l'autre était également 
un général. 

Je me rassemblai brusquement, claquai des talons, me 
cambrai énergiquement tout entier, bombai le torse et 
m'immobilisai aussi raide que je le pus, le gant à la 
casquette. 

— Approchez, lieutenant Hering, me dit le général 
von Beaumont. 

Il me présenta à son hôte, qui portait, sur les tor- 
sades à trois brins de ses pattes d'épaules à une étoile, 
une tête chevaline assez flétrie, aux poches oculaires 
énormes, au cheveu rare et presque blanc, aux favoris 
importants, d'un jaune très grisonnant. 

— Le lieutenant Hering, du 1 83 e de réserve, actuel- 
lement en service de dépôt pour motif de blessure. 

— Charmé, monsieur le lieutenant... chevrota le 
général aux favoris. 

— Monsieur le père du lieutenant, continua le géné- 
ral von Beaumont, est un des souscripteurs millionnaires 
à l'emprunt. 

— Ah! ah! fît l'autre, ah! ah!... charmé, charmé... 
Je vis que la situation de mon père, le conseiller de 

commerce Hering, et surtout sa forte contribution à 
l'emprunt de guerre me valait, à défaut du rang, la 
considération d'un officier supérieur. 

— Asseyez-vous, lieutenant, fit le général von Beau- 
mont, vous allez prendre le café avec nous. 

Je me découvris, posai ma casquette sur un meuble, 
puis mon derrière sur une chaise que m'avançait l'ordon- 
nance, formidablement flatté d'être admis familièrement 
en si haute compagnie. 

Les deux généraux m'adressèrent quelques questions 



LE BOUCHER DE VERDUN 37 

courtoises sur ma campagne, mes blessures et les cir- 
constances de ma guérison, tandis que l'ordonnance ser- 
vait le café, les liqueurs et passait les havanes. Quand il 
sut que j'avais été soigné à Aix-la-Chapelle, le général 
à favoris, dont je vis s'illuminer tout à coup la figure 
fanée, s'écria : 

— Aix-la-Chapelle!... le lazaret B!... Mais peut- 
être connaissez-vous ma femme, la générale von Z...? 

Je sursautai et rougis aussitôt considérablement. Com- 
ment, ce vieux général à favoris cuivre argenté était... 

— J'ai en effet eu l'honneur, balbutiai-je, le grand 
plaisir... 

— Ah! monsieur le lieutenant, je suis charmé, 
charmé... 

Il se leva, vint précipitamment à moi et me prit les 
deux mains, qu'il secoua chaleureusement. Puis, se tour- 
nant vers le général von Beaumont : 

— Figurez-vous, cher monsieur le général, que mon 
adorable femme, M me la générale von Z..., qui est toute 
jeune, comme vous savez, passe la meilleure partie de 
son temps au chevet de nos blessés. 

— C'est très bien! c'est très bien!... voilà qui est 
du patriotisme!... 

— Si vous la connaissiez, cher monsieur le général, 
c'est un ange! continuait à s'extasier le général von Z..., 
puisqu'il faut bien désormais que je l'appelle par son 
nom... ou du moins par son initiale. C'est un ange!... Sic 
isl ein Engei!... 

— C'est votre seconde femme, je crois? 

— Ma seconde., pour ne pas dire ma troisième... car 
la première est morte que nous n'étions encore que fian- 
cés... Mais celle-ci, cher monsieur le général, c'est bien 



58 LE BOUCHER DE VERDUN 

la meilleure des trois... Sie ist ein EngeU... Je suis en 
admiration devant elle chaque fois que je retourne à 
Aix-la-Chapelle... Et si vous voyiez ses lettres!... Elle 
n'en a que pour ses chers blessés!... 

— C'est très bien! c'est très bien!... «• 

Je ne crus pouvoir moins faire que de célébrer à mon 
tour en termes sentis les vertus de M me la générale von 
Z.., son dévouement, sa constance, son inépuisable cha- 
rité, au milieu des « sie ist ein Ergel! sie ist ein Engel!» 
répétés et émus de monsieur le général von Z... 

Le général von Z..., ainsi que j'ai dû déjà le dire, 
était inspecteur des camps de prisonniers de guerre de la 
4 e région. Cette circonstance me fit comprendre immé- 
diatement pourquoi le général von Beaumont m'avait 
mandé ce jour-là. La conversation ne tarda pas, en effet, 
à s'engager du côté qui m'intéressait. 

— Notre jeune ami, le lieutenant Hering, commença 
le général von Beaumont en lampant un troisième gobelet 
de vieil armagnac, notre jeune ami, dont les mérites 
sont très grands et qui s'adonne avec zèle en ce moment 
à l'étude de la langue française, cherche un professeur 
avec lequel il pourrait perfectionner ses connaissances 
dans cet idiome. Je suppose que vous devez avoir ça. 

— Ah! ah!... ah! ah!... un professeur de français... 
sans doute... cela n'est pas difficile à trouver... Je m'en 
occuperai. 

— Je désire, dis-je, monsieur le général, un Français 
d'une certaine culture... si possible un Parisien... bref 
quelqu'un qui puisse m'enseigner ce qu'aucun livre ne 
donne... le français tel qu'on le parle... le dialecte usuel... 
l'accent... Je crois qu'avec une préparation de ce genre. 



LE BOUCHER DE VERDUN 59 

je pourrais rendre sur le front français des services... 
avoir une utilité... 

— Sans cloute... sans cloute... réfléchissait le général 
von Z... 

— Des services précieux, une utilité certaine, confir- 
mait le général von Beaurnont. Peut-être même vous 
emploiera-t-on dans un état-major de division. Il faut 
des officiers ayant une pratique sérieuse de la langue de 
l'adversaire et la possédant jusque dans ses nuances pour 
interroger les prisonniers, en tirer des renseignemnts par- 
fois de premier ordre pour la connaissance des positions 
ennemies et la conduite des opérations. Ja, ja... 

Puis, se mettant tout à coup à sortir son français : 

— Ché beux moi-même drès egzellemment vranzais 
barler, gar j'abbardiens à ine fraie fieille vranzaise 
varnille... ja, mossié, ine vamille di temps té Louis lé 
Guadorzième... Gombrenez- fous-moi ?... 

— Oh! monsieur le général, vous vous exprimez 
admirablement. 

— Ché m'en vladde. Ché né m'abelîe bas bour rien 
lé chénéral té Peaumont!... Engore ine bédide ferre té 
zette egzellende vranzaise ligueur?... 

Pendant ce temps, le général von Z... avait fini de 
réfléchir. Mais il hésitait encore. Je le vis se pencher à 
l'oreille du général von Beaurnont et tenir avec lui une 
courte conversation à voix basse, ponctuée de hoche- 
ments de tête et de signes d'intelligence. Elle se termina 
par ces quelques mots prononcés un peu plus haut par 
le général von Beaurnont : 

— Mais si, mais si, aliez-y... Je suis sûr que le lieu- 
tenant comprendra parfaitement. 

— J'aurai certainement votre affaire, me dit alors le 



60 LE BOUCHER DE VERDUN 

général von Z... Mais, outre ce que vous alléguez pour 
justifier votre demande, et qui est suffisant, vous pouvez 
nous rendre, dès à présent, un autre service, non moins 
précieux, et auquel nous attachons depuis quelque temps 
une grande importance. 

— Lequel, monsieur le général? 

— Voici. Vous n'êtes pas sans savoir, ou je vous 
l'apprends, que la résistance française se fait de plus en 
plus sérieuse et que nous n'arriverons pas à la briser aussi 
facilement que nous avions pu l'espérer tout d'abord, ni 
par les seuls moyens que nous avons employés jusqu'ici. 
Nous devrons même probablement renoncer pour cette 
année, sur ce front, à toute offensive de grand style. 

— C'est triste, fit le général von Beaumont. 

Je ne pus que souscrire moi-même à cette tristesse en 
poussant dolemment quelques « ach! » 

— En attendant que nous puissions reprendre les opé- 
rations, poursuivit le général von Z..., il a été décidé en 
haut lieu de mener, parallèlement à la guerre militaire, un 
autre genre de guerre et, ne pouvant avoir raison par la 
seule force des armes, de la résistance matérielle de l'en- 
nemi, de miner sa résistance morale. 

J'écoutais atentivement, essayant vainement de com- 
prendre. 

— La puissance d'un peuple qui combat, continuait le 
général entre ses favoris gris et jaunes, ne réside pas seu- 
lement dans son armée, mais aussi dans la volonté de 
guerre qui inspire l'âme même de la nation. Le front est 
de ce fait entièrement solidaire de l'arrière, et attaquer 
avec succès celui-ci, c'est porter des coups sensibles à la 
solidité de celui-là. Ruiner le moral de l'arrière pour 
enfoncer ensuite plus aisément le front, c'est donc ce 



LE BOUCHER DE VERDUN 61 

que nous avons imaginé. Pour une telle entreprise les 
moyens ne manquent pas, et nous nous préparons à les 
employer tous. Brisons la volonté de guerre de la France 
et ce ne sera plus qu'un jeu pour nous de rompre le 
rempart de sa défense et de balayer tout devant nous, 
comme un cyclone arrache et disperse les palissades 
pourries d'un parc à moutons. 

— Avec les moutons eux-mêmes! s'écria, tout ravi 
de cette image, le général von Beaumont. 

Quelques lueurs commençaient à poindre dans mon 
entendement sans que je pusse toutefois deviner où le 
général von Z... voulait en venir. 

— Et quels sont, dis-je, si j'ose poser la question, ces 
moyens que l'on se proposerait d'employer? 

— Ils sont divers. C'est d'abord la propagande, qui 
se pratique d'ailleurs depuis le début de la guerre, directe 
dans les pays neutres, indirecte et par leur intermédiaire 
dans les pays ennemis. On l'intensifiera et on la perfec- 
tionnera. C'est ensuite l'utilisation habile et méthodique 
de la presse, par la diffusion de fausses nouvelles, l'achat 
ou la création de journaux, la subornation de journa- 
listes et d'individualités maîtresses de l'opinion. Ce sera 
encore l'exploitation savante des passions politiques, la 
corruption de fonctionnaires, de personnalités influentes 
et même, si c'est possible, de membres des Parlements, 
d'hommes d'Etat, voire de partis tout entiers. 

— C'est très bien! c'est très bien!... voilà qui est du 
patriotisme!... approuvait le général von Beaumont dans 
sa barbiche. 

— Nous dépenserons pour cela des millions, des mil- 
liards, s'il le faut : l'argent ne compte pas pour un plan si 
grandiose. Mais vencns-en immédiatement à ce qui nous 



62 LE BOUCHER DE VERDUN 

concerne. L'un des moyens prévus consiste dans l'emploi 
raisonné des prisonniers de guerre, de certains prison- 
niers, tout au moins. Vous n'êtes pas sans vous douter, 
Herr Leutnant, qu'il se trouve partout des gens assez 
dénués de conscience pour mettre l'humanité au-dessus 
de la patrie, assez singuliers pour préférer la fraternité au 
massacre, assez fous pour préconiser la paix à tout prix. 
Nous en avons comme les Français, et les Français en 
ont comme nous. Mais nous matons les nôtres, qui n'en 
mènent pas large. Les Français, sous leur régime démo- 
cratique et républicain, sont plus tolérants. L'avantage 
est pour nous. De pareilles gens sont nos alliés et nos 
meilleurs agents de démoralisation. Parmi les quelque 
trois cent mille prisonniers français que nous détenons 
déjà, vous supposez bien qu'il y en a un certain nombre 
pourvus de cette mentalité. C'est de ceux-là que nous 
userons et dont nous allons renvoyer en France la plus 
grande quantité possible. 

— C'est très bien! c'est très bien! interrompit le 
général von Beaumont. Voilà qui est du patriotisme! Je 
connaissais ce plan et je vous ai suivi jusqu'ici. Mais 
maintenant, je vous arrête. Comment comptez-vous vous 
y prendre pour les renvoyer en France, ces fameux pri- 
sonniers? Allez-vous les laisser s'évader et leur facili- 
terez-vous le passage de nos lignes? 

— Non. Peu d'entre eux d'ailleurs seraient enclins 
à s'évader. Ce ne sont pas ceux-là qui s'évadent. 

— Alors, je vous avoue qu'ici je ne comprends pas. 

— C'est bien simple, et vous allez comprendre. Il y a 
d'abord toute une catégorie de prisonniers que nous 
sommes tenus de restituer : ce sont les sanitaires. Nous 
ne les rendons pas tous : nous gardons ceux qui nous sont 



LE BOUCHER DE VERDUN 63 

utiles. Mais dans les rangs de ceux que nous rendons, 
rien de plus facile que de glisser les hommes qu'il nous 
convient d'évacuer : un brassard, un semblant d'examen, 
l'inscription sUr une liste, et le tour est joué. Une con- 
vention pour le rapatriement des grands blessés est en 
outre en train de se négocier : nouvelle porte ouverte. Un 
grand blessé, c'est un grand blessé, mais il y a bien des 
façons d'être un grand blessé. D'autres conventions se 
concîueront sans doute pour l'internement en pays neutre, 
puis pour l'échange des prisonniers valides, tête pour 
tête... 

— Je vois, j'y suis, marmottait le général von Beau- 
mont. 

— Les têtes, nous les choisirons. Et c'est ici, Herr 
Leutnant, ajouta le général von Z... en se tournant vers 
moi, c'est ici que vous pouvez nous servir. 

— Très honoré, dis-je, monsieur le général, mais je 
ne vois pas comment... 

— Vous allez voir. Nous allons vous livrer un prison- 
nier bien choisi... 

— Mais, fis-je, avec votre haute permission, c'est un 
professeur que je désire ! 

— Ce sera aussi un professeur, mais trié sur le volet. 
Soyez tranquille, il vous donnera d'excellentes leçons. De 
votre côté, et c'est tout ce que je vous demande, vous 
l'endoctrinerez, je veux dire vous l'entretiendrez dans sa 
manie, vous l'y fortifierez et vous lui jouerez une petite 
comédie... Vous serez charmant avec lui, vous arriverez 
peu à peu à la familiarité, vous lui laisserez bientôt 
entendre que vous partagez ses opinions; puis, poussant 
plus loin le simulacre, vous lui affirmerez que ces opinions 
sont celles de très nombreux Allemands, que le désir de 



64 LE BOUCHER DE VERDUN 

paix est immense chez nous, qu'on veut la fin de la tuerie, 
que la guerre est une atrocité, bref toutes les sornettes 
que vous suggérera votre intelligence déliée... Voyez-vous 
notre homme? son épanouissement, sa joie?... Au bout 
de quelque temps, il sera mûr pour être renvoyé en 
France. 

J'étais un peu ahuri... un peu inquiet aussi du rôle 
que l'on voulait me confier. 

— Pardon, dis-je, monsieur le général, mais... si vous 
me le permettez... et à mon humble avis... il serait beau- 
coup plus simple de le bien munir d'argent et de le 
prendre à gages. 

— Ah! ah!... ah! ah!... permettez-moi de rire, mon 
jeune ami... Vous savez peut-être fort bien leur langue... 
mais vous ne connaissez pas les Français!... Soyez tran- 
quille, tous ceux qui sont achetables sont achetés ou le 
seront... Mais cela n'est pas de mon ressort... Les gens 
dont je vous parle sont de tout autre sorte et n'ont rien 
à voir avec les espions, les vendus ou les traîtres. Les gens 
dont je vous parle sont des illuminés, des fous, de pauvres 
fous, disons plutôt de dangereux fous, dont il s'agit 
d'utiliser la démence à notre profit. Ceux-là, vous ne les 
aurez pas pour de l'argent. Ce sont d'honnêtes cons- 
ciences, des âmes sincères, souvent pleines de noblesse et 
d'abnégation... Mais ce sont des fous... si vous voulez, 
des rêveurs, des utopistes... 

— Des socialistes? suggérai-je. 

— Oui, ils sont généralement d'opinion socialiste, et 
de la plus avancée... Mais ce n'est pas toujours le cas... 
Ce sont surtout des mécontents, des aigris, des délicats 
ou des orgueilleux, qui ont souffert de la vie et sont prêts 
à rejeter sur la société la responsabilité de leurs maux. 



LE BOUCHER DE VERDUN 65 

— Sic sind ein Psyclwlog, Herr Ceneralleutnant! 
s écria plein d'admiration le général von Beauraont. 

L'autre se rengorgea. Puis, s'animant de plus en plus, 
dans toute sa figure fripée et jusqu'au bout de ses favoris 
frétillants : 

— Supposons un homme de ce genre, sorti d'entre vos 
mains après le petit traitement que je viens d'avoir eu le 
plaisir de vous indiquer, bien soigné, bien nourri, ayant 
reçu, par nos soins et par les vôtres, pendant le dernier 
temps de sa captivité, toutes ces petites faveurs auxquelles 
sont si sensibles les prisonniers de guerre, voyez-le lancé 
en France, lâché comme un ferment dans ce troupeau 
suggestible de l'arrière, s'agitant, se démenant, criant 
partout : « Assez de tueries! Plus de sang! Fin à la 
tragédie! Les Allemands sont des gens comme nous! Ce 
ne sont pas les barbares qu'on nous avait dit! On est 
très bien chez eux, ils sont très bons, très humains, tout 
ce qu'on raconte d'eux n'est que légende ! Ils en ont assez, 
comme nous! Ils ne demandent que la paix! » Voyez 
notre homme s'exciter, s'exaspérer : « A bas la guerre! 
Tous les peuples sont frères! Ceux qui veulent la conti- 
nuation du carnage sont des brigands, des misérables, des 
assassins, d'infâmes profiteurs qui s'engraissent du sang 
des morts et des blessés! » Entendez-le hurler : « Au 
mur, les généraux! Crosse en l'air! » Ecoutez cette voix 
s'enfler, s'exalter, multipliez-la par cent, par mille, par 
des milliers, entendez le vacarme, assistez à l'émotion 
populaire, au déchaînement des instincts pacifistes de la 
foule, et bientôt c'est le désordre, l'émeute, l'anarchie... 
c'est la déroute, la débâcle... c'est la révolution!... 

Il était très éloquent, a demi dressé sur son siège, son 
petit œil chassieux maléfique et fulgurant, le sourcil arqué, 

5 



66 LE BOUCHER DE VERDUN 

et son bras gesticulant semblait secouer au loin, sur la 
terre ennemie, le brandon du désastre et la torche de 
l'incendie. 

— C'est très bien! c'est très bien!... applaudit le 
général von Beaumont. Voilà qui est du patriotisme!... 
Mais sapristi de sapristi, cher monsieur le général, je ne 
vous savais pas si beau parleur! 

— Eh bien, y êtes-vous? me demanda le général von 
Z... en allumant un nouveau cigare, car, dans la verve 
de sa gesticulation, il avait projeté à travers la salle, 
jusque sur le dolman de l'ordonnance, ce qui restait du 
précédent. 

— Je ferai de mon mieux, monsieur le général. 
On vida et l'on remplit derechef les gobelets, puis, mis 

en goût de curiosité, le général von Beaumont ques- 
tionna : 

— Et les autres? 

— Les autres prisonniers? 

— Oui, les autres? 

— Ce sont malheureusement les plus nombreux, d? 
beaucoup les plus nombreux, déplora le général von Z.. 
Félicitons-nous, toutefois, de les tenir, de les avoir chez 
nous, bien à nous dans nos geôles et dans nos camps, car 
c'est autant de terribles bougres de moins que nous avons 
à combattre. Ceux-là, nous les réduisons en esclavage 
et nous les faisons travailler à la trique et à la baïonnette 
en leur allouant juste ce qu'il faut de nourriture pour 
qu'ils ne succombent pas d'inanition. A la moindre vel- 
léité d'incartade, de fainéantise ou d'insoumission, on 
les sale rigoureusement. Nous disposons à cet effet de 
toute une série de mesures disciplinaires et de supplices. 
Nous avons la cellule de force, la famine, la bastonnade, 



LE BOUCHER DE VERDUN 67 

le travail dans l'eau, la pendaison par les poignets, le 
poteau, qui donne les meilleurs résultats, surtout avec le 
sac de pierres aux pieds... Nous avons encore les anneaux, 
la cage, la pelote, le silo... Dans les camps à mines, il 
y a les chambres de chauffe, à 50 ou 60 degrés... 

— Et on les y laisse... 

— Trois jours, quatre jours, cinq jours, sans aliments 
ni eau. On en grille aussi devant les fours à coke... 

— Excellent! excellent!... C'est très bien!... voilà 
qui est... 

— N'y en a-t-il pas beaucoup qui meurent à ce 
régime? demandai-je assez effrayé par cette énumération. 

— Sans doute, mais nous en avons tellement que nous 
ne regardons pas à les ménager. N'est-il d'ailleurs pas 
de notre devoir de saigner la France à blanc par tous 
les moyens? Pour ma part, j'ai la chance d'avoir en ce 
moment dans un de mes camps, celui de Wittenberg, une 
épidémie de typhus apportée par les Russes. C'est admi- 
rable, les prisonniers meurent comme des mouches. Pour 
aider à la propagation du fléau, j'ai ordonné de mélan- 
ger systématiquement les Russes malades aux Français. 
Le succès a été de premier ordre. 

— Entre la famine, les tortures, la chauffe, le typhus, 
questionna le général von Beaumont, combien estimez- 
vous que vous ayez perdu de prisonniers? 

— Voyons... En fait de Russes... 

— Oh! les Russes ne comptent pas... Les Français? 

— Eh bien... 

Le général von Z... réfléchit, supputa, tirailla un ins- 
tant ses favoris, puis répondit : 

— Eh bien, j'estime que j'ai tué jusqu'à présent 
quelque chose comme trois mille cinq cents Français. 



68 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Presque un régiment! s'exclama enthousiasmé le 
général vcn Beaumont. C'est très bien! c'est très bien!... 
Voilà qui est du patriotisme!... 

— C'est ma façon à moi de faire la guerre! 

Je m'apprêtais à prendre congé, très honoré de la con- 
fiance de mes deux hauts interlocuteurs. Mais il restait un 
point à régler. 

— Pour votre profeseur, me dit le général von Z..., 
je ne pense pas que nous le trouvions à Magdebourg. 
Tant à la Citadelle qu'au Wagenhaus ou qu'au Cavalier 
Scharnhorst, ce sont des camps d'officiers, et il n'y a pas 
grand'chose à faire avec ces gens-là. Nous ferons venir 
notre homme de Wittenberg ou de... 

— Sans poux et sans typhus! m'écriai-je. 

— Sans poux et sans typhus, rassurez-vous... De Wit- 
tenberg, de Gardelegen ou d'Altengrabow, et nous le 
transférerons, pour plus de commodité, à la citadelle de 
Magdebourg. Au demeurant, lieber Herr Leutnant, je 
suis à votre disposition pour vous donner ultérieurement, 
s'il en est besoin, les directives nécessaires. 

Je remerciai vivement le bon général von Z... de sa 
grande bienveillance et ne manquai pas de le prier de 
vouloir bien présenter mes déférents hommages à M me la 
générale von Z... 

— Je n'y manquerai pas, mon jeune ami... charmé, 
charmé... Ach! sie ist ein EngeU... 

J'ajoutai plus timidement : 

— Et si j'osais, monsieur le général, je vous deman- 
derais aussi de prier M me la générale de me rappeler au 
délicat souvenir de Frau Professor W... 

— Comment donc... avec le plus grand plaisir... 



LE BOUCHER DE VERDUN 69 

charmé, charmé... Frau Prof essor W... est une des meil- 
leures amies de ma femme. 

Sur quoi, ayant repris ma casquette, je me retirai 
respectueusement à reculons, tandis que, passant des révé- 
lations sur les camps de prisonniers à des confidences plus 
douces, j'entendais la voix fêlée de monsieur le général 
von Z... répéter au travers de la table à monsieur le 
général von Beaumont : 

— Sie isl ein Engd!.. M 



Une semaine ne s'était pas écoulée que je recevais un 
coup de téléphone d'un officier d'administration du géné- 
ral von Z... Il m'informait que mon prisonnier était 
arrivé à la Citadelle, où je n'avais qu'à me présenter. 
J'y fus dès le lendemain. 

Edifiant son polygone bastionné, ses hauts remparts 
casemates, ses lunettes, ses escarpes et ses contre-gardes 
de l'autre côté de l'Elbe, dont le flot gris la séparait de 
la ville, la citadelle de Magdebourg continuait à offrir 
l'aspect à la fois terne et rébarbatif qu'elle devait avoir 
déjà à la fin du XVII e siècle, au moment où achevait de 
la murer la prudence du premier roi de Prusse. LJne 
partie de l'espace qu'elle occupait et des constructions 
qu'elle enceignait était présentement affectée à l'embas- 
tillement d'un demi-millier d'officiers, tant Belges que 
Français. Ils étaient servis par des prisonniers ordon- 
nances qui lavaient, nettoyaient, brossaient, dressaient 
les lits, à raison d'une ordonnance par dix officiers, aux 
termes du règlement. 

La poterne franchie, je me trouvai dans le corps de 
garde. Le portier, se pré c, er , .t?.r!: à mes ordres, me con- 



70 LE BOUCHER DE VERDUN 

duisit, par un chemin de ronde dallé, au bureau du com- 
mandant. C'était une grande pièce aux murs de pierre 
nue, sans autre lumière que celle de l'électricité, chauffée 
par une cheminée à manteau où se consumaient des 
bûches, meublée de tables, dont l'une avec un tapis vert, 
de bancs, de chaises, d'un fauteuil en cuir et d'une quan- 
tité de rayons où s'empilaient, vertes, rouges ou grises, les 
chemises d'innombrables dossiers. Un feldwebel à tête 
de dogue vint me recevoir. 

— Parfait, parfait, Herr Leutnant, aboya-t-il dès 
que j'eus décliné mon nom. Nous sommes avertis. Quand 
voulez-vous voir le prisonnier en question? 

— Tout de suite, si c'est possible. 

— Certainement. Veuillez me suivre, Herr Leutnant. 

Nous longeâmes une galerie couverte, nous traver- 
sâmes une salle voûtée, nous atteignîmes une petite cour- 
tine. J'aperçus un instant, au passage, une cour assez 
sale, aux murs lépreux, au sol de fange, où rôdaient tris- 
tement une vingtaine d'ombres fantomatiques, en panta- 
lons rougeâtres ou en capotes luisantes, sous la garde 
d'une sentinelle armée. Nous débouchâmes de là dans un 
corps de bâtiment plus moderne, en briques, où mon 
guide ne tarda pas à m'ouvrir la porte d'un nouveau 
bureau. Moins confortable que le précédent, il compor- 
tait pour tout mobilier une table nue, deux bancs, quel- 
ques sièges de bois, un appareil téléphonique et un pupitre 
debout, où un sous-officier en calot et en tunique bleue 
classait des fiches. 

— Je vais vous l'amener moi-même, Herr hseutnant... 
Zu Dienstenf... C'est un certain Rossignol... 

— Un Français? 

— Un Français... et même un Parisien. 



LE BOUCHER DE VERDUN 71 

— Est-ce un Herr Prof essor? 

— Non... je ne crois pas... Ce serait plutôt... com- 
men* dirais-je?... une sorte de Schriflsteller... de., littéra- 
teur... 

— Bien, bien, nous verrons. Je vous attends. 

Dix minutes plus tard, je voyais reparaître mon feld- 
webel précédant un petit Français à la mine pâle, au 
poil bistre et floconneux, très maigre, aux yeux fiévreux, 
aux pommettes tuberculeuses, vêtu d'une capote bleue 
déteinte et rapiécée, de pantalons ocreux s'effilochant sur 
des savates pourries, et qui, au premier abord, produisit 
sur moi une impression peu favorable. Il portait vingt- 
cinq ou vingt-six ans et était amputé du bras gauche. 

— A vos ordres, Herr Leutnant, fit le feldvvebel. 
Voici le téléphone de service, si vous avez besoin de moi. 
Il y a une sentinelle à la porte. 

Il fit signe au sous-officier de laisser ses fiches et de 
le suivre, et me laissa seul avec mon Welche. 

Je l'examinai plus attentivement, tandis que son regard 
fuyant me surveillait à la dérobée avec une méfiance 
sournoise. Il n'avait certainement rien d'un Herr Profes- 
sor. Je pris place sur le meilleur siège et me mis à 
l'interroger. 

— Vous vous appelez Rossignol; 

— Rossignol. 

— Quel est votre prénom? 

— Sosthène. 

— Votre âge? 

— Vingt-trois ans. 

— Votre profession; 
— > Homme de lettres. 

— Où ôtes-vous né? 



72 LE BOUCHER DE VERDUN 

— A Montparnasse. » 

— Montparnasse?... Où situez-vous cela? 

— Paris, si vous aimez mieux. C'est un quartier de 
Paris. 

La voix était terne et pauvre, mais l'accent semblait 
bon, la prononciation pure. 

— Voyons, fis-je en prenant un ton moins sévère, 
permettez-moi, soldat Rossignol, de vous poser encore 
quelques questions... Voyons... d'abord... Où avez-vcus 
été blessé? 

— A Charleroi. 

— Ce fut une formidable bataille. 

— Oui, et... 

Il reprit sourdement : 

— Et une formidable défaite pour nous. 

— Sans doute, sans doute... Dites-rnoi, avez-vous 
entendu parler de la bataille de la Marne? 

— La bataille de la Marne?... Non... Qu'est-ce que 
c'est que ça? 

C'était la même question que m'avait déjà posée mon 
père, à Aix-la-Chapelle. 

— Que savez- vous des opérations de guerre? 

— Pas grand'chose... Il me semble que ça s'éternise... 
L'Aisne, Ypres, les Flandres... J'attrape de temps en 
temps un bout de journal allemand. 

— Vous savez l'allemand? 

— Non. Je me fais traduire les communiqués. 

Il y eut un instant de silence, pendant lequel j'entendis 
le gros pas ferré de la sentinelle s'éloigner et revenir 
dans le corridor. J'interrogeai de nouveau : 

— Est-ce également à Charleroi que vous avez été 
fait prisonnier? 



LE BOUCHER DE VERDUN 73 

' — Oui. Blessé et pris. 

— Avez-vous été bien soigné? 

— Peuh! fit-il, ce sont des charcuteurs d'un côté 
comme de l'autre. 

— Dans quel camp avez-vous été interné? 

— A Langensalza, pour commencer. 

— Y étiez- vous bien? 

— Très mal. Baraquements infects, saleté, vermine, 
alimentation insuffisante; par jour, une soupe à la bet- 
terave, deux cents grammes de pain à la paille et, une 
fois par semaine, cinquante grammes de viande en décom- 
position; mauvais traitements, coups, punitions corporelles 
dégradantes... 

Il me dévisageait d'un air assez sarcastique, presque 
avec une certaine bravade, estompée cependant d'une 
vague inquiétude, en me défilant cette litanie. 

— Ma foi, dis-je, nous avons été pris au dépourvu... 
On a dû improviser dans des conditions souvent défec- 
tueuses... Quant aux sévices des gardiens... Evidemment, 
c'est fâcheux... Mais pensez-vous que les prisonniers 
allemands soient mieux traités chez vous? 

— Je pense le contraire. Les sous-offs sont les mêmes 
partout : des brutes. 

— Et de quel camp venez-vous maintenant? 

— D'Altengrabow. 

— Etiez-vous mieux là? 

— Guère au début. Ensuite, ça s'est amélioré. J'ai pu 
manger à peu près à ma faim. Les gardiens sont devenus 
moins tyranniques. On m'a dispensé des corvées de tra- 
vail. On m'employait à la comptabilité, au service de la 
poste. Puis j'ai été admis à faire de petites conférences 
aux camarades prisonniers. 



74 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Des conférences... littéraires? 

— Littéraires et philosophiques. 

— Et ici? 

— Ici, à Magclebourg?... 

— Oui. 

— Oh! ici, c'est très bien... J'y suis depuis avant- 
hier... C'est très bien, il n'y a rien à dire... On m'a mis 
aux cuisines. 

— C'est un emploi privilégié. 

— Je crois bien!... On est à la source. Aussi, depuis 
trois jours, il me semble que j'ai déjà engraissé. 

Il n'y paraissait guère. 

— Ah! non, je ne me plains pas, reprit-il moins 
âprement. Je ne demande qu'à ce que ça continue... Et 
puis on m'a donné une chambre pour moi tout seul, avec 
un lit à deux couvertures... Certes, je me trouve bien 
mieux que messieurs les officiers, entassés à vingt ou 
trente dans leurs salles humides et sombres, avec leurs 
matelas de copeaux, leurs tinettes communes, et obligés 
de prendre leurs repas dans leurs bassins de toilette. 

Je me mis à rire franchement à ce tableau pittores- 
que et comique. 

— Mais, asseyez-vous donc, je vous prie, dis-je à 
Rossignol. Nous avons encore un peu à causer. 

Il prit place sur un banc et me regarda avec une 
curiosité étonnée. J'abordai alors le point qui me tenait 
à cœur : 

— Dites-moi, Rossignol, comment trouvez-vous que 
je parle le français? 

— Pas trop mal, pour un Allemand. 

— Il pourrait sans doute être meilleur. 

— L'accent n'est pas très bon, hein? 



LE BOUCHER DE VERDUN 75 

— Je vais vous faire une proposition, Rossignol. Je 
voudrais prendre avec vous quelques leçons... un certain 
nombre de leçons... 

Son visage devint de nouveau maussade et ce fut avec 
une nervosité visible qu'il me répondit : 

— Vous n'avez qu'à commander... Vous êtes les 
maîtres!... 

— Mais non, mais non, me récriai-je, je ne vous 
donne pas d'ordres... pas plus que je ne vous demande un 
service gratuit... J'entends au contraire vous payer vos 
leçons... dont nous fixerons le prix, si vous le voulez bien, 
à un mark de l'heure. 

Il rougit un peu, hésita, se passa la main dans les che- 
veux, puis balbutia : 

— C'est que... c'est que... on va me prendre cet 
argent... 

— On ne vous le prendra pas, dis-je; tout au plus 
vous l'échangera-t-on contre des bons de cantine. Mais 
si vous le désirez, comptez sur moi, on vous le laissera. 

— Alors, fit-il... alors, j'accepte... D'ailleurs, pour 
des leçons de français... surtout s'il s'agit de causer de 
littérature... c'est un si grand plaisir pour moi que je 
vous les donnerais aussi bien pour rien. 

— Eh bien, c'est convenu, dis-je. Nous commence- 
rons demain. Mais ne trouvez-vous pas, observai-je, qu'on 
boirait bien quelque chose? Que vous semble d'un verre 
de bière? 

Sans attendre sa réponse, je me mis en communication 
avec la cantine et, quelques instants après, un planton 
apparaissait, porteur d'un cruchon et de deux chopes. 

— A votre santé 1 fis-je, ou, comme nous disons en 
allemand : Prositl 



76 LE BOUCHER DE VERDUN 

Je choquai mon >terre contre le sien. La bière n'était 
pas trop mauvaise. 

— Ce n'est pas du Pschorr ou du Spaten, dis-je, mais 
elle est buvable. 

Puis je lui offris une cigarette. 

Il n'en revenait pas. Je m'amusais à voir s'ébahir son 
œil glauque, trembloter sa petite lèvre névropathe. 

— Il n'y a pas à dire, finit-il par exprimer, il n'y a 
pas à dire, monsieur... vous êtes un homme comme il 
faut! 

— Il y en a donc si peu en Allemagne? demandai-je. 

— Je n'en ai guère rencontré, en tout cas. 

— Mais non, mais non, protestai-je, vous vous trom- 
pez... Vous vcus trompez, je vous assure. Il y en a beau- 
coup. 

Nous échangeâmes encore quelques observations, où je 
mis toute la politesse, toute l'amabilité que je pus. Puis 
je me risquai à lui demander : 

— En somme, monsieur Rossignol, que pensez-vous 
de la guerre? 

— Je pense, trémola-t-il en s'agitant, je pense que la 
guerre est une stupidité. 

— Eh bien, dis-je, je ne suis pas loin de penser comme 
vous. La guerre est une fatalité, sans doute, cependant ce 
n'en est pas moins, comme vous dites, une stupidité. 

Rossignol blêmit, rougit, son unique bras se trémoussa, 
tournoya, puis se brandit violemment, tandis qu'il pro- 
férait, avec une sorte de rage : 

— C'est une stupidité!... 

Je ne crus pas devoir rien ajouter. Je me bernai à 
dire : 



LE BOUCHER DE VERDUN 77 

— Eh bien, donc, à demain, monsieur Rossignol. 
A demain, même heure. 

Je lui tendis la main. Il y mit la sienne. Puis, brus- 
quement, comme pour me rendre ma poiitesse, il me fit 
le salut militaire. 

A ma sortie, la sentinelle se roidit, claqua des talons 
et me présenta l'arme. Je lui jetai au passage : 

— Fertig. Sie kônnen den Mann tvegfùhren (I). 



Le lendemain, je retrouvai un Rossignol plus gai et 
plus confiant. 

— Ah! monsieur, m'accueillit-il... mon lieutenant!... 
Je suis content de vous revoir... 

Il me tendit le premier la main. Je n'hésitai pas à la 
serrer. 

— Alors, fit-il en s'asseyant, sans même que je l'y 
invitasse, nous commençons? 

— Nous commençons. 

J'avais apporté mon Théâtre choisi de Corneille, 
Racine, Molière et Scribe, en guise de manuel de lec- 
ture. Sans plus tarder, j'attaquai les premiers vers du 
Misanthrope. 

Je vis tout de suite que mon magister me serait d'un 
excellent conseil. Il me reprenait, me corrigeait, rectifiait 
mes fautes fort convenablement, s'appliquant à obtenir de 
moi une prononciation exacte, insistant sur certaines 
voyelles propres au français, comme les nasales et les u, 
certains sons difficiles, comme les dentales et les chuin- 
tantes, que nous autres Allemands confondons si géné- 

(1) C'ftit terminé. Vous pouvez l'emmener. 



71 LE BOUCHER DE VERDUN 

ralement, et rae taisant répéter jusqu'à dix fois les mêmes 
passages. 

Je lus ainsi tout le premier acte, jusqu'à la fin de la 
scène du fameux sonnet, profitant de mon mieux de ses 
indication.'', m'arrêtant pour écouter ses explications aux 
mots ou aux tournures que je comprenais mal. 

Vraiment enthousiasmé par cette lecture, et sentant 
croître mon admiration pour le grand auteur comique, je 
ne pus m'empêcher de dire : 

— Ce Molière est vraiment unique, et je crois bien 
qu'il n'y a rien dans notre littérature allemande qui lui 
soit comparable. Il faut remonter aux Latins et aux 
Grecs pour trouver le pareil. 

— Oui, fit Rossignol, c'est en effet assez bien. Le 
vers est bien frappé, la pensée assez forte. Il faut dire 
aussi que le Misanthrope est sa meilleure pièce. 

— Et qu'est-ce que vous aimez le mieux dans le 
Misanthrope? 

— Oh! sans contredit, le sonnet. 

— Le sonnet?... le sonnet d'Oronte? 

— Mais oui, le sonnet. 

— Pourtant Molière s'en moque! 

— Molière a tort. C'est de beaucoup ce qu'il y a de 
mieux dans sa pièce, et je donnerais tout le reste pour 
ce seul sonnet. Ecoutez... 

Il le lut, le redit, le détailla, de sa voix grêle et pré- 
cieuse, avec le même amour et la même satisfaction que 
l'eût pu faire Oronte lui-même, au temps de Louis XIV, 
de Benserade et de l'hôtel de Rambouillet. 

— C'est divin! C'est exquis! s'écriait-il pâmé... 
C'est tout simplement merveilleux!... Mallarmé n'a rien 
fait de plus réussi. 



LE BOUCHER DE VERDUN 79 

— Qui ça, Mallarmé? 

— Mallarmé!... Peut-être notre plus grand poète 
me. 

Je dus confesser mon ignorance, tandis que Sosthène 
Rossignol me considérait d'un petit air commisératif et 
supérieur. 

— Je vois, dis-je tout confus, que j'ai encore beau- 
coup à apprendre, non seulement en diction, mais en lit- 
térature. 

Nous nous séparâmes dans les meilleurs termes. 

Avant de quitter la Citadelle, il me vint à la pensée 
que le lieu affecté à nos rendez-vous n'était guère com- 
mode pour mes leçons. J'aurais voulu avoir sous la main 
mes livres et mes dictionnaires. Le séjour de ce bureau 
de prison sommaire et mal odorant n'était pas non plus 
très agréable. Aussi me fis-je annoncer chez le comman- 
dant pour lui demander l'autorisation de prendre doré- 
navant mes leçons chez moi. 

Le commandant parut assez interloqué de ce projet. 

— C'est que... c'est que, objecta-t-il... le prisonnier... 

— Rien de plus simple : vous n'avez qu'à le faire 
conduire et ramener. 

— C'est que, c'est que... 

— Ecoutez» fis-je agacé, si vous éprouvez quelque 
scrupule, téléphonez au général von Z... 

— C'est ce qui sera fait, monsieur le lieutenant. Mon- 
sieur le général von Z... décidera. 

Le lendemain, à mon réveil, un appel téléphonique 
me parvenait de la Citadelle : 

— C'est entendu. Vous aurez le prisonnier. La sortie 
sera de deux heures. 

— De trois heures. Je le garde deux heures. Une 



80 LE BOUCHER DE VERDUN 

i heure pour venir, une demi-heure pour le retour, 
cela fait trois heures. 

— Soit. Entendu. Seulement nous n'avons pas de 
monde pour l'accompagner; veuillez nous envoyer votre 
ordonnance en armes. 

— Entendu. Besten Dank- 

L'après-midi, au retour de mon service, j'envoyai donc 
Michel, mon ordonnance, prendre livraison de Rossignol. 
Et désormais, chaque jour, sur les trois heures, je voyais 
arriver mon Rossignol tout radieux, animé par sa marche 
au grand air et le spectacle des rues marchandes de 
Magdebourg, qui s'asseyait dans un de mes fauteuils, les 
pieds aux chenets, prenait du thé, du chocolat, des 
gâteaux, des confitures, acceptait un verre de liqueur et 
fumait force cigarettes en écoutant mes exercices. C'était 
charmant et je faisais des progrès surprenants. A cinq 
heures, il repartait, toujours escorté de mon brave Michel, 
qui avait la consigne de tirer résolument sur lui à la 
moindre velléité de fuite. Mais aucune velléité de ce 
genre ne hantait l'âme pacifique de Sosthène Rossignol. 

Je lui montrais mes livres français, dont il appréciait 
en termes entendus et parfois singuliers les mérites ou les 
tares. Les écrivains classiques le trouvaient respectueux, 
mais froid. 

— C'est de l'histoire littéraire, disait-il. Cela n'a 
qu'une valeur de documents, propres à nous ouvrir quel- 
ques clartés sur la culture ou les moeurs d'époques pour 
nous périmées. 

Il couvrait d'un mépris uniforme Casimir Delavigne, 
George Sand, Paul de Kock et Gaboriau. Tout au plus 
admettait-il ces deux derniers pour l'étude du langage 
familier et vulgaire. 



LE BOUCHER DE VERDUN 61 

Quand je lui sortis un Daudet, il s'indigna au seul 
énoncé de ce nom : 

— Daudet, bondit-il, c'est une crapule! 

— « Crapule » ? demandai-je, ne comprenant pas 
ce mot. 

— Une canaille, si vous aimez mieux. 

— Ah! bon, j'y suis. 

Je lui tendis le volume. Mais à peine y eut-il jeté les 
yeux que sa figure se détendit et qu'il se mit à rire : 

— Tartarin de Tarascon!... Ce n'est que Tariarin!... 
Alphonse Daudet!... je croyais... 

Il reprit, tout à fait calmé et condescendant : 

— Ce n'est rien... C'est un auteur bien oublié... 

— Il a pourtant écrit là, dis-je, une bien jolie satire 
du Français! 

— Du méridional tout au plus, répliqua Rossignol 
avec une moue dédaigneuse. 

Je crus l'avoir offensé. 

— Je voulais dire... commençais-je à m'excuser... 

— Mais non, mais non, vous avez raison, repartit-il 
amèrement. Il y a trop de Tartarins en France, doublis 
par trop de fripouilles. 

— « Fripouilles »? 

— Coquins, si vous préférez. 

Un autre de mes auteurs, par centre, nous trouva com- 
plètement d'accord : c'était Romain Rolland. Pour 
celui-là, Rossignol l'admirait tout autant que moi, plus 
que moi peut-être. 

— C'est notre grand homme, déclarait-il fortement ; 
il faut que vous le lisiez tout entier. 

Je ne possédais que trois de ses volumes. 

— Vous devez acheter les autres, prononça-t-il ; il est 

% 



82 LE BOUCHER DE VERDUN 

essentiel que vous connaissiez dans son intégrité cette 
oeuvre capitale. 

Je le lui promis. Puis je sollicitai de lui quelques con- 
seils supplémentaires sur les acquisitions qu'il était bon 
que je fisse et sur les lectures qui pouvaient m'être utiles 
pour compléter mon instruction. Il me les donna avec 
empressement. 

Pour Sosthène Rossignol, la littérature française ne 
remontait pas au delà d'un poète du nom de Baudelaire, 
qui ne m'était pas à vrai dire inconnu, mais dont j'étais 
loin de soupçonner la souveraine importance. Tout ce 
qui lui était antérieur ne constituait qu'une sorte de 
néant redondant et banal, bon pour les professeurs, mais 
dont un artiste n'avait pas à se préoccuper. Je fus très 
flatté d'être jugé digne par mon mentor d'échapper à 
l'égide des professeurs pour pénétrer à sa suite dans cet.e 
sphère supérieure de la haute littérature. Ce Mallarmé, 
qu'il m'avait déjà nommé, n'en était pas le seul astre. 
Toute une pléiade d'étoiles de première grandeur, dont 
je ne fus pourtant pas sans soupçonner que quelques-unes 
pouvaient n'être que de brillants météores, y fixaient leurs 
constellations scintillantes. Il m'en fit connaître les noms, 
m'en décrivit les lumières diverses, les éclats particuliers, 
m'en analysa les spectres étonnants. J'en entendais parler 
pour la première fois, mais je ne les en admirai pas moins 
de confiance. Leurs noms étaient, autant que je m'en sou- 
viens : Villiers, Verlaine, Rimbaud, Corbière, Ghiï, 
Kahn, Tailhade... j'en oublie... Claudel encore, Gide, 
Suarès, Romains, Apollinaire... Laforgue aussi, qui, 
m'apprit mon guide, avait été lecteur de l'impératrice 
Augusta, ce qui me le rendit aussitôt éminemment sym- 
pathique. 



LE BOUCHER DE VERDUN 83 

Après les titres de leurs principaux chefs-d'œuvre, 
Rossignol m'énuméra les revues et publications littéraires 
où ils étaient en honneur : le Mercure de France, la 
Nouvelle Revue française. Vers et Prose, les Marges, le 
Double Bouquet, les Bandeaux d'Or, les Soirées de 
Paris, les Echos du Silence... J'étais aussi ignorant de 
ces autels que des dieux qu'on y adorait. 

— N'y a-t-il pas aussi, dis-je, pour faire montre de 
quelque savoir, n'y a-t-il pas aussi une... attendez donc... 
une Revue des Deux Mondes? 

A ces mots, toute la personne sidérale de Sosthène 
Rossignol fut secouée d'un frénétique accès de gaîté. Il 
s'exclamait, s'esclaffait, pleurait de rire, battait l'air de 
son bras, se tapait la cuisse, où il y avait heureusement 
une bonne couche de graisse nouvelle. Une formidable 
hilarité le convulsait tout entier, le roulait et le tordait 
comme un ver dans mon fauteuil. J'eus la conscience 
d'avoir émis une bêtise énorme. 

— Ah! ah!... ah! ah!... se désopilait-il. Elle est 
bien bonne!... elle est superbe!... Lisez, mon cher!... lisez 
donc!... voyez!... achetez!... instruisez-vous, nom d'un 
chien!... 

C'est bien ce que je comptais faire. Mais il était peu 
probable que je pusse me procurer à Magdebourg quel- 
quer-uns seulement des ouvrages qu'il m'indiquait. Il me 
faudrait aller les chercher à Berlin. Certes, j'irais!... 

Après quelques conversations de ce genre, je ne doutai 
gués que Sosthène Rossignol ne fût lui-même un poète. 
C'est, en effet, ce qui se trouva. Il m'apporta un jour 
une plaquette salie, froissée, graisseuse de toutes ses 
sueurs, qu'il me présenta mystérieusement. 

— Voilà, dit-il. C'est de moi. Je vous laisse cela 



84 LE BOUCHER DE VERDUN 

jusqu'à demain. Il ne me reste que cet exemplaire. Je 
vous le confie précieusement. C'est tout ce que j'ai pu 
sauver de mon désastre personnel et du désastre de la 
France. 

C'était une brochure in-douze d'une soixantaine de 
pages, imprimée sur papier de fil en caractères de quatre 
couleurs; la couverture était enluminée d'une ornemen- 
tation à la géométrie compliquée et falote. Au-dessus du 
titre étrange, dont je ne parviens pas à me rappeler l'effa- 
rant libellé, paradait en lettres mordorées le nom de son 
auteur : SosTHÈNE ROSSIGNOL. L'éditeur en était un 
certain Figuière. 

Le contenu n'était pas moins baroque. J'en jugeai du 
moins ainsi. Il se composait de vers de toutes dimen- 
sions, au sens énigmatique et aux vocables obscurs. C'est 
en vain que je m'appliquai à y saisir quelque signifi- 
cation. Je renonçai vite au déchiffrement de ce préten- 
tieux grimoire. 

Ce qui ne m'empêcha pas, le lendemain, de couvrir 
Rossignol de compliments. Il s'en montra vaniteux et 
ravi, et voulut incontinent me dire quelques-uns de ses 
poèmes, pour mieux m'en faire savourer l'art et concevoir 
l'ingéniosité. Mais pour passer par l'organe crécellant 
et la diction insidieuse de leur rapsode, ils ne m'en de- 
vinrent ni plus intelligibles, ni moins burlesques. 

— • Ah! fit-il tout à coup, se rendant compte de son 
insuffisance déclamatoire, il y faudrait la voix et le geste 
de Juliette Rossignol! 

— Juliette Rossignol?... Qui est-ce? 

— Une jeune actrice du plus grand talent, au charme 
enivrant et à la voix plus dorée que celle de Sarah. 



LE BOUCHER DE VERDUN 85 

Sarah! Encore un rébus pour moi. Mais je n'insistai 
pas : la jeune actrice m'intéressait davantage. 

— Elle porte le même nom que vous? remarquai-je. 

— C'est ma cousine... Ah! la mâtine! quel avenir!... 
Ça n'a pas vingt ans, ça sort du Conservatoire, c'est 
engagé à la Comédie-Française... Elle n'y a encore joué 
que de petits rôles... mais, mon cher... mon cher ami!... 
Dans les petits théâtres, où elle a fait des créations plus 
importantes, elle a déjà remporté des triomphes... C'est 
dans les vers qu'il faut l'entendre! Jamais on n'a dit les 
vers comme elle. Elle est extraordinaire et délicieuse!... 
Gredine, va!... 

— Vous n'avez pas l'air très content d'elle? 

— II y a de quoi. Voilà une friponne qui doit pour- 
tant bien savoir que je suis prisonnier en Allemagne... 
Eh bien, mon ami, jamais une lettre, pas une simple 
carte, pas un mot de souvenir ou de sympathie... rien!... 

— Et vous, lui avez-vous écrit? 

— Plus de dix fois. Rien et rien!... 

— C'est votre seule parente? 

— Non. Mais les autres, c'est tout comme. Rien de 
rien! 

— Vous avez de la famille? 

— J'ai mon père. 

— Que fait-il? 

— Il est percepteur à Esternay, dans la Marne. 

— Et vous n'avez pas de nouvelles de lui? 

— Aucune. Mon oncle et ma tante, bernique égale- 
ment. 

- — Où habitent-ils; 

— A Dun-sur-Meuse. 

— Dun-sur-Meuse?... Où ça se trouve-t-il? 



86 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Un peu au-dessous de Verdun, entre Verdun et 
Sedan. 

Je n'osai pas lui dire qu'il était plus que probab'e que 
cette région était occupée par nos troupes. Je demandai : 

— Ce sont les parents de la jeune actrice? 

— Non. Juliette est leur nièce. Ma tante de Dun est 
une sœur de mon père. Juliette, qui est orpheline, était 
fille d'un frère puîné. Mais ils ont un fils, mon cousin 
Pierre, qui est maréchal des logis dans un régiment de 
dragons. De celui-là non plus, pas une ligne... Ah! la 
famille!... Tout le monde m'oublie. On se fiche de moi!... 
Sacrée Juliette, va!... C'est encore elle qui me chagrine 
le plus!... 

Rossignol en devenait presque émouvant. Le jour 
d'après, non moins mystérieusement que pour sa p'a- 
que'.te de vers, il tira de l'intérieur d'un gilet de laine 
que je lui avais donné une photographie passablement 
moisie et dégoûtante, qu'il m'exhiba entre un soupir et un 
sourire. C'était un portrait de Juliette Rossignol. Je con- 
templai avec quelque difficulté un fin visage à l'expres- 
sion charmante, aux grands yeux, à la jolie bouche 
rieuse, achevant une gorge juvénile et un corps plein de 
grâce qu'habillait une ravissantee toilette de théâtre. Telle 
que je la devinais sur ce mauvais carton, elle me plut 
infiniment. 

— Elle doit être exquise, dis-je. 

— Merveilleuse, hélas... merveilleuse!... 

— Vous l'aimez? demandai-je. 

— Non... c'est fini... Il faudrait que je sois autre 
chose que je ne suis... 

— Quoi, par exemple? 

— Un grand poète... un grand auteur dramatique.... 



LE BOUCHER DE VERDUN 67 

— Vous le deviendrez peut-être. 

— Trop tard! jeta-t-il amèrement. 

Et il recommençait ses jérémiades, où se mêlaient con- 
fusément ses plaintes sur son malheureux sort, son aigreur 
envers la destinée, son ressentiment de l'injustice et de la 
sottise des hommes, le dépit de ses amours contrariés, ses 
diatribes contre la guerre et les déceptions de sa vocation 
de grand homme, jérémiades qui se terminaient volon- 
tiers par ce refrain qu'il m'avait déjà souvent servi : 

— Rien à faire en France!... C'est un pays perdu! 
Ou par cet autre, que j'avais entendu également : 

— Ah! si j'étais Allemand... je serais déjà célèbre! 

Au milieu de ces entretiens littéraires et de ces récréa- 
tions sentimentales, j'avais garde de négliger, comme on 
le pense bien, les instructions du général von Z... Ma 
tâche m'était d'autant plus facile que les dispositions de 
mon prisonnier l'inclinaient d'elles-mêmes à mes vues. Je 
n'avais qu'à presser un bouton, Rossignol se déchaînait. 
Et à mesure qu'il prenait plus de confiance en moi, son 
déchaînement devenait plus violent. Je m'efforçais en 
outre de lui rendre sa captivité plus légère et plus douce. 
Je captais sa satisfaction en même temps que sa compli- 
cité. Il se plaignait de ne pas recevoir de colis de France; 
je lui fis accroire qu'il existait en Allemagne des sociétés 
philanthropiques qui s'occupaient des prisonniers de 
guerre abandonnés par leur patrie. Je chargeai mes 
parents de lui adresser chaque semaine de Halle un colis 
de victuailles et de tabac, ce qui fut fait régulièremeent, 
à sa grande reconnaissance pour ces bienfaiteurs ano- 
nymes, et à son plaisir plus grand encore. Je lui fai- 
sais de petits présents et j'avais augmenté le cachet de ses 
leçons. J'obtins pour lui l'autorisation de circuler en ville 



86 LE BOUCHER »E VERDUN 

dans un vêtement civil, que je lui fis confectionner d'un 
excellent drap d'Elberfeld, à moins qu'il ne fût de Rou- 
baix. Depuis longtemps, la baïonnette avait disparu du 
canon de Michel, puis le fusil de Michel, enfin Michel 
lui-même. Rossignol sortait absolument seul, et il n'y 
avait plus de limites à ses sorties. Je n'hésitais pas à me 
promener parfois avec lui, et quand, aux premiers beaux 
jours, le soleil nouveau et l'air attiédi nous sollicitèrent 
à jouir du printemps, plus d'une leçon se passa dans les 
allées du Luisen-Garten, où verdoyaient les rameaux et 
où fleurissaient les lilas, à deviser le long des pelouses, 
comme deux philosophes platoniciens dans les jardins 
d'Académos. 

Je l'emmenai même un soir au théâtre, où il me parut 
entendre avec un enthousiasme de connaisseur un opéra 
de Wagner. Bien pris, remis en forme, dans son beau 
complet marron, le jonc à la main, le feutre vert sur 
la tempe, Rossignol était maintenant méconnaissablee, et 
lorsque nous entrions dans une brasserie, car cela nous 
arrivait, avec sa manche gauche vide soigneusement épin- 
glée à son veston, si l'on prêtait l'oreille à nos propos 
français, on devait le tenir pour quelque blessé lorrain 
de l'armée allemande, chez qui ne pouvait surprendre 
qu'un seul détail : l'absence de la croix de fer sur sa 
poitrine. 

Un jour qu'il fourrageait dans ma bibliothèque, il mit 
la main sur un volume de Jaurès. 

Inutile de dire que j'en avais fait l'emplette exprès 
pour lui. 

— Tiens, vous avez un Jaurès? 

— Cela vous étonne? 

— Non, car je vous savais socialiste. Mais je suis 



LE BOUCHER DE VERDUN 89 

content de voir qu'à côté de vos socialistes, qui sont nos 
maîtres à tous, vous lisez aussi les nôtres. Celui-là n'est 
pas des plus avancés, mais il est sûr. C'est un bon ora- 
teur et un écrivain appréciable. 

Je crus opportun ici de placer un de mes couplets, ou 
plutôt un de ceux du général von Z... 

— Ah! m*écriai-je d'une voix convaincue, quel mal- 
heur que cette guerre ait éclaté si tôt! Quelques années 
plus tard, avec les progrès foudroyants du socialisme 
et l'influence menaçante et devenue décisive sur les gou- 
vernements d'hommes comme nos Scheidemann, nos 
Bauer, nos David... ou comme votre Jaurès, qu'ils ont 
assassiné 

— Vous avez raison, qu'ils ont assassiné! 

— Je dis qu'avec de tels hommes et la marche de 
nos idées cette épouvantable guerre aurait été rendue 
impossible. Quel malheur! C'est que vous ne vous doutez 
peut-être pas de la force que représente déjà le socialisme. 
Si je vous disais, mon cher Rossignol, que la moitié de 
l'armée allemande est socialiste, vous ne me croiriez pas. 
C'est pourtant la stricte vérité. Plus de la moitié de nos 
hommes sont des social-démocrates, et des milliers de nos 
jeunes officiers appartiennent au même parti. Tous 
déplorent profondément cette guerre criminellement 
fomentée par des pouvoirs impérialistes et bourgeois entre 
des peuples faits pour s'entendre; tous aspirent ardem- 
ment à la paix, une paix sans indemnité ni conquête, qui 
instaurera la concorde parmi les nations et apportera le 
salut au monde. Que de pareils sentiments se fassent jour 
en France, que nous en ayons seulement l'espérance, et 
je vous jure que ce sera bientôt fini ! 

Rossignol m'écoutait attentivement. 



50 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Je vous crois, fit-il. Mais vos cadres sont trop 
forts. Vous obéissez toujours. Vos chefs militaristes et 
pangermanistes sont vos maîtres. 

— C'est ce qui vous trompe, répliquai-je. Nos 
cadres ne sont qu'une façade, et une façade chancelante. 
Mais on nous fait croire qu'en France comme en Angle- 
terre on veut notre mort et notre effondrement; on nous 
fait croire que nous luttons pour notre existence; on nous 
affole et on nous ment. Aidez-nous. Nous n'attendons 
qu'un signe venu de France pour tout renverser. 

— Vous déposeriez votre empereur? 

— Parfaitement. 

— Vos généraux, vos junkers, vos fonctionnaires im- 
périaux, vos financiers et vos professeurs mégalomanes?... 

— Nous les fusillerions. 
Rossignol avait les larmes aux yeux. 

— Comme ce serait beau! murmura-t-il dans une 
sorte d'extase. 

— C'est le secret de l'avenir, fis-je d'un air augurai. 
Et l'avenir tient dans nos mains. Il faudra que tout se 
paye! vaticinai-je. Le gouvernement allemand est le prin- 
cipal coupable de cette guerre. 

— Le gouvernement français est plus coupable que 
lui! répondit Rossignol. 

— Guillaume et François-Joseph sont des bandits! 

— Nicolas et Poincaré sont des misérables! 

Et nous nous trouvâmes tous deux d'accord pour dé- 
clarer : 

— Mais la responsabilité capitale incombe encore à 
la perfide Albion. 

Sur quoi m' indignant avec toute la véhémence qu'il 
me fut possible de déployer : 



LE BOUCHER DE VERDUN 91 

— Et voilà les salauds, les repus, les forbans pour 
qui nous nous battons! Voilà les buveurs de sang, les 
ignobles vampires pour qui tant de braves gens comme 
vous et moi se massacrent sur les champs de carnage!... 
Est-ce que je vous hais? Est-ce que je suis votre enne- 
mi? déclamais-je en lui tendant la main d'un geste pa- 
thétique. 

— Non! s'écria-t-il, non, vous n'êtes pas mon ennemi! 
Et se jetant dans mes bras en pleurant, il éclata : 

— Vous êtes mon frère!... 

Nous étions trop émus l'un et l'autre, lui surtout, pour 
nous quitter. Aussi, pour terminer dignement une après- 
midi si bien remplie, je l'emmenai dîner au Franzis- 
kaner. 

Désormais, la partie était gagnée, la mission qui 
m'avait été confiée était honorablement accomplie; Rossi- 
gnol se trouvait monté à fond et, pour employer l'expres- 
sion du général von Z..., il était mûr pour être renvoyé 
en France. 



III 



Tous les deux mois j'avais une permission de huit 
jours, que j'allais passer régulièrement dans le sein récon- 
fortant de ma bien-aimée famille. Au mois de mai, mes 
parents quittèrent Halle pour rejoindre leur belle pro- 
priété estivale du Harz, dans la vallée de l'Use. Cela 
me rapprochait de Goslar, où je coulai dès lors amou- 
reusement de nombreuses heures de ma période permis- 
sionnaire, quand ce n'était pas Goslar qui se transportait 
à Ilsenburg. Ma divine Dcrothéa croissait en grâce, en 
charme, en santé et en vertu allemande. J'en étais tout 
ensorcelé, et c'était à chaque séparation un nouveau 
déchirement accompagné de nouveaux serments d'amour, 
lorsque revenait pour moi le moment de reprendre le train 
de Magdebourg. 

C'est au retour d'une de ces permissions que j'appris 
que Rossignol était parti pour la France. Jugeant que 
mes études de français avaient encore besoin d'être pour- 
suivies, je le fis remplacer par un autre prisonnier, qui 
me fut livré aux mêmes conditions. Celui-là était un 
instituteur. Il était moins cultivé que Sosthène Rossignol 
et je me trouvai infiniment plus fort que lui en ce qui 
concernait la plus récente littérature française. Mais je 
m'instruisis avec lui des façons de s'exprimer les plus 
usuelles, que le disciple de Baudelaire et de Mallarmé 






LE BOUCHER DE VERDUN 93 

avait quelque peu négligées, et notamment de l'argot de 
guerre. 

Je m'assimilai parallèlement d'autres connaissances, 
qui pouvaient m'être utiles. Je suivis des cours pour 
officiers. J'appris aussi la sténographie, et au bout de 
quelque temps j'arrivai à la pratiquer assez habilement 
dans les deux langues. 

Bien que le médecin principal, quelque bonne volonté 
qu'il déployât, eût dû finir par me reconnaître en irrépro- 
chable état de validité et bon pour reprendre la cam- 
pagne, mon service ne s'était guère accru, et devant le 
louable emploi que je faisais de mes loisirs, on continuait 
à m'en laisser la disposition. Les rigueurs de Kerker- 
stein, les furies de Stier, les bastonnades de Pampusch 
suffisaient à dresser les recrues, et les contingents pas- 
saient et repassaient entre les poignes de ces terribles 
manieurs d'hommes, sans que je fusse tenu de leur prêter 
l'appoint de ma modeste brutalité. Réservistes, land- 
wehriens, landsturmiens, volontaires, hommes d'ersatz, 
mobilisés des jeunes classes ou récupérés des hôpitaux, 
combien j'en avais déjà vu partir ou repartir, drilles 
et boulonnés à bloc, pour la double fournaise d'Orient 
et d'Occident ou les grands camps d'instruction qui 
montaient les nouvelles formations divisionnaires! Et 
j'attendais mon tour sans impatience. 

Un jour, le général von Beaumont me dit au casino : 

— Mon cher Hering, si vous voulez passer au 
IIP corps où on a besoin d'officiers, vous serez promu 
Oberleutnant et vous ne tarderez pas à être dirigé sur 
le front de France. 

Je demandai une journée de réflexion et j'acceptai. Je 
ne craignais pas le renvoi au front, qui en tout état de 



94 LE BOUCHER DE VERDUN 

cause était fatal à plus ou moins brève échéance, et, à 
faire preuve de bonne volonté, je hâtais de six mois, d'un 
an peut-être, mon avancement. 

Une semaine plus tard, je partais pour Brandebourg, 
où je passai tout le mois de septembre. L'activité y était 
plus intense encore qu'à Magdebourg. On y instruisait 
déjà, quand j'y arrivai, des recrues de la classe 1916. En 
moins d'un an, trois classes avaient donc été appelées : 
1914, 1915 et 1916, cette dernière composée de jeunes 
gens de dix-neuf ans. Mais, tandis qu'on y pressait, 
comme à Magdebourg, l'entraînement des réservistes 
d'ersatz et des volontaires destinés à combler les vides 
de la 5* division, qui tenait alors le front de Cham- 
pagne, les mobilisés de la classe 1916 subissaient une 
préparation plus longue et plus complète, en perspective 
de desseins encore ignorés et dont nul ne pouvait soup- 
çonner l'orientation. Je me vis bientôt absorbé à tel 
point par mes fonctions nouvelles que je dus renoncer à 
toute autre espèce d'occupation. L'étoile d'or qui distin- 
guait maintenant mes pattes d'épaules me remplissait 
d'ailleurs d'une orgueilleuse ardeur et du sentiment plus 
vif que jamais de mes devoirs militaires. 

Le 1 4 octobre, je fus désigné pour partir, en compa- 
gnie du lieutenant Siebel et d'une centaine d'hommes de 
complément du 48 e régiment. Il m'était accordé huit 
jours de permission. Ma feuille de route portait que je 
devais rejoindre le contingent le 22, à Cassel, pour le 
convoyer de là jusqu'à Thionville, où des ordres ulté- 
rieurs en préciseraient la destination. 

Le 15, à midi, je débarquais dans la petite gare 
d'Ilsenburg, et une demi-heure après, affamé et botté, je 
tombais comme un bolide dans la salle à manger de notre 



LE BOUCHER DE VERDUN 95 

somptueuse villa, aux grands cris de joie de toute ma 
famille qui se mettait à table. 

— Hourrah! acclama mon père, qui, la truelle en 
l'air, s'apprêtait à découper une magnifique truite, la 
dernière de la saison. 

— Wilfrid! Wilfrid! glapissaient ma mère et mes 
soeurs. 

Les embrassades terminées et mon couvert mis, je con- 
tai rondement mon affaire. Il y eut bien quelques nuages 
sur les visages, quand on sut que je retournais au front. 
Mais mon père marmonna certaines paroles confuses dans 
sa moustache, où je crus saisir qu'un nouvel emprunt de 
guerre était en souscription et qu'il saurait s'arranger 
pour que je ne courusse pas de trop grands dangers. 

Mon étoile faisait sensation. 

— Tu deviendras bientôt général! bécassait adora- 
blement ma sœur Ludmilla. 

Des gelinottes, chassées en société de M. von Treutlin- 
gen, bardées et faisandées à point, composaient le rôti. 
J'en savourai la chair tendre et parfumée aux baies de la 
forêt, tandis que mon père en narrait compîaisamment le 
trépas cynégétique. 

— Ce cher von Treutlingen a encore l'œil excellent, 
mais il devient tellement sourd que c'est à peine s'il 
entend son coup de fusil. 

Un délicieux pain bis, dénommé pain KK, une purée 
de pomme de terre au sucre, un gâteau de maïs à la 
crème, du fromage de Hollande et des chocolats suisses 
complétaient un menu suffisant pour d'honnêtes appétits 
allemands et même pour un estomac comme le mien. 

— Et dire, s'égayait largement mon père, qu'au camp 
de nos ennemis on nous croit déjà en proie à la famine! 



96 LE BOUCHER DE VERDUN 

C'est un des meilleurs coups de notre propagande. 
Grâce à cette merveilleuse disette, dont elle a su répandre 
la légende, les neutres, pris de pitié, se bouclent le 
ventre à notre profit et ces idiots d'Anglais, comptant 
sur notre reddition prochaine, négligent de resserrer les 
mailles de leur blocus. 

— Cependant, dis-je, les classes populaires doivent 
commencer à souffrir. 

— Pas le moindre signe. A Halle, les cuisines et 
baraques municipales, abondamment pourvues, fonc- 
tionnent à la satisfaction générale. Nulle part les mesures 
de rationnement, méthodiquement comprises, ne vont 
jusqu'à la restriction... Et à Brandebourg, comment êtes- 
vous nourris? 

— Mais fort bien. 

Et dans un gros éclat de rire, mon père, le conseiller 
de commerce Hering, conclut : 

— Il n'y a que les prisonniers de guerre et les popu- 
lations occupées qui sachent ce que c'est que la famine 
allemande ! 

Dès le café pris — et ce n'était pas un café d'orge, — 
on téléphona à Goslar la nouvelle de mon arrivée. J'en 
tendis dans le récepteur la voix forte et joyeuse de ma 
bien-aimée et je promis d'aller la voir dans l'après midi, 
même. 

Aussi, ma bicyclette enfourchée, me trouvais-je bien- 
tôt pédalant, heureux et véloce, sur la jolie route, jon- 
chée des premières feuilles mortes de l'automne, qui, par 
■ Harzbourg et Oker, menait en une petite heure aux 
architectures pittoresques de la vieille cité de Barberousse. 
Non loin de la Maison des Empereurs et de l'énorme 



LE BOUCHER DE VERDUN 97 

tour féodale du Zwinger, la villa du conseiller de cour 
Otto von Treutlingeiî repesait dans un nid de verdure 
et de roches, entre un jardin d'agrément et un petit 
parc forestier. Les pentes minières du Rammelsberg 
exhaussaient à proximité leurs promenades de hêtres et 
de pins. 

Fraîche, luxuriante et magnifiquement carnée, ma belle 
Dorothéa, au rauquement de mon cornet, s'empressa à ma 
rencontre, faisant vcîer le gravier du jardin sous la pré- 
cipitation de sa bottine et le souffle de sa robe; puis je 
me sentis entouré lourdement de ses bras, tandis qu'à 
travers le tulle de son corsage deux seins étoffés et durs 
venaient pénétrer ma poitrine et qu'une senteur enivrante 
de linge et d'eau de Cologne m'étourdissait divinement. 

L'étoile de ma patte d'épaule la fascina, elle aussi, 
immédiatement : 

— Oberleutnant!... Oberleutnanl! ... Herrlichf... 

La journée était belle et nous prîmes la bière dans un 
kiosque de chèvrefeuille. A son tour, le conseiller de cour 
était accouru, en pantoufles brodées, en robe de chambre 
chinoise et en bonnet grec. De son binocle interrogateur 
et de son oreille tendue il s'essayait à suivre le tendre 
ramage de ma Dorothéa et mes fanfaronnades héroïques, 
pendant que la blonde servante Lischen renouvelait le 
broc, apportait les tartines, les bretzels et le pumpernickel. 
Quel calme et quelle poétique simplicité! Je voyais de là 
la maison blanche et rose avec sa décoration de briques 
émaillées, la véranda qui la vitrait d'un côté, la baie 
cintrée du salon et, au premier étage, la porte-croisée de 
la chambre de ma bien-aimée, avec ses rideaux de gui- 
pure et son balcon de ciment armé. Je contemplais, avec 
une exquise émotion, la douceur du jardin dépouillé, les 

7 



98 LE BOUCHER DE VERDUN 

parterres fraîchement labourés et fumés, la serre où se 
pressaient les plantes rentrées et les pots de boutures, le 
tuyau d'arrosage lové près de sa prise d'eau et le vieux 
jardinier Ambrosius qui, le panier au coude, juché sur 
une échelle double, récoltait les poires d'un espalier. 

Et comme le jardin, comme la maison, comme le 
kiosque de chèvrefeuille, la belle Dorothéa, dans le prin- 
temps de sa chair, était automnale et mélancolique. 

— Meln Wilfrid, soupirait-elle, aurais-je pu jamais 
penser que la guerre te reprendrait!... 

— Je ne le croyais pas non plus, disais-je; mais il 
en est ainsi : dans huit jours je serai au feu. 

— Herrje!... Ces maudits Français ne veulent donc 
pas encore se déclarer vaincus? 

— C'est à nous de le leur faire comprendre. Il y fau- 
dra encore quelques bons coups de canon. 

— Que le Seigneur Dieu te garde, mon cher Wilfrid! 

Nous parlions alors de notre futur mariage, du pas- 
teur Heiligeland qui le bénirait, de l'appartement que 
nous choisirions à Halle, du mobilier qui le garnirait, et 
nous nous demandions si nous célébrerions notre union 
tout de suite après mon retour de campagne ou si nous 
resterions fiancés jusqu'au moment où j'aurais conquis 
mon grade de docteur. 

Le conseiller de cour opinait de son bonnet grec et 
répétait de distance en distance : 

— Ja, ja... So, so... Das scheint mir doch sehr ràson- 
nabel... 

Quand je repris ma bicyclette, j'avais convenu avec 
Dorothéa que nous nous rencontrerions chaque jour à mi- 
chemin entre Goslar et Ilsenburg, pour passer quelques 



LE BOUCHER DE VERDUN 99 

heures à excursionner ensemble dans la fovêt. C'est ce 
qui fut réalisé ponctuellement. Nous nous retrouvions 
tantôt à Oker, tantôt à Bundheim, tantôt à la source 
Krodo des bains de Harzbourg. Arrivé le premier au 
rendez-vous, je ne tardais pas à voir apparaître ma belle 
bien-aimée, penchée sur le guidon de sa machine, en béret 
de laine ou en feutre blanc, la chaussure de toile souple 
au pédalier, les cuisses moulées dans la robe courte ryth- 
mant leur doux pistonnement devant le garde-jupe en cor- 
donnet vert. Elle sautait mollement à terre, toute rose de 
sa course. Nous nous pressions longuement les mains et 
nous échangions nos tendresses. Puis, reprenant la selle, 
nous roulions béatement côte à côte le long des routes 
sylvestres qui pénétraient le massif de la montagne. Nous 
remontions la vallée de la Radau ou celle de l'Oker; 
nous visitions le Burgberg et les restes de son château 
médiéval, Oderbriick et son étang, la Romkerhalle et sa 
cascade artificielle; nous poussions jusqu'à Clausthal, 
Zellerfeld ou Lautenthal, avec leurs mines millénaires 
d'or, d'argent, de zinc ou de soufre et leurs bains d'ai- 
guilles de pins. Ou, laissant nos bicyclettes dans quelque 
hc'ce'lerie, nous nous élevions par les chemins muletiers, 
les sentiers et les laies aux flancs des coteaux sauvages et 
des monts anfractueux. Nous en escaladions les croupes 
et nous en franchissions les ravins. C'étaient l'Elfenstein 
et le Schmalerkopf, le Ziegenriicken et ses versants de 
sapins, l'Ahrendsbergklippe et ses blocs singuliers, le 
Bruchberg et ses gorges sinistres; c'étaient les contreforts 
déchirés du Brocken. couverts de hêtraies rousses et bru- 
nis de bruyères, avec leurs aspérités, leurs bosses, leurs 
brèches et leurs turgescences, entre lesquelles, gnomesque 
et têtu, le petit chemin de fer à voie étroite venant de 



rsJt aa 
JTHECA 

Offa. . 



100 LE BOUCHER DE VERDUN 

Wereigerode grimpait sinueusement en soufflant sa 
fumée jusqu'au sommet dénudé où, les nuits de sabbat, 
dansaient et chevauchaient les sorcières. 

Le Harz déployait à nos regards captivés sa rouge et 
sombre magnificence. Partout se drapaient les futaies aux 
teintes violentes, tendues de roc en roc et de cime en 
cime, écarlates, vermillonnes, fauves, cramoisies, laquées 
de minium, de pourpre, de cinabre, brûlées et violacées, 
avec de grandes plaques jaunes, ocre, cuivre ou orange, 
touchées de bronze, piquées de bistre, rongées de rouille, 
où s'épandaient les coulées noires des abiétinées. Les 
vagues forestières battaient les écueils difformes des 
rochers, couturés de bleu et d'ardoise, parfois recouverts 
de l'écume des mousses, parfois secs, chauves, pétreux et 
désolés. D'énormes pics émergeaient de l'océan de feu, 
léchés eux aussi des flammes et les reflétant jusqu'en 
haut, la Tête-du-Kobold, la Garde-aux-Loups, hirsutes 
et démoniaques, déchiquetés et flamboyants. Des vallées 
et des combes y foraient leurs sillons et y enchevêtraient 
leurs crevasses. Ça et là, blanche ou verte, s'ouvrait une 
clairière où brillait un point d'eau. 

Quand nous ramenions nos yeux dans notre voisinage 
ou que, délaissant le point de. vue, nous rentrions dans le 
sous-bois, l'impression, pour être proche, et le spectacle, 
pour être borné, n'en étaient pas moins charmeurs. Les 
tiges cylindriques des hêtres et les fûts verticillés des 
sapins dirigeaient le hasard de notre route. Nous mar- 
chions sur l'épais tapis des aiguilles et des feuilles. Les 
cônes et les faînes roulaient ou craquaient sous nos pas. 
Les ramures dorées ou rubescentes des ormes blancs, des 
aulnes, des charmes et des coudres s'arquaient en ber- 
ceaux sur nos têtes et frôlaient nos visages. De place en 



LE BOUCHER DE VERDUN 10) 

place un grand B blanc gravé sur un tronc ou réchampi 
sur une roche indiquait le chemin du Brocken. 

Mais nous évitions cette direction trop suivie. Nous 
préférions nous égarer dans les plis solitaires de la mon- 
tagne. Les cornouillers, les genévriers, les nerpruns 
offraient leurs baies rouges ou bleues, les merisiers et les 
sureaux leurs grappes, les baguenaudiers leurs gousses vio- 
lâtres et vésiculeuses, les tamaris d'Allemagne leurs fruits 
en capsules ou les boules blanches de leurs semences. Nous 
cueillions des noisettes que nous cassions entre nos dents, 
eu des mûres noires dont nous nous barbouillions les lèvres 
en nous embrassant. Partout les arbrisseaux gonflaient, 
craquaieent, se disséminaient. On sentait le tan, l'écorce, 
la pulpe et la résine. Des ruisselets gazouillaient sur les 
pierrailles et dégringolaient en cascatelles. On entendait 
la lime aiguë de la mésange serrurière ou le crissement 
taraudeur des insectes bûcherons. Un tétra vert et brun 
s'enlevait bruyamment d'une bruyère; on voyait fuir la 
queue rousse d'un écureuil, et parfois paraître d'entre les 
frondaisons basses d'un boqueteau la tête fine et le bel 
œil humide d'un chevreuil. 

Plongés dans cette nature débordante, qui nous péné- 
trait de ses effluves et nous baignait de son mystère, nous 
en subissions l'enchantement, nous en éprouvions la palpi- 
tation. Un délicieux émoi troublait nos cœurs. Dans la 
tiédeur défaillante de l'automne et la fécondité lourde 
de la fructification, le magnétisme étrange de la forêt 
romantique dominait puissamment nos âmes et transpor- 
tait nos sens. Nos mains se serraient, nos bras se pres- 
saient, nos bouches se joignaient. Une mollesse inconnue 
ployait contre moi ma bien-aimée. Qu'elle était belle! 
qu'elle était touchante! qu'elle était inconcevablement 



102 LE BOUCHER DE VERDUN 

idéale «t enivrante!... Ses yeux bleus profonds s'ani- 
maient d'une douce flamme; son sourire tremblait d'un 
désir incertain; sa voix s'altérait en modulations mur- 
murantes; ses doigts énervés et moites s'enroulaient à mes 
phalanges. Qu'elle était belle! Je l'enlaçais avec passion; 
sa taille pliait sous mon étreinte; son corps frémissait 
confusément dans mes bras, et quand ses baisers répon- 
daient aux miens, une exaltation délirante se répandait 
dans mon être et me brûlait jusqu'au bout de mes artères. 

Nous nous asseyions souvent sur un banc de mousse 
ou entre les racines noueuses d'un arbre. Le tamis des 
feuillages semait sur son cou, sa robe et ses bas de fil à 
jours des taches ensoleillées. L'humus moisi des souches 
se piquait de bolets jaunes et de chanterelles orangées. 
De gros coléoptères y promenaient leurs mandibules. Un 
mulot se coulait dans un trou. Etendue à mes pieds, ma 
belle bien-aimée reposait sur mes genoux sa tête lourde. 
Une langueur latente semblait l'oppresser. Elle fermait 
les paupières. Je caressais sensuèllement ses cheveux 
chauds comme une fourrure. Son poids opulent chargeait 
mes jambes. Je voyais son sein se soulever, sa gorge se 
mouvoir entre les dentelles de sa chemisette, pendant que 
l'odeur de sa peau, mêlée aux senteurs acres de notre 
couche végétale, montait comme un encens vivant à ma 
narine. 

O Dorothéa!... ma divinité!... mon elfe bocagère!... 

Nous revenions engourdis de bonheur, de désirs ina- 
voués et d'arômes forestiers. Avant de reprendre ncs 
bicyclettes, nous nous restaurions et nous nous rafraî- 
chissions. Le chocolat mousseux ou le café crémeux gon- 
flaient dans les tasses, la bière de Pilsen perlait dans les 
gobelets, les tranches de jambon, de saucisses de foie, de 



LE BOUCHER DE VEXVUN 103 

fromages de porc comblaient les assiettes, servis sous une 
tonnelle par quelque accorte kellnerin aux bras nus et à 
la jupe rouge. Puis, après un temps de pédale, et comme 
il se faisait tard, nous nous quittions sur une bifurcation, 
elle pour rentrer à Goslar, moi pour retourner à Ilsen- 
burg, non sans nous être préalablement donné un nou- 
veau rendez-vous pour le lendemain. 

Mais à mesure que les jours passaient et que nos pro- 
menades s'additionnaient, une mélancolie qui tournait 
à l'angoisse naissait et s'accroissait en moi. Je songeais 
à mon départ prochain, à l'imminente séparation, et 
quelle séparation! Les dangers que j'allais courir, l'idée 
du hasard terrible des batailles, de la blessure peut-être 
irréparable hantaient et torturaient mon esprit. Revien- 
drais-je jamais? Retrouverais-je pareille heure, magique 
de force, de désir, de jeunesse et d'amour? Si j'allais 
disparaître avant d'avoir bu à la coupe tendue? L'au- 
rais-je tenue dans ma main, si proche de mes lèvres, sans 
en avoir savouré le céleste breuvage, sans en avoir épuisé 
jusqu'au fond, au moins une fois, l'ardent étanchement? 
Et mon angoisse s'accentuait jusqu'à la folie. Etait-il 
possible que cette affreuse ironie du sort menaçât mon 
avenir, que ce destin de néant pût m'être dépa- l i? Non... 
Non! avant d'aller braver à nouveau le péril du canon 
français, je voulais étreindre ce corps chéri, l'étreindre 
tout entier. Il me fallait jusque dans sa plus tendre inti- 
mité cette chair adorée et virginale. La balle qui pour- 
rait me percer, l'obus qui pourrait m'emporter ne tuerait 
pas un homme qui n'aurait pas goûté la volupté suprême, 
la seule chose pour laquelle la vie vaille d'être vécue : 
posséder la jeune fille qu'on aime et en faire une femme. 

L'avant-dernier jour se passa; mon affolement et ma 



104 LE BOUCHER DE VERDUN 

décision connurent leur paroxysme. Le dernier jour arriva. 
Je devais partir le lendemain matin à six heures. 

Nos bicyclettes nous menèrent, cet après-midi-là, sur 
les bords du petit lac d'Oderbruck. Assis côte à côte 
sur le gazon odoriférant de la rive, nous contemplions 
silencieusement l'onde bleu pâle où floconnaient de petits 
cirrus rosés entre les dentelures vert sombres des coni- 
fères. Nous étions seuls : pas un chapeau en vue, pas 
une ombrelle, pas un toit de chaumine. L'image du site 
tremblait parfois, ridée par une brise légère. 

— Dorothéa, dis-je d'une voix altérée, je pars 
demain; c'est notre dernière promenade. 

Ses yeux se remplirent de larmes; elle se pressa dou- 
loureusement et amoureusement contre moi. 

Mon bras serra sa taille; je couvris son cou et sa 
nuque de baisers; je lui murmurai dans l'oreille : 

— Sùsser Schatz, je t'aime tant!... 

Elle tressailit, toute commotionnée, comme si je pro- 
nonçais ces mots pour la première fois. 

— Dans vingt-quatre heures, dis-je, je serai sur le 
chemin de la France, je me rapprocherai du canon, je 
l'entendrai peut-être. 

— Achf Herrgotl!... Herrgott!... 

— Qui sait ce qui m'arrivera? 

— Ach! ne pensons pas à ça!... Wilfrid!... mon 
Wilfrid!... 

— Pensons-y, au contraire... Pour moi, herzliebste 
Dorothéa, je ne t'oublierai jamais. Si je meurs... 

— Oh! pas ça!... pas ça!... 

— Si je meurs, Dorothéa, ma dernière pensée sera 
pour toi... c'est ton nom que je prononcerai, qui s'exha- 
lera de mes lèvres expirantes avec mon soupir d'agonie. 



LE BOUCHER DE VERDUN 105 

— Quelle horreur!... Wilfrid, tu ne mourras pas... 
je ne le veux pas! sanglotait-elle. 

Je bus plusieurs grosses larmes sous mes baisers. Puis 
je continuai : 

— Moi non plus, je ne le veux pas... Mais ce n'est 
pas nous qui décidons : c'est le hasard... C'est Dieu... Et 
Dieu veut beaucoup de sang, par ce temps-ci. 

— Dieu ne permettra pas cela! 

— - Et pourquoi ne le permettrait-il pas aussi pour 
nous?... Beaucoup de sang, beaucoup de pleurs!... Que 
de veuves!... que de fiancés aussi, Dorothéa, veuves sans 
l'être... et c'est encore ce qu'il y a de plus terrible! 

— Ach! ja!... 

— Si, du moins, avant ce départ, peut-être pour la 
mort... si j'avais de toi le grand souvenir... celui qu'il 
est impossible d'oublier jamais... celui qu'on emporte 
jusque dans l'éternité!... 

Elle devint extrêmement pâle; ses lèvres palpitèrent; 
elle porta les mains à son cœur comme pour en comprimer 
les pulsations. Puis elle balbutia : 

— Mais si tu ne meurs pas? 

— Eh bien, dis-je, si je ne meurs pas, je reviendrai 
et je t'épouserai... tu le sais bien!... 

— Et si tu meurs? fit-elle sourdement. 

— Eh bien, si je meurs... Si je meurs, je t'aurai eue, 
tu auras été ma femme, nous aurons été unis... et nous 
nous retrouverons plus tard, dans le ciel. 

Elle s'effara. 

— Oh! comment... tu voudrais... 

— Oui, bégayai-je nerveusement, je voudrais... je 
voudrais... Je veux! râlai-je tout à coup avec force, la 



106 LE BOUCHER DE VERDUN 

mâchoire serrée, les bras violents et en la couchant 
presque sur l'herbe. 

Elle se mit à crier en se débattant : 

— Oh! non! non!... Wilfrid!.,. 

Je mordais ses lèvres, j'étouffais ses cris sous mes bai- 
sers, mon étreinte se resserrait férocement. 

— Je... te... veux! martelais-je. 

Elle se roidit avec une énergie extraordinaire, parvint 
à me repousser, tandis qu'elle proférait, défaite et les 
dents claquantes : 

— Wilfrid!... Wilfrid!... Et si j'ai un enfant?... 
J'avoue que je n'avais pas pensé à cela. Un enfant!... 

Je me trouvai sur le moment si éberlué qu'il me fallut 
tout d'abord revenir de ma minute d'égarement. C'était 
une objection... une objection toute féminine, mais qui 
s'imposait. Je dus réfléchir quelques instants. Dorothéa 
semblait encore plus interloquée que moi. Son instinct 
avait parlé, avait jailli de son inconscient, et son cri 
l'étonnait comme moi-même. 

Mais je ne fus pas long à retrouver ma présence 
d'esprit en même temps que mon désir. Je prononçai 
très instamment et très posément : 

— Un enfant?... Soit!... Ceci ne doit pas être exclu... 
Est-ce que, par peur de l'enfant, tu me refuserais... Non, 
non, Dorothéa, aucune crainte, même celle-ci, ne doit 
t'empêcher de remplir le vœu suprême du guerrier qui 
va s'exposer à la mort pour défendre la patrie!... Tu 
aurais un enfant... un enfant de mon baiser d'adieu!... 
Eh bien, quoi!... Ou je reviendrai, tout auréolé de la 
victoire, et cet enfant sera notre enfant, notre légitime 
enfant... Ou je ne reviendrai pas... et alors... Alors, 
Dorothéa, ne devras-tu pas être fière de porter dans ton 



LE BOUCHER DE VERDUN 107 

sein l'enfant du héros glorieusement tombé, face à l'en- 
nemi, pour la cause sacrée de l'Allemagne;... Ne m'as-tu 
pas dit, Dorothéa, lorsque je suis parti pour la première 
fois, ne m'as-tu pas dit que si je mourais, tu me pleure- 
rais toute ta vie?... Eh bien, au milieu de ta douleur, 
tu aurais au moins cette joie : le gage visible et vivant 
de notre amour sublime; cette consolation : d'avoir, 
avant sa mort, donné à celui qui t'aime plus que tout la 
digne récompense due au guerrier. 

Je m'étais exalté en parlant, d'autant que je voyais bien 
que l'éloquence de mon argumentation faisait la plus vive 
impression sur l'âme sensible et patriotique de Dorothéa. 
Je continuai donc à développer ces thèmes puissants, dont 
son amour pour moi décuplait encore la force, jusqu'à ce 
que je l'entendisse murmurer, vaincue et toute en larmes : 

— Evidemment... je ne puis te refuser cela... 

Fou de bonheur, je me rapprochai d'elle, je la saisis 
de nouveau dans mes bras frémissants, mes lèvres se 
jetèrent sur ses lèvres... 

— Oh! non, non, résista- t-elle... Je t'en supplie... Pas 
ici!... 

— Où donc? 

— A Goslar. 

— A Goslar?... 

— Dans ma chambre. 
J'étais confondu. 

— Mais, dis-je... 

— Je t'attendrai cette nuit... Il n'y a rien à craindre. 
Le jardinier et la cuisinière logent dans la dépendance, 
au fond du parc. 

— Et Lischen? 



108 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Lischen a aujourd'hui sa sortie hebdomadaire. 
Elle couche en ville. 

J'allais poser la question : « Et ton père? » Mais nous 
nous comprîmes. Le conseiller de cour n'entendrait rien. 
L'ouïe fermée à tout bruit et cloîtré dans son sommeil 
opaque, tout au plus lui arriverait-il de marmonner en 
rêvant son « ja, ja... so, so... » coutumier, conciliant et 
approbateur. 

— Tu n'auras qu'à entrer par le portail, compléta- 
t-elle. J'en aurai tiré le verrou après le départ du jar- 
dinier. 

— Je viendrai à minuit, fis-je, tout excité par cette 
mise en scène romanesquee. 

— Oh! dit-elle, tu peux déjà venir à onze heures. 
L'échelle sera dans le jardin; elle atteint la hauteur de 
mon balcon. 

Le soleil se couchait sur les plus hautes pointes des 
sapins. Rouge, rose, topaze, le miroir ébloui du petit lac 
reflétait l'énorme boule sanglante percée des lances 
bronzées des cimes. Une vapeur mauve s'exhalait d'une 
combe. 

— Quel dommage! susurra la voix suave et trouble 
de ma Dorothéa. Si nous y avions pensé! Nous aurions 
pu faire un mariage de guerre. 

— C'est trop tard, à présent. Demain matin je serai 
à Cassel. Ne regrettons pas ce qui n'a pas été et ce qui 
ne peut plus être. 

— Je ne regretterai rien, dit-elle dans un sourire 
infini. 

Nous redescendîmes rapidement la vallée et nous nous 
séparâmes, après un long regard complice et solennel. 
Je ne sais comment je soutins pendant tout le repas du 



LE BOUCHER DE VERDUN 109 

soir, à Ilsenburg, l'amicale sollicitude de mes parents et 
de mes sœurs. C'était le dernier jour, la dernière soirée, 
le dernier repas; on m'accablait de prévenances, de ques- 
tions, de recommandations, tandis que je n'étais occupé 
que d'une seule chose, que je n'avais qu'une unique 
pensée. J'étais à la fois si impatient, si confus et si exu- 
bérant, qu'il me paraissait impossible que cela ne se 
remarquât pas, que cela n'éclatât pas tout autour de moi. 
Il me semblait que j'avais une auréole sur la tête. J'étais 
en verre et tout illuminé à l'intérieur. Je répondais au 
hasard, n'écoutant pas, consultant à tout moment ma 
montre ou les pendules, sentant tous ces chers yeux bra- 
qués sur moi, entrant à travers moi, pénétrant et voyant 
mon secret. J'étais très malheureux et très heureux. 

A dix heures, je me retirai, prétextant le repos à 
prendre avant le départ, auquel tout le monde se promet- 
tait, au reste, d'assister, en se levant comme moi de grand 
matin. Puis je gagnai ma chambre, dont je fermai la 
porte à clef; j'enjambai la fenêtre, et, quelques minutes 
plus tard, je roulais comme un fou sur la route de Goslar. 

Un grand quartier de lune se levait derrière les arbres, 
projetant devant moi mon ombre immense et mécanique. 
La nuit était sereine, douce, aérée. Les feuilles crisse- 
laient et babillaient subtilement sur mon passage. Nul 
autre bruit, sinon parfois le cri aigu d'une chauve-souris 
ou le sifflet lointain d'une locomotive sur la voie de 
Vienenburg. 

Je glissais comme un sylphe dans l'air diaphane, 
porté d'un vol souple sur les ailes de mes talons gira- 
toires. La durée et la distance fendaient sous mon essor. 
Je me remémorais en courant tous les amants célèbres : 
j'étais Léandre franchissant les flots, j'étais Tristan 



110 LE BOUCHER DE VERDUN 

s'élançant vers Yseult. O vertige de la vitesse et de 
l'amour!... 

Quand la silhouette démesurée de la tour ventrue du 
Zwinger m'apparut, onze heures tintaient aux églises de 
Goslar, gravement et sonorement au Frankenberg, claire- 
ment et argentinement à la Domkapelle, doucement et 
harmonieusement à l'église du Marché, lointainement, 
faiblement et angéliquement au couvent de Neuwerk. Je 
m'arrêtai, le cœur battant de plus de coups que tous les 
clochers de Goslar, devant la grille de la villa Treutlin- 
gen. Le portail "en était entr'ouvert. J'entrai. Le jardin, 
baigné de lune, idéalisait ses parterres zinzolins, ses 
gazons bleus, sa serre vert d'eau, son kiosque au chèvre- 
feuille violet et ses espaliers jaspés. Mi-partie crème et 
sable, la maison semblait flotter dans une lueur de rêve, 
cù seule la chambre de Dorothéa, éclairée de l'intérieur, 
mettait une lumière directe, réelle et rose. 

A cette vision si suavement poétique, je ne pus m'em- 
pêcher de me murmurer les vers da Faust entrant chez 
Marguerite : 

Willkommen, siisser Dàmmcrschcin, 

Der du dies Heiligtum durchwebst ; 

Ergreïf mein H ers, du susse Liebespe'w. , 

Die du vont Tau der Hoffnung schmachtcr.d lebst! (l) 

Puis, pour annoncer mon arrivée, je sifflai par deux 
fois le refrain de notre gaie chanson d'étudiants : Crad 
aus dem Wirtshaus... 

Je trouvai facilement l'échelle double et la dressai sous 
le balcon. 

(1 j Salut, doux crépuscule qui règnes dans ce sanctuaire! Saisis 
mon coeur, douce peine d'amour, qui vis altérée de la rosée de 
l'espérance! Faust, 2332-2335. 



LE BOUCHER DE VERDUN 111 

Une forme blanche apparut : ma divine Dorothéa, dans 
un peignoir en crêpe de Chine. De sa main forte, elle 
m'aida à sauter la balustrade et je fus dans ses bras. 

— Willkommen! n>illkommen! mein Geliebter! mein 
HelJ.r... 

— DorothéaJ... mon incomparable chérie! mon mer- 
veilleux trésor!... 

Tout ému, tout frémissant, je pénétrai dans la 
chambre comme dans un tabernacle. Un petit lustre 
électrique à trois lampes Orsam enveloppées d'abat-jour 
de soie nacarat l'illuminait d'une rougeur atténuée. Un 
papier satiné où étaient figurées des scènes d'Hermann 
et Dorothée en tendaient les parois. Le meuble se com- 
posait d'un mignon secrétaire de dame en bois de rose, 
d'une table à ouvrage en marqueterie, d'une petite biblio- 
thèque vitrine, d'une commode laquée, d'une belle et 
ample armoire à glace, de chaises dorées et d'un déli- 
cieux canapé de Munich garni en damas capucine. Au 
fond de la pièce, de grands rideaux de plumetis blanc 
voilaient le lit. Partout où ils avaient pu se nicher, sur 
toutes les surfaces planes, sur toutes les tablettes, aux 
angles des miroirs, aux cols des vases, épingles ou fixés 
aux murs, une multitude de charmants objets et colifichets 
féminins, rubans, sachets, guirlandes, fleurs artificielles, 
éventails, carnets, cadres de peluche ou de cuir, porte- • 
cartes, vide-poches, écrins, liseuses, albums, pendentifs, 
souvenirs de bal, d'anniversaires ou d'arbres de Noël 
bariolaient et agrémentaient de coquetterie ce tendre et 
innocent séjour. Parmi les photographies, où brillaient 
celles de l'Empereur et de l'Impératrice, du Kronprinz et 
de la princesse Cécile, des princes et princesses impé- 
riaux, de la reine de Grèce et de l'impératrice de Russie, 



112 LE BOUCHER DE VERDUN 

se trouvaient les nombreux portraits que je lui avais 
donnés de moi, moi dans toutes me pha es et 
mes costumes : étudiant, avec la casquette, la veste à 
brandebourgs et les bottes à l'écuyère; escrimeur, la 
rapière au gant et le plastron sur la poitrine; danseur, 
en frac à revers de soie et la rose à la boutonnière; 
excursionniste, la plume au feutre et le sac tyrolien sur 
le dos; volontaire d'un an, le casque à pointe sur la 
tête et la soutache aux pattes d'épaules; aspirant, le fusil 
d'infanterie au bras, le galon de sous-officier au collet; 
lieutenant enfin, avec la dragonne à l'épée, la visière sous 
la casquette et la jumelle de campagne en sautoir. 

— Il ne manque que celle de YOberleutnant, rou- 
coula Dorothéa, appuyant ses beaux bras nus sur mes 
étoiles et se pressant amoureusement contre les boutons 
de mon uniforme. 

Nous avions fait à petits pas, serrés l'un à l'autre, le 
tour de la chambre. Arrivés devant le lit, j'en soulevai 
d'une main le rideau. Je contemplai, dans une vision de 
paradis, toute cette blancheur immaculée : les oreillers 
de dentelles, brodés à son initiale, le lambrequin à volant, 
les draps festonnés, le couvre-pieds en pongée. Saisi d'un 
immense frémissement, j'évoquai de nouveau notre grand 
Goethe et je m'écriai avec transport : 

Quel délire s'empare de moi ! 

Là, je voudrais m'oublier de longues heures. 

Nature ! c'est là qu'en des songes légers 

Tu complétas ce bel ange incarné! 

Là que reposa cette enfant, 

Son tendre sein tout palpitant de vie et de chaleur! 

Là qu'en une sainte et pure création 

Se développa l'image des Dieux ! (i) 

(1) Faust. 2354-2361. 



. LE BOUCHER DE VERDUN 1 1 3 

Mais l'image des Dieux, le bel ange incarné me 
donna une tape sur les doigts et le rideau retomba. Elle 
me conduisit au canapé capucine, où nous restâmes long- 
temps à nous embrasser, à nous enlacer, à confondre nos 
haleines, nos caresses et nos exaltations passionnées. Ses 
beaux yeux étaient pleins de larmes brillantes et ses 
lèvres de baisers. 

— Wilfrid!... mein Wilfrid!... Du, Wilfrid mein!... 
ramageait-elle, les paupières alourdies d'amour. 

Sous le peignoir, je sentais onduler et vibrer son corps 
en chemise. La peau divinement modelée et musclée de 
ses bras serrait mes joues dans leur étau de soie chaude. 
Un terrible enivrement montait en moi. Je devenais fou... 
Je sentis qu'il me fallait maintenant la ployer sur les 
coussins. 

Mais elle m'échappa. Elle disparut derrière une ten- 
ture qui fermait son cabinet de toilette. 

Quelques instants après, les rideaux du lit s'ouvrirent. 
Une forme féminine gonflait les draps. La tête enfouie 
clans les oreillers ne laissait voir que l'éparpillement touffu 
de ses cheveux d'or. 

Je m'avançai en titubant. Mon uniforme tomba sur le 
fapis. Je plongeai mes mains fiévreuses dans cette cheve- 
lure en fusion, voulant retourner, pour la couvrir de bai- 
sers, cette tête chérie... 

Mais je reculai soudain, interdit. A peine avais-je 
revu le visage de ma bien-aimée, que j'y découvris, de 
chaque côté, deux choses qui brillaient à travers la toison 
éparse, qui scintillaient étrangement sous le rayonnement 
rosé du petit lustre électrique... 

C'étaient les boucles d'oreilles de Marguerite... les 

8 



114 LE BOUCHER DE VERDUN 

miennes... celles qui valaient quarante mille marks... et 
que je lui avais envoyées de France... 

— Non! non! criai-je nerveusement. Ote ces bijoux!... 
Je ne veux pas voir ces perles sur toi!... 

— Vraiment? susurra-t-elle surprise. Moi qui croyais 
te faire plaisir!... Eh bien, fit-elle, je les enlève. Je les 
remettrai quand nous serons mariés. 

Elle les détacha et les déposa sur la table de la ruelle. 
Cela me rappela le geste avec lequel, à Aix-la-Chapelle, 
Frau Professor W... ôtait ses bagues. 

Je me rapprochai, je chancelai sur le lit, je m'abattis 
éperdu sur ce corps chaud et respirant. 

— Oh! oui!... oui!... haletai-je. Je te veux ainsi!... 
sans parure!... belle de ta seule beauté!... mon étoi'e!... 
ma vie!... ma belle fiancée vivante!... 

Elle se cacha la tête dans ma poitrine... Je sentis tout 
son corps contre moi... Mon visage baignait dans ses che- 
veux; mes baisers mordaient sa nuque, ses épaules... J eus 
le contact de ses jambes... Une volupté insensée coula 
comme un alcool brûlant dans mes veines. 

Longtemps je caressai, j'étreignis avec passion ce 
corps de vierge, m'inondant de sa chevelure, m'abreuvant 
des baisers de ses lèvres, des regards demi-clos de ses 
yeux, de tout l'abandon de cette chair encore virginale... 
évitant de brusquer le bel ange qui se donnait à moi et 
retardant la consommation de l'irréparable et adorable 
destinée. 

Des minutes ou des heures passèrent, je ne sais. 

Alors, prudemment, doucement, lentement, puis d'un 
grand élan fougueux, je la pris. 

Elle poussa un cri de douleur, suivi presque aussitôt 



LE BOUCHER DE VERDUN 115 

de soupirs de jouissance qui me remuèrent jusqu'au fond 
de l'âme. 

O wunderhelle Sternenachtf... C'est ici qu'il faudrait 
la lyre et le génie de tous nos grands poètes pour exprimer 
l'ineffable beauté de cet instant prodigieux. O passion 
créatrice! ô pâmoison sacrée! conjonction éternelle de 
l'homme et de la femme, comme de deux mondes, de 
deux principes, de deux causes! Musique des sphères et 
musique des sens! harmonie supérieure des espaces et des 
espèces! Qui dira, cycles souverains, vos lois et vos 
apothéoses? qui chantera, flux, vos librations et vos 
retours éternels? O métaphysique! transcendance! ô phy- 
sique! immanence! Résolution des antinomies! Apollo, 
forme femelle, Dionysos, fureur mâle! Génies de l'eau, 
de la terre et du feu! Et vous, Nornes fatidiques! Vous, 
déesses augustes, Mères! Et toi, Homunculus! O poésie! 
orchestre! sortilèges du Vénusberg! forêt de Siegfried! 
enchantement du Vendredi-Saint!... Et au-dessus de tout, 
toi, Amour, qui unifies tout, dans ton monisme conçu du 
dualisme!... 

Ainsi s'embrasaient mon être et ma pensée, durant cette 
nuit solennelle où toutes les clochas de Pâques sonnaient 
dans ma tête en fête et sur le lit blanc de Marguerite. 
Quelle assomption! Quel envol en plein empyrée!... 

Mais voici que d'autres cloches répondirent soudain de 
l'extérieur, les cloches de Goslar, d'abord celles de Fran- 
kenberg, puis celles de la Domkapelle, puis celles de 
l'église du Marché et celles de Neuwerk... Et ce n'étaient 
pas des cloches de rêve, mais des cloches réelles... Et elles 
tintèrent quatre coups. 

— Quatre heures! m'écrai-je, ramené subitement de 
l'empyrée dans ce bas monde. 



116 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Non... reste encore! implora la voix de Dorothéa. 
Ne t'en va pas, mon âme!... 

— Il est quatre heures ! fis-je résolument en m'échap- 
pant du lit. A six, je dois prendre le train à la gare 
d'Ilsenburg. 

— Il est trois heures!... Il n'a sonné que trois coups!... 

— Quatre, je les ai entendus. 

— Trois!., il ne fait pas encore jour!... 

— Le jour point!... Veux-tu donc me faire déserter? 

— Déserter!... ah! mon Dieu!... Il fait jour!... Il fait 
jour!... Vite, vite, va-t'en!... Sauve-toi!... Il fait jour! 

Cela me rappela les vers d'un autre grand poète, qui 
se mirent aussitôt à voltiger dans ma mémoire, tandis que 
je me rhabillais hâtivement, ce dialogue immortel de 
notre Shakespeare : 

Willst du schon gehn? Der Tag ist ja noch fern. 
Es war die Nachtigall, und nicht die Lerche, 
Die eben jetst dein banges Ohr durchdrang. 
Sic singt des Nachts auf dem Granatbaum dort. 
Glaub' Lieber, mir : es war die Nachtigall. 

Die Lerche war's, die Tagverkûnderin, 
Nicht Philomele : sieh' den neid'schen Streif, 
Der dort im Ost der Friïhe Wolken sduint. 
Nur Eile rettet mich, Verzug ist Tod. 

Es tagt, es tagtl Auf! eile! fort von hier. 

Es ist die Lerche, die so heiser singt 

Und falsche Weisen, rauhen M ist on gurgclt. 

Stets hell' und heller wird's : wir miissen scheiden (i). 

(1) S l " J --*»"res drcmatische Wex\t, iibersetzt von August 
Wilhelm Schlegel. Rcmeo und Julia. Dritter Aufzug, fiinfte 
Szene. 

Tu veux déjà partir? Le jour est encore loin. 

C'était le rossignol, et non pas l'alouette 

Qui perçait ton oreille anxieuse. 



LE BOUCHER DE VERDUN 117 

Eplorée, Juliette m'avait accompagné au balcon. Je lui 
envoyai d'en bas un dernier adieu, je jetai à sa forme 
blanche un dernier baiser, que peut-être elle ne vit pas, 
car en réalité il n'y avait pas encore la moindre lueur de 
jour, et seul le croissant lunaire, que voilait légèrement 
la gaze d'une brume, commençait à descendre, vague et 
blafard, sur Goslar. Et il n'y avait non plus ni alouette, 
ni rossignol, car l'alouette et le rossignol n'habitaient plus 
nos climats et avaient déjà fui vers le sud. On entendait 
seulement, venu de la lisière voisine, l'ululement plaintif 
d'un chat-huant, que les rougeurs tardives de l'aurore ne 
chassaient pas encore. 

— Ade! ade!... Lebervohl!... 

Et comme Roméo sur le chemin de Mantoue, je 
m'élançai rapidement sur la route d'IIsenburg, toute gon- 
flée des feuilles mortes et humides de l'automne» 



Il chante la nuit sur ce grenadier. 
Crois-moi, mon amour: c'é'.ait le rossignol. 

C'était l'alouette, l'annonciatrice du jour, 

Et non le rossignol: vois le rayon jaloux 

Qui ourle là-bas à l'orient les nues de l'aurore. 

Fuir est mon seul salut; tout retard, c'est la mort. 

C'est le jour, c'est le jour! Debout, fuis, vite, vile! 

Oui, c'est l'alouette dont le chant rauque 

Fait entendre ces accents faux et discords. 

La clarté croît de plus en plus: il faut nous séparer. 



IV 



Je me réveillai vers midi, respectueusement tiré de 
mon sommeil par le contrôleur. 

— Bitte sehr, Herr Oberlcutnanl! 

J'étais en gare de Cassel. Le lieutenant Siebel m'atten- 
dait sur le quai. Engourdi, bâillant, comateux, je me 
secouai enfin. 

— Wie geht's? Ailes recht? 

— A lies recht. Nous partons ce soir peur Thionville. 
Nous commençâmes par aller dîner au Konig von 

Preussen. L'après-midi, nous nous rendîmes aux casernes, 
où nous inspectâmes nos hommes. On nous embarqua, 
effectivement, le soir même. 

Le voyage fut long et sans autre agrément que les 
multiples postes de ravitaillement de la Croix-Rouge, où 
nous taquinions les buffetières, quand il s'en trouvait de 
jolies, tout en absorbant leurs bouillons et en consom- 
mant leurs sandwichs. Parvenus le lendemain soir à 
Thionville, nous descendîmes, Siebel et moi, au Termi- 
nus, pendant que nos hommes prenaient quartier dans un 
baraquement du gros fort de la rive droite. 

On nous laissa tranquilles six jours. Tranquillité rela- 
tive. La place, gorgée de soldatesque, était effroyable- 
ment tonitruante et charivarique. Des miliers de sou- 
dards de toute arme et de toute incorporation, venant du 



LE BOUCHER DE VERDUN 1 1 9 

front ou s'y rendant, y mugissaient jour et nuit leurs 
hurles bachiques et y débraillaient leurs turbulences mar- 
tiales. Les nombreux éléments très jeunes de la classe 1 6, 
imberbes et roses, admiraient frénétiquement leurs aînés, 
brûlés par le feu ou tannés par la tranchée, et, dans leur 
pétulance belliqueuse, faisaient encore plus de bruit 
qu'eux. C'est là que je vis pour la première fois les nou- 
veaux casques de guerre, si différents de nos braves cuirs 
à pointe de 1914, énormes salades d'acier, à visière et à 
couvre-nuque mambnnesques, que, sur l'exemple des Fran- 
çais et en les amplifiant à notre goût, il nous avait bien 
fallu adopter, comme pare-éclats contre les trop fré- 
quentes blessures à la tête propres à la balistique moderne. 
Préférant à ce lourd métal leur bon calot de drap, la 
plupart de nos Feldgrauen se débarrassaient d'ailleurs, 
sitôt qu'ils le pouvaient, de cet armet, qu'ils portaient sur 
leur sac comme un plat à barbe ou laissaient rebondir 
sur leur derrière, accroché à leur ceinturon. 

J'allais chaque matin chez le commandant d'étapes 
attendre mes ordres. Ils me furent communiqués le 30. Je 
devais partir le lendemain, première heure, avec ma cen- 
taine de recrues, dans un convoi militaire qui, par Lon- 
guyon, Montmédy et Sedan, allait être dirigé sur Vou- 
ziers. C'était bien ce que je présumais. Les combats de 
Champagne du mois précédent avaient creusé dans nos 
régiments d'énormes vides qu'il fallait combler. Rien que 
sur ce front, nous avions perdu cent cinquante mille 
hommes, dont vingt-cinq mille prisonniers. C'était miracle 
que les Fiançais n'eussent pas percé. Le 48 e , décimé, était 
au repos à l'arrière et nous allions lui infuser du sang. 

Nous passâmes une revue d'armes, on nous distribua 
des casques, et, le 31 octobre, au petit jour, le train, dont 



120 LE BOUCHER DE VERDUN 

nous occupions deux wagons, quittait Thionville, empor- 
tant deux mille hommes. 

Nous suivions la grande ligne de rocade des armées 
allemandes qui, par Charleville et Hirson, mettait en 
communication Metz et Lille, desservant toute l'étendue 
du front. Les convois y échelonnaient de cinq en cinq 
minutes leur marche lente, régulière, continue, et toutes 
les deux minutes e'. demie nous en croisions un. De dis- 
tance en distance, des plexus de voies de garage amal- 
gamaient leurs rames. De longs quais tout neufs bor- 
daient les approches des stations et des passages à ni- 
veau. Des lignes récemment construites, et qui ne figu- 
raient pas sur les cartes françaises, des épis, des chemins 
de fer à voie étroite venaient s'embrancher sur l'artère 
principale. Fortement gardée, celle-ci piquait son par- 
cours de sentinelles grises, de guérites aux couleurs alle- 
mandes, de petits postes au bivouac faisant la soupe 
autour de marmites de campagne que léchait un feu de 
bois. Parfois, on voyait surgir d'un buisson le profil 
équestre d'un uhlan, lance passée au coude, ou circuler 
au petit trot sur une route une vedette de dragons. Par- 
fois aussi l'on découvrait, plantée sur ses roues, la gueule 
en l'air, une pièce contre avions ou l'énorme cylindre 
bâillant d'un projecteur. 

Entre Audun-le-Roman et Pierrepont, notamment pen- 
dant un arrêt à Joppécourt, sur le plateau, il nous arriva 
d'entendre gronder le canon. Je reconnus avec plaisir et 
dans un léger battement de coeur ce bruit familier. Ceux 
qui ne l'avaient jamais entendu, sinon aux manoeuvres, et 
c'étaient les plus nombreux, en furent tout excités. Un 
grand frémissement courut le long du train. Officiers et 
sous-officiers, descendus sur le ballast, écoutaient, la main 



LE BOUCHER DE VERDUN 121 

aux oreilles, et se communiquaient joyeusemeut leurs im- 
pressions. Le grondement était sourd, profond, lointain. 
On percevait le coup, lourd comme un effondrement i^mr 
terrain, suivi d'un roulement confus qui n'en finissait pas. 
C'étaient quelques-uns de nos mortiers, tapis dans la forêt 
de Spincourt, qui tiraient sur les forts de Verdun. 

Nous nous éloignâmes progressivement de ces parages 
pour nous enfoncer dans les vallées pittoresques de 
l'Ardenne. Partout les pentes se couvraient de bois, se 
coupaient de gorges, s'échancraient de fagnes tourbeuses 
ou d'étroites prairies. On passait des ponts et des via- 
ducs. Le pays était agricole et ouvrier. Après Montmédy, 
dont les Français avaient fait sauter le tunnel en éva- 
cuant la place en 1 9 1 4, et que l'on contournait par une 
déviation de quelques kilomètres, c'était Margut et ses 
filatures, Blagny et ses usines, Carignan avec ses forges 
et ses halles, Brévilly et son église fortifiée. Mais aucune 
fumée ne panachait les cheminées, aucun bétail ne pais- 
sait aux herbages. Une maigre population de vieillards, 
de femmes et d'enfants poussait pour nous la charrue 
derrière d'étiques chevaux, semait le blé, le seigle ou 
l'avoine, arrachait les pommes de terre, hersait, plantait 
ou ensilait, parfois sous l'œil et la carabine d'un gen- 
darme prussien. 

Il était près d'une heure quand nous entrâmes en gare 
de Sedan. Une surprise m'y attendait, sous les espèces 
d'un télégramme de la 5 e division, qui me fut remis à 
l'arrivée et où je recevais l'ordre de rester à Sedan pour 
me tenir à la disposition du commandant de station de 
cette place. Je fis donc mes adieux au lieutenant Siebel, 
je reçus le salut de mes hommes et laissai repartir sans 
moi le train pour la Champagne. 



122 LE BOUCHER DE VERDUN 

Je me présentai aussitôt à la Kommandantur de la 
gare. Un sous-officier de service me répondit que le major 
commandant était en train de dîner et eue j'eusse à 
repasser une heure plus tard. Je n'eus d'autre parti à 
prendre que de faire comme le major commandant, ce 
qui me convenait fort bien, car j'avais grand faim, et je 
me dirigeai du côté du buffet. 

La gare de Sedan était merveilleusement ordonnée, 
reluisante de propreté et frappait par son aspect de belle 
tenue et même d'élégance. Des sentinelles impeccables en 
garnissaient les issues, des drapeaux allemands aux cou- 
leurs fraîches en décoraient les baies, un grand air d'ap- 
parat solennisait les quais, les salles et les visages. Sur 
les murs et les écriteaux s'inscrivait, maintes fois répété, 
en caractères gothiques, ce nom magique : ©ebnn 

Au buffet, qu'encombrait une foule de brillants offi- 
ciers, de civils cossus et de dames en pompeuses toilettes 
c!e ville, on se serait cru dans un grill-room de palace, en 
temps de grandes manœuvres. Je cherchai avec une vaine 
curiosité quelques têtes qui pussent être françaises; je n'en 
découvris pas, sauf peut-être de deux ou trois femmes 
assez délurées, attablées en compagnie de jeunes lieute- 
nants. Des maîtres d'hôtel en habit assuraient un service 
choisi. Je pris place à un guéridon et me fis présenter le 
menu rédigé en allemand. 

Quelque peu interloqué de tomber au milieu d'une 
société si distinguée, fort intrigué surtout par l'arrêt brus- 
que de mon voyage et la destination inconnue qui allait 
m'être assignée, il me vint soudain à l'esprit, tout en 
dégustant une excellente perdrix, que je me trouvais sur 
un point particulièrement intéressant de la zone des opé- 
rations. A vingt kilomètres nord-ouest, sur cette même 



LE BOUCHER DE VERDUN 123 

ligne ferrée, se trouvait la double ville de Charleville- 
Mézières, en ce moment résidence de S. M. l'Empereur 
et siège de l'Etat-Major général, tandis qu'à quarante 
kilomètres sud-est, sur la ligne qui de Sedan remontait 
la vallée de la Meuse, était Stenay, quartier général de 
S. A. I. et R. le Kronprinz allemand. A l'idée de ces 
proximités sensationnelles, je fus pris d'un saint tremble- 
ment et je me mis à manger beaucoup plus respectueu- 
sement la suite de mon repas. 

Qu'allait-il m'arriver, mein Coït? Serais-je admis un 
jour à contempler l'un ou l'autre de ces augustes visa- 
ges? A cette perspective, qui n'avait point à être reléguée 
hors du domaine du possible, mon cœur bondissait d'émoi 
dans ma poitrine, mon âme allemande tressaillait de loya- 
lisme et d'exaltation patriotique. Je me voyais déjà passé 
en revue de combat ou de garde d'honneur par l'un de 
ces héros laurés de la victoire, recevant peut-être person- 
nellement un ordre de la bouche d'un de ces personnages 
presque divins. Je m'imaginais félicité par l'un d'eux à la 
suite de quelque exploit valeureux ou, sort funèbre mais 
non moins glorieux, blessé à mort et rendant le souffle sous 
le reflet de cette rayonnante présence. 

Ma pensée se reportait alors sur ma Dorothéa, dont, 
par anticipation et dans l'éventualité de ce tragique des- 
sein, j'avais cueilli la belle chair, et je me plaisais à me 
représenter quels seraient à la fois sa douleur et son 
orgueil, quand elle recevrait, en mémoire de moi et en 
accomplissement de ma dernière volonté, la croix qu'au- 
raient épinglée sur le drapeau noir, blanc, rouge de mon 
cercueil la main majestueuse de l'Empereur ou les doigts 
sérénissimes du Kronprinz. 

Mais la poursuite de ce rêve et l'assouvissement de 



124 LE BO'JCHER DE VERDUN 

mon appétit m'avaient conduit jusqu'à deux heures et 
demie. Il était temps de repasser à la Kommandantur. Le 
major s'y trouvait, et je reconnus en ce gros officier, abon- 
damment moustachu et violemment sanglé dans un uni- 
forme chamarré de décorations, un des dîneurs du buffet. 

— Premier-lieutenant Hering? C'est parfait. Je vous 
attendais. Les instructions que j'ai pour vous, monsieur 
le premier-lieutenant, portent que vous devez vous rendre, 
par les voies les plus rapides, à Dun-sur-Meuse. 

Il me remit mon ordre de route et m'informa que la 
voie la plus rapide consistait à monter dans un train qui 
passerait une heure plus tard en gare de Sedan et qui me 
mènerait en deux petites heures à destination. 

— Bon voyage, Herr Oberleulnant, et faites-nous là- 
bas de la belle besogne! 

Dun-sur-Meuse... J'avais quelque souvenir d'avoir 
entendu prononcer ce nom-là... Dun-sur-Meuse!... Où 
diable... Ah!... Je me rappelai cet extraordinaire Sos- 
thène Rossignol, qui m'avait donné des leçons de français 
à Magdebourg. C'était lui qui m'avait parlé de Dun- 
sur-Meuse, où il avait des parents. Je consultai mes car- 
tes pour identifier cette localité. Elle se trouvait à une 
douzaine de kilomètres en amont de Stenay et à une dou- 
zaine de kilomètres des premières lignes du front de Ver- 
dun. Ce n'était pas encore l'avant, mais c'en était bien 
près. Qu'allais-je faire là, loin de mon régiment, et pour- 
quoi m'y envoyait-on? 

Le train où je montai était une rame légère exclusive- 
ment composée de voitures de première classe et de 
wagons-salons de la Compagnie française de l'Est. La 
centaine de voyageurs qui en occupaient les fauteuils ou 
en animaient les couloirs me parurent être du même 



LE BOUCHER DE VERDUN 125 

monde que les dîneurs de Sedan : officiers de l'Etat- 
Major ou du Grand-Quartier, la bande rouge amarante 
au pantalon, fonctionnaires militaires, l'aigle à la cas- 
quette, hussards à brandebourgs, uhlans à plastron, méde- 
cins à caducée et à collet noir, intendants bedonnants, 
sveltes attachés de cabinet ou de chancellerie. J'aperçus 
un général de la Garde, la torsade à l'épaule et la litze 
à la manche. Parmi la douzaine de civils, deux ou trois 
gentlemen en feutre vert et en moustache cirée, diamant à 
la cravate et cigare au bec, pouvaient appartenir sans trop 
de doute à la police secrète de campagne. Plusieurs dames 
au verbiage sonore et en luxueux manteaux de fourrure 
lançaient leurs fusées de rire et leurs simagrées féminines 
dans la fatuité un peu gourmée des hommes. 

Je ne connaissais personne et me trouvais trop inti- 
midé pour tenter de nouer aucune conversation; personne 
non plus ne m'adressa la parole. Mon impression de gran- 
des manoeuvres, de Kriegspiel et de festivité militaire 
s'accentuait et fût devenue prédominante, n'eût été le 
spectacle cinématographique qui se déroulait le long de 
la ligne et rappelait avec force à la réalité de la guerre. 
Les trains que nous croisions ne ressemblaient pas au 
nôtre et n'étaient point différents des convois hérissés et 
volumineux que nous avions rencontrés en si grand nom- 
bre depuis Thionville. Sur la voie et ses alentours s'exé- 
cutaient d'énormes travaux où s'évertuaient nos pionniers 
et auxquels étaient contraints de copieux contingents de 
prisonniers et des populations entières de civils : terras- 
sements, creusement de tranchées, construction de bara- 
quements et de hangars, abatage d'arbres, pose de rails 
et de fils télégraphiques. A mesure qu'on avançait, les 
chantiers se multipliaient. A Villers, une nouvelle voie 



126 LE BOUCHER DE VERDUN 

commençait à doubler la nôtre du côté de la Meuse. E'ie 
se quadruplait à la station d'Autrecourt et s'enfonçait 
dans l'intérieur du pays. 

Le train, qui avait déposé en cours de route quelques- 
uns de ses voyageurs, se vida à peu près complètement à 
Stenay. Le général, les officiers d' Etat-Major, les poli- 
ciers et les dames en fourrures y descendirent. Un grand 
papotage s'éleva sur le quai, au milieu du cliquetis des 
sabres et du tintement des éperons. On entendait bruire 
des autos. 

A Dun, ce fut mon tour. Le train n'allait pas plus 
loin. Là aussi de gros ouvrages s'exécutaient et l'on y 
terrassait, on y charroyait, on y charpentait et l'on y bou- 
lonnait plus considérablement encore qu'ailleurs. Je don- 
nai l'ordre à un soldat de prendre mon bagage et de 
me guider jusqu'à la Kommandantur. L'obscurité com- 
mençait à se faire, qu'opacifiait une bruine assez dense. 
Nous suivîmes une chaussée empierrée et noyée de boue 
entre des terrains bas. Nous traversâmes plusieurs pon- 
ceaux, un pont sur un canal, puis un pont plus long sur 
la Meuse. Nous longeâmes une rue coudée, d'où nous 
passâmes sur un nouveau pont qui franchissait en biais 
un autre bras de la rivière. Une file de toits silhouettait 
le long de la rive ses ombres baroques. Nous tournâmes à 
gauche, suivîmes une rue obscure obstruée de soldats 
indistincts, et nous débouchâmes devant une façade noire, 
d'où filtraient, à travers les rainures de contrevents clos, 
de minces filets de lumière. Des sentinelles qui en gar- 
daient l'entrée émergèrent des ténèbres. Je fus introduit 
dans l'intérieur très éclairé d'un édifice spacieux qui 
paraissait loger plusieurs services d'armée. 

Sur un corridor dallé s'ouvraient des salles gorgées 



LE BOUCHER DE VERDUN 127 

d'un remuement administratif et militaire où, au milieu 
du brouhaha, des jurons, de la fumée, du cliquetteraient 
des machines à écrire et dans un grand va-et-vient d'offi- 
ciers, de feldwebels et de sergents, se paperassait, se dres- 
sait, se classait toute une gestion d'inspection d'étapes. 
Des inscriptions à la craie se lisaient sur les portes : Intert- 
dantur, Quartierleistung, V erpflegungsltommission, Feld- 
postamt... Une cour donnait accès à d'autres locaux. Un 
pavillon voisin logeait une Feldpolizei. Conduit par un 
planton, je montai au premier étage. Une porte annon- 
çait sur une pancarte grossièrement clouée : Komman- 
daniur. J'entrai dans le bruit, le griffonnage et le brouil- 
lard des pipes. C'était une vieille salle au plafond à soli- 
ves, aux trumeaux boisés, meublée de banquettes, de 
bureaux et de tables. Une grande chromolithographie du 
Kaiser enluminait violemment une paroi. 

Je m'avançai vers le colonel commandant, me présen- 
tai et lui montrai mon ordre de route. 

Tandis que j'échangeais quelques mets avec lui, j'en- 
tendis derrière moi une voix chantante qui ne m'était pas 
inconnue : 

— Lieutenant Hering!... Par quel heureux hasard... 
Je me retournai. Je vis une haute stature flexible et 

dandinante, surmontée d'une tête aristocratique à fine 
moustache blonde et à regards doucereux. C'était le pre- 
mier-lieutenant comte von Kubitz, le beau Max d'Aix-la- 
Chapelle, notre grand dolichocéphale blond en personne. 

— Lieutenant Hering!... répétait-il, chaleureux et 
souriant de ses dents trop blanches. 

— Oberleuinant, rectifiai-je. 

— Ah! pardon, je n'avais pas remarqué... Tous mes 
compliments... Mais que vois-je aussi? Vous appartenez 



128 LE BOUCHER DE VERDUN 

maintenant à notre division... et vous êtes du même régi- 
ment que moi!... 

Je lui contai l'histoire de mon changement de corps. 

— Et depuis quand êtes-vous à Dun? 

— J'arrive à l'instant. 

— C'est parfait, fit-il. Mais ce n'est pas tout. Il va 
falloir vous loger, et ce ne sera pas facile. Tout est plein. 
Il y a ici une grosse Etappen-Inspektion, dont les services 
occupent la moite de la ville. Le reste est pris par les 
officiers pour leur logement particulier. 

— Et les habitants? demandai-je. 

— On leur laisse deux pièces par maison. Le surplus 
est réquisitionné. Dites donc, Flachsmann, continua-t-il 
en s'adressant à un sergent, il faudrait trouver pour 
demain un logement pour mon ami monsieur le lieute... 
je veux dire monsieur le premier-lieutenant Hering. 
Quelques chose de propre et d'agréable, si c'est possible. 

— A vos ordres, monsieur le premier-lieutenant. Je 
crois pouvoir promettre à monsieur le premier-lieutenant 
que monsieur son ami monsieur le premier-lieutenant aura 
demain ce qu'il lui faut. 

Il salua militairement et je lui remis un billet de dix 
marks. 

— Pour ce soir, reprit le grand dolichocéphale blond, 
on pourra vous donner un lit de camp dans un coin de 
l'auberge du Grand Cerf, où nous avons notre casino et 
où vous allez me faire le plaisir de venir souper avec moi. 

J'acceptai, heureux de n'être pas seul dans cette four- 
milière militaire où je venais de tomber comme un han- 
neton. Nous sortîmes. Suivis de mon porteur de bagage, 
nous nous engageâmes dans l'obscurité de la ville, ris- 



LE BOUCHER DE VERDUN 129 

quant à chaque pas de nous heurter aux ombres bruyan- 
tes et cliquetantes qui la peuplaient. 

— Est-ce qu'il vient des avions, questionnai-je? 

— Rarement. Nous sommes ici dans un secteur tran- 
quille. Pour le moment, du moins, ajouta-t-il, car, à en 
juger par le travail qui se fait depuis quelque temps, il 
pourrait bien y avoir du changement sous peu. 

Après avoir malaisément parcouru quelque trois cents 
mètres d'un pavé gras, nous arrivâmes à l'auberge du 
Grand Cerf, dont la porte poussée nous ramena en pleine 
lumière. C'était une maison qui devait être en temps 
ordinaire de troisième ou quatrième ordre, mais qui, 
aménagée presque luxueusement à notre usage et brillam- 
ment fréquentée comme elle l'était, faisait assez bon 
effet. Les deux autres établissements de la localité, l'hôtel 
de la Gare et l'hôtel des Voyageurs, avaient été égale- 
ment transformés en casinos. Mais le Grand Cerf était 
le plus recherché, car il avait l'avantage d'avoir conservé 
ses tenanciers français, notamment la patronne, M me Gail- 
lard, qui était un cordon bleu. Je m'en aperçus sans plus 
tarder. Présenté à quelques-uns de mes futurs camarades, 
nous prîmes place autour d'une table chargée d'une 
magnifique argenterie, qui n'appartenait sans doute pas à 
l'auberge, et de vins de marque, qui ne sortaient peut-être 
pas primitivement de sa cave. Et je ne fus pas le dernier 
à faire honneur aux excellents plats qui nous furent servis. 

— Et voilà, fit von Kubitz; ici, mon cher, nous 
n'avons pas d'autre distraction : la cuisine, le vin et le jeu. 

— Pas de théâtre, de concert? 

— Rien. Des conférences d'officier. Dun est un trou. 
La bourgade n'a pas mille habitants, et il en reste deux 
cents. 

9 



130 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Vous ne vous ennuyez pas? 

— On ne nous en laisse guère le temps. Mais quand 
j'ai une journée libre, je cours à Stenay. Là on s'amuse, 
là on est gai, là c'est la belle vie! 

— Vous connaissez Son Altesse Impériale le Kron- 
prinz? 

— Je crois bien. Quel homme charmant! Il faudra 
que je vous introduise dans ce milieu ultra-captivant. 

— C'est que, dis-je, je ne suis pas titré comme vous. 

— Ce serait une difficulté en temps de paix, fit le 
comte von Kubitz. Mais en campagne il n'en est pas de 
même. Votre grade suffit, si les circonstances s'y prêtent. 
N'oubliez pas que vous êtes maintenant un officier de 
son groupe d'armées. 

Ces perspectives, un peu légèrement ouvertes peut-être 
par le grand dolichocéphale blond, que je n'eusse jamais 
supposé devoir être si aimable pour moi, me remplirent 
d'ivresse. Le vin aidant, nous évoquâmes les joyeux sou- 
venirs d'Aix-la-Chapelle. Puis il me conta ses aventures 
depuis son retour au III e corps et comme quoi il avait fini 
par être envoyé à Dun en qualité d'officier de liaison de 
la 5 e division, fonction qui allait sans doute être aussi la 
mienne. Nos compagnons n'étaient pas moins gais que 
nous et nous régalèrent à leur tour de quelques histoires 
magnifiquement scabreuses. La partie de cartes s'engagea 
ensuite et je perdis élégamment quelques centaines de 
marks. Cela me rappela encore les beaux jours d'Aix-la- 
Chapelle, et peut-être en était-il de même pour le blond 
Max, car je le sentis plusieurs fois se pencher sur moi et 
m'embrasser, comme si j'avais été la belie et garçonnière 
baronne von K... 



LE BOUCHER DE VERDUN 131 

Le lendemain, quand je me présentai au bureau des 
logements de la Kommandantur, je retrouvai le sergent 
Flachsmann, qui me dit : 

— Monsieur le premier-lieutenant, je crois que j'ai 
votre affaire. C'est une maison sise au bout de la ville, 
sur la route de Verdun, et qui ne loge encore personne. 
Elle appartient à deux vieilles personnes, les époux Lor- 
meau, qui l'habitent. Il doit s'y trouver deux ou trois 
bonnes pièces disponibles, où vous n'aurez qu'à faire 
votre choix et à vous installer de votre mieux, monsieur 
le premier-lieutenant. 

— Allons voir ça. 

— A vos ordres, monsieur le premier-lieutenant. 
Nous suivîmes, du côté de l'amont, la longue rue qui 

bordait la Meuse. Un moulin y caricaturait sa carcasse 
noircie. Bon nombre de maisons étaient incendiées ou 
détruites, mais on avait réparé tant bien que mal celles 
qui pouvaient encore être utilisées pour le logement des 
troupes ou les services de l'Inspection d'étapes. 

— Les dégâts datent de 1914, dit Flachsmann. Nous 
avons rapiécé ce que nous avons pu. Il n'y a rien eu 
depuis, que quelques toits détériorés par les avions fran- 
çais. 

Le temps était gris, mais il ne pleuvait plus. Nous 
pataugions dans la boue et nous circulions péniblement à 
travers le charroi. De temps en temps, la sourdine de 
quelques coups de canon indistincts et comme ouatés 
signalait la proximité du front. 

L' avant-dernière maison citadine, avant les bicoques 
éparses amorçant la campagne, présentait en alignement 
de la rue une vieille façade grise sans style, percée de 
deux rangs de fenêtres à contrevents d'un ocre terni que 



132 LE BOUCHER DE VERDUN 

surmontait un œii-de-bceuf ouvert dans un pignon latte. 

— Nous y sommes, dit le sergent en tirant le pied de 
biche de la porte. 

Un grêle carillon tinta à l'intérieur et nous vîmes pres- 
que aussitôt survenir un petit vieillard à l'impériale trem- 
blotante et aux grands yeux noirs tout inquiets sous des 
sourcils blancs broussailleux. 

— Donnerwetler!... Jampre... Offizier... logieren... 
commença le sergent Flachsmann d'un ton menaçant. 

Je crus devoir venir à son secours. 

— Monsieur, fis-je très poliment et en portant la 
main à ma casquette, j'ai besoin d'un logement. Vous 
avez des chambres disponibles. Ayez l'obligeance de me 
les montrer. 

Nous étions dans un assez vaste vestibule carrelé, com- 
plètement vide, sauf quelques patères où pendaient des 
défroques. A gauche s'ouvrait une cuisine. Entre deux 
belles portes de chêne, l'une au fond, l'autre à droite, la 
cage d'un escalier montait à l'étage. 

— Veuillez entrer, messieurs, nous dit le vieillard en 
ouvrant la porte de droite. 

Nous pénétrâmes dans une grande pièce planchéiée, 
sans rideaux aux fenêtres, à laquelle une table oblongue, 
quelques sièges de paille et un buffet de sapin chargé 
d'une modeste vaisselle donnaient l'aspect d'une pauvre 
salle à manger. Une dame d'une cinquantaine d'années, 
aux cheveux grisonnants sous une coiffe de fausse dentelle 
noire, maigre et les yeux rougis, enfouie dans un vieux 
châle de laine, se leva à notre entrée, quittant une chauf- 
ferette, qui était le seul feu de la pièce. 

— Vous êtes monsieur et madame Lormeau? dis-je. 

— Oui, monsieur, répondirent-ils l'un après l'autre. 



LE BOUCHER DE VERDUN 133 

Je répétai ma question relative aux chambres. 

— Donner wetterl... Ja, jampres! tonitrua Flachs- 
mann... Là êdre ine jampre! reprit-il, le bras tendu vers 
une porte qui s'encadrait dans la paroi opposée à la rue, 
à hauteur de celle que nous avions vue au fond du ves- 
tibule. Oufrez!... 

— Il y a là une chambre, en effet, dit la dame 
française, mais qui n'est pas libre. 

— C'est là que vous couchez? demandai-je. 

— Non, monsieur, notre chambre à coucher est au 
premier étage. 

— ■ Drois jampres!... drois jampres! hurla le sergent 
en abattant un poing formidable sur la table. 

— Ne vous fâchez pas, messieurs, fit très doucement 
et sans s'émouvoir M me Lormeau, tandis que la barbiche 
blanche de son mari s'angoissait d'un tremblotement recru- 
descent. Nous sommes prêts à descendre coucher ici dès 
que vous aurez besoin du haut et à la première injonc- 
tion. Mais prenez la peine de me suivre, vous verrez 
mieux ce qui peut vous convenir. 

Nous regagnâmes le vestibule et l'on nous ouvrit la 
porte du fond. Elle donnait accès dans une ample et 
magnifique pièce, parquetée et lambrissée, qui avait dû 
être le salon, mais qui, veuve de tout ameublement, ne 
conservait de son ancien confort qu'une superbe cheminée 
empire en marbre, elle-même démunie de la moindre gar- 
niture. Deux hautes fenêtres et une porte-croisée à petits 
châssis donnaient sur un grand jardin en culture maraî- 
chère, qui descendait jusqu'à la Meuse, dont on aperce- 
vait par places les luisances grises entre les branches 
dépouillées. 

Nous montâmes ensuite à l'étage, précédés par la 



134 LE BOUCHER DE VERDUN 

démarche maigre de M me Lormeau et suivis par !e pas 
ankylosé du vieux Français. Quatre pièces le compo- 
saient : deux sur la rue, deux sur le jardin. Le sergent 
vérifiait les lieux et prenait des notes. Les deux pièces du 
devant étaient à peu près nues. Une lessive y séchait; des 
pommes de terre s'y conservaient sur une couche de paille. 
Il en était de même de la chambre qui, sur le jardin, 
correspondait au salon du rez-de-chaussée. M m * Lormeau 
dit en nous la montrant : 

— C'est la chambre de notre fils. 
Elle porta son mouchoir à ses yeux. 

— Et cù est-il, votre fils, madame? demandai-je. 

— Je ne sais pas. Nous n'avons aucune nouvelle 
de lui. 

— Il est en France? 

— Je l'espère. Notre fils est soldat. 

— Et vous ne savez rien de lui? 

— Rien. 

— Rien, confirma le vieillard. Nous ne savons s'il 
est mort ou vivant. Depuis quinze mois, nous sommes sans 
communication avec le monde. 

La seconde pièce sur le jardin, qui devait corres- 
pondre à la pièce du bas dont le sergent Flachsmann 
avait montré si véhémentement la porte, était celle où 
couchait le vieux couple. Elle montrait un lit à courtine 
de reps, un lavabo disloqué, un fauteuil de jonc, deux 
chaises cannées. 

— Votre mobilier est plutôt sommaire, crus-je pou- 
voir observer. 

— On nous a tout pris, monsieur, répondit calme- 
ment M rae Lormeau. Ils ne nous ont laissé que le strict 
nécessaire; ce lit et ce que vous avez vu en bas. 



LE BOUCHER DE VERDUN 135 

Je me mordis les lèvres. Puis, pour réparer ma bévue, 
je dis : 

— Et vous n'avez pas peur, madame, de coucher 
ici, à l'étage? 

— Peur de quoi? demanda-t-elle. 

— Mais, peur des bombes... des bombes françaises?... 

— Oh! monsieur, fit-elle tristement, pourquoi crain- 
drions-nous la mort, maintenant?... Qu'une bombe nous 
tue, elle sera la bienvenue... et si c'est une bombe fran- 
çaise, tant mieux!... D'ailleurs, ajouta-t-elle, entre le toit 
et cet étage, il y a encore les greniers. 

— Vous n'avez jamais eu de bombe d'avion? deman- 
dai-je. 

— Si, monsieur, une fois, l'année dernière... Nous 
avons entendu un certain fracas... 

— Un assez fort fracas, fit le vieillard. 

— Mais nous ne savons si 11 bombe a réellement 
touché notre toit. Du moins, nous ne nous sommes jamais 
aperçus qu'elle ait fait de dégâts. 

Mon choix était fait. Je prenais le salon du bas. Nous 
y redescendîmes. La pièce me convenait tout à fait. 
Outre qu'elle était la plus belle de la maison, elle pré- 
sentait l'avantage de la proximité de la cuisine et du 
plain-pied avec le jardin. Un petit local attenant, qui la 
séparait de la cuisine et avait dû servir d'office, logerait 
mon ordonnance, et une sorte de renfoncement du côté 
de la seconde chambre située vers le jardin me fournirait 
un cabinet de toilette. Déjà Fîachsmann, un mètre à la 
main, mesurait, arpentait, combinait. 

— Nous allons vous arranger quelque chose de coquet, 
monsieur le premier-lieutenant, dit-il. Allons au garde- 
meuble. 



136 LE BOUCHER DE VERDUN 

Je quittai ces braves gens de Lormeau, en les préve- 
nant que je reviendrais réinstaller dans l'après-midi. 

Le magasin du mobilier de l'armée se trouvait prè3 
de la gare. Nous nous y rendîmes, après être préalable- 
ment passés à la Kommandantur pour les autorisations de 
délivrer. C'était un vaste hangar rempli de tout ce qui 
avait été pillé, volé, déménagé, réquisitionné dans la 
ville et ses environs. On s'y serait cru chez Wertheimer. 
Ce qui avait une valeur d'art, d'ancienneté ou de richesse 
avait été dirigé sur l'Allemagne, tandis que l'ordinaire, 
l'usuel, le médiocre était envoyé aux cantonnements et 
aux tranchées. Le garde-meuble de Dun conservait le 
reste pour les besoins de l'inspection d'étapes et la com- 
modité des officiers et sous-officiers qui résidaient dans 
la région. On y voyait, entretenus et classés en séries par 
les soins de magasiniers diligents, des lits de toute espèce, 
des sommiers, des divans, des poêles, des bahuts, des 
tables,, des dressoirs, des bureaux, des consoles, des 
glaces, des tapis, des tentures, des piles de linge, de 
matelas et de couvertures, des malles de vêtements, des 
caisses de vaisselle, bref tout ce qui pouvait servir à 
monter une maison, depuis le nécessaire jusqu'à l'agréable, 
de l'ébénisterie, de la cristallerie, de la ferblanterie, de 
la chaudronnerie, de la brosserie, de la faïencerie, jus- 
qu'à des lustres, des livres, des horloges et des pianos. 

J'étais émerveillé, et un peu embarrassé, tant le choix 
était grand. Je fis deux ou trois fois le tour de ce bazar. 
Si ma Dorothéa avait été là, je l'aurais volontiers con- 
sultée. Et je songeais au jour où nous aurions à faire 
une promenade semblablee, dans Halle, Magdebourg ou 
Berlin, en vue de nous mettre en ménage. 

Je finis par retenir un beau lit genre Empire, en acajou 



LE BOUCHER DE VERDUN 137 

et marqueterie, une commode de palissandre, une armoire 
à glace, un bureau ministre, un canapé, une demi-dou- 
zaine de fauteuils et sièges en cuir des plus confortables. 
J'arrêtai le mobilier de toilette et la literie, désignai les 
ridaux, commandai la moquette. Puis, me rappelant ma 
belle cheminée de marbre, je lui choisis sa garniture, la 
pendule, les vases, les chandeliers, ainsi que sa galerie 
de foyer. Je pris aussi une bibliothèque, que jo munis 
d'ouvrages français de littérature. Je songeai un instant 
à me fournir d'un piano, mais j'y renonçai, n'étant pas 
exécutant moi-même et ne tenant guère à inviter chez 
moi le comte von Kubitz, dont les Schubertiana et les 
Schuhmanniana auraient ravivé encore davantage et d'un 
peu trop près les souvenirs d'Aix-la-Chapelle et de la 
baronne von K... 

Ayant ainsi pourvu au principal de mon home et 
remettant à plus tard d'en compléter l'assortiment en 
menus objets, je donnai l'ordre d'emménager. On char- 
gea le tout sur un camion automobile, qu'accompagnèrent, 
pour procéder à l'installation, deux soldats déménageurs, 
un soldat menuisier et un soldat tapissier. Il ne me restait 
plus qu'à m'assurer d'une ordonnance. Flachsmann, qui 
décidément était ma providence, me recommanda pour ce 
service un garçon un peu bête, mais très dévoué, un brave 
Altmarkien nommé Schmutz, qu'il m'envoya en effet deux 
heures après. Il me plut et je l'arrêtai. Schmutz se mit 
aussitôt à témoigner de son zèle en donnant le coup de 
main aux déménageurs et en prenant possession de la 
cuisine, dont l'usage devait m'être commun avec mes 
hôtes français. 

Le soir tout était terminé, et, après avoir jeté un regard 
satisfait sur mon nouvel intérieur, j'allai souper au Grand 



138 LE BOUCHER DE VERDUN 

Cerf, où je retrouvai la compagnie de la veille. Mais je 
ne m'y attardai pas jusqu'à la fermeture. Fatigué de ma 
nuit précédente, passée dans ma mauvaise soupente de 
l'auberge, et pressé d'expérimenter les douceurs de mon 
chez moi, je me retirai avant le moment de la partie de 
cartes et des épanchements fâcheux du grand dolichocé- 
phale blond. 

Rente dans mes pénates, j'y trouvai un bon feu de 
bois pétillant dans la cheminée et, sur mon bureau, une 
fort convenable lampe à pétrole éclairant de sa flamme 
douce, à défaut de l'électricité que je me promettais de 
faire poser, mes meubles, mon tapis, mes livres et mes 
murs, ceux-ci nus peur le moment, mais où je comptais 
bien accrocher plus tard quelques tableaux. Mes Fran- 
çais devaient être depuis longtemps couchés, car seul, 
naturellement, j'étais autorisé à avoir de la lumière, et 
encore tous volets et rideaux strictement clos. Schmutz 
me tira mes bottes et m'apporta des pantoufles. Puis il 
me prépara un thé excellent, qu'il accompagna d'un fla- 
con de rhum, ayant déjà trouvé moyen de constituer à 
mon usage, et peut-être aussi au sien, un petit cellier. Sur 
quoi, bien enfoncé dans un de mes fauteuils, les pieds 
aux chenets, je bourrai une vieille pipe d'étudiant et, 
tout en envoyant à mon plafond de béates bouffées, je 
me mis à relire une lettre de Dorothéa qui était arrivée 
pour moi dans la journée et qu'on m'avait remise à la 
Kommandantur. 

Ma chère Dorothéa se portait fort bien et m'accab'ait 
de ses effusions d'amour. Mais elle était tourmentée d'une 
inquiétude dont elle ne pouvait s'empêcher de me faire 
part. Elle avait grand'peur de se trouver enceinte de mes 
œuvres. Cette perspective, dont, sous le coup de la pas- 



LE BOUCHER DE VERDUN 139 

sion et l'ardeur de mon désir, elle n'avait pas envisagé 
d'abord toute la gravité, lui paraissait maintenant terrible. 
Certes, dans neuf mois, la guerre serait finie. Mais le 
serait-elle assez tôt pour que nous pussions nous marier 
avant que son état fût devenu visible? Si le conseiller de 
cour, son père, était assez sourd pour n'avoir pas entendu 
nos ébats, il ne serait pas assez aveugle pour ne pas 
s'apercevoir un jour de la suite qu'ils comportaient. 
Toutes mes belles paroles, auxquelles elle avait eu la 
faiblesse de succomber, s'étaient trouvées fort éloquentes 
sur le moment; mais, l'heure du berger passée, elles 
avaient perdu de leur force et ne lui semblaient plus 
posséder la même vertu. Un enfant, c'était très gentil, 
encore fallait-il qu'il eût un père qui ne fût ni pos- 
thume, ni naturel. Bref, que je mourusse ou que je sur- 
vécusse, la situation restait la même, c'est-à-dire fort peu 
riante pour ma pauvre Dorothéa. 

J'étais, je dois le dire, assez peu ému de ces doléances. 
Ce que pourrait penser ou dire un jour monsieur le con- 
seiller de cour Otto von Treutlingen m'était absolument 
indifférent. Quant aux appréhensions, aux terreurs et aux 
tiraillements moraux — en attendant qu'ils devinssent 
physiques — de ma chère Dorothéa, je n'étais pas sans 
y compatir dans une certaine mesure, mais je ne pouvais 
m' abstenir de juger qu'elle mettait quelque égoïsme bien 
féminin à me les formuler, alors qu'elle était tranquille- 
ment à Goslar, pendant que je me trouvais à la guerre, 
exposé à d'autres dangers. Qu'était-ce, après tout, que 
celui qu'elle courait? Bien peu de chose en comparaison 
de ma vie que je risquais et du sort de la patrie alle- 
mande qui se jouait sur les plaines de France. 

Telles étaient mes réflexions et le point où elles étaient 



140 LE BOUCHER DE VERDUN 

arrivées, quand un bruit singulier vint me tirer de ma 
méditation. C'était une sorte de crissement, comme d'un 
glissement de pas ou d'un froissement d'étoffe, avec par- 
fois un choc confus de meuble ou un tintement léger de 
porcelaine. Intrigué et vaguement inquiet, je prêtai 
l'oreille. Le bruit s'assourdissait, reprenait, cessait une 
minute ou deux, puis recommençait. Une seule chose 
réapparaissait distincte dans ce remuement, c'est qu'il 
provenait non de l'étage supérieur où dormaient les Lor- 
meau, mais de la chambre immédiatement contiguë à la 
mienne. Mon inquiétude s'accrut jusqu'à devenir de 
l'alarme. Au fond, qu'était-ce que cette maison que je 
ne connaissais pas, où je m'étais installé sans défiance 
et qui appartenait à des ennemis qui pouvaient très bien 
avoir machiné contre moi quelque traquenard infâme, 
aposté dans l'ombre un mystérieux égorgeur et fourbi le 
poignard de la trahison? 

Je vérifiai mon revolver et le posai sur mon bureau, 
bien résolu à ne pas fermer l'œil de la nuit. 

Puis, réfléchissant que c'était là une résolution assez 
sotte, vu que j'avais grand besoin de sommeil et que 
j'avais à ma disposition quelqu'un qui pouvait veiller 
aussi bien que moi, j'appelai Schmutz, qui ronflait déjà 
tout habillé sur le lit de camp qu'il s'était dressé à 
l'office. 

— A vos ordres, Herr Oberleutnant. 

— Schmutz, entends-tu quelque chose là? fis- je en 
indiquant la paroi suspecte. 

Il alla y appliquer son oreille, écouta un instant, puis 
grasseya dans un large rire : 

— Ja, ja, Herr Oberleulnant, ça bouge là-dedans... 
Il y a quelqu'un. 



LE BOUCHER DE VERDUN 141 

— Eh bien, mon garçon, dis-je, tu vas te coller dans 
ce fauteuil et monter la garde vigilamment. A la première 
alerte, tu me réveilleras. 

— A vos ordres, Herr Oberleulnant. 

Sur quoi, tranquillisé, je pris possession, à demi-vêtu, 
de mon beau lit français, où je me trouvai si bien, que 
je m'endormis bientôt profondément. 

Quand je me réveillai, la lampe finissait de brûler 
dans la tranquillité absolue de la maison, dont seul le 
grand ronflement de Schmutz, assoupi la bouche ouverte 
dans mon fauteuil, ébranlait le silence. 

— Brigand! m'écriai-je, tu t'es endormi! 

— A vos ordres, Herr Oberleulnant! sursauta-t-il en 
s'ébrouant. 

J'allai pousser les volets. Il faisait petit jour. 

— Quand t'es-tu endormie, brute? 

— Ik v>eess nich, Herr Oberleutnant... C'est venu 
tout seul. 

— Allons, va me préparer du café. 

Et je l'envoyai dans son office d'un grand coup de 
pied dans le derrière. 

Il était six heures. Pas un bruit n'éveillait encore la 
maison. Une diane lointaine de cornets égratignait le 
brouillard. 

Habillé, brossé, ciré et restauré, j'allai prendre mon 
service, sans avoir revu les Lormeau. Dans l'après-midi, 
après avoir dîné au Grand-Cerf, je me mis à la recherche 
du sergent Flachsmann, pour avoir de lui un complé- 
ment d'information sur le logement qu'il m'avait fourni. 
Je le trouvai dans son bureau de la Kommandantur et 
lui fis part de mes soupçons. 



142 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Qu'est-ce que c'est au juste que ces Lormeau? 
demandai-je. 

— Ils m'ont été signalés, me répondit-il, comme de 
bons bourgeois tout à fait inoffensifs. Mais, pour plus 
de précisions, monsieur le premier-lieutenant, si vous le 
désirez, nous irons nous renseigner auprès de la police. 

— Allons-y, dis-je. 

La Feldpolizei occupait, je crois l'avoir dit, un pavil- 
lon voisin de la Kommandantur. C'est là qu'elle avait 
installé sa paperasserie, ses registres, ses fichiers, sa 
chambre de fouille, son dépôt et son cachot. Elle com- 
prenait un lieutenant, chef de service, trois ou quatre 
scribes, une escouades de gendarmes et une demi-dou- 
zaine d'inspecteurs en civil. 

Nous y fûmes reçus par le lieutenant, un officier de 
réserve nommé Moral, de son métier, si je m'en souviens 
bien, commissaire de police à Stendal. Il fut d'une cour- 
toisie parfaite. 

— Enchanté, monsieur le premier-lieutenant, d'avoir 
l'honneur de faire votre connaissance et plus enchanté 
encore si je puis vous être agréable. Etes-vous satisfait 
de Dun? 

— Très satisfait, monsieur, mais le temps est bien 
mauvais. 

— La saison est peu propice. Au premier jour de 
beau, montez sur la hauteur qui domine la ville, vous 
aurez de là une vue admirable. J'espère que vous vous 
plairez ici. La vie n'y est pas trop ennuyeuse et il y a 
quelques Françaises assez piquantes. Au reste, peur ce 
qui concerne la. question femmes, monsieur le prernier- 
licutenâiU, vous pouvez y aller à votre gré et en toute 
sécurité. Voyez plutôt. 



LE BOUCHER DE VERDUN 143 

Il me montra une petite affiche rose dont je pus voir 
ensuite des exemplaires placardés sur divers points de 
la ville et qui était ainsi conçue : 

Toutes les personnes du sexe féminin, âgées de 14 à 
60 ans, et appartenant à un Etat en guerre avec l'Empire 
allemand, doivent se présenter mensuellement à la Kom- 
mandantur pour y être soumises à la visite sanitaire, 

— Hein! s'écria-t-il, sommes-nous assez prévoyants? 
C'est vous dire, monsieur le premier-lieutenant, que si 
vous trouvez une poulette à votre goût, nous vous la 
garantissons. Sur votre désir, nous lui ferions même subir, 
à votre intention, des visites complémentaires. Ne crai- 
gnez pas d'user et d'abuser de nous. Nous sommes ici, 
et c'est une de nos principales fonctions, pour assurer les 
plaisirs et l'hygiène des soldats allemands, et surtout des 
officiers allemands. 

Je remerciai l'obligeant policier de sa complaisance, 
mais je lui exposai que ce n'était pas pour un service de 
cette nature que j'avais, dans la circonstance, recours 
à lui. Informé du point qui me préoccupait, il n'eut qu'à 
consulter une fiche pour me renseigner. 

— La maison où vous avez pris votre logement, me 
dit-il, est habitée par les conjoints Lormeau, âgés respec- 
tivement de 63 et 52 ans, gens tranquilles sur lesquels 
il n'y a rien à dire, et par une célibataire du sexe fémi- 
nin, leur nièce, se disant âgée de 30 ans et qui se nomme 
Juliette Rossignol. 

— Juliette Rossignol! m'écriai-je ébahi. 

— Vous la connaissez? 

— Non, mais j'ai grande envie de la connaître. 

— Tout à votre disposition, monsieur le premier-lieu- 
tenant, fit l'aimable Moral dans un sourire entendu. 



144 LE BOUCHER DE VERDUN 

Etrangetés de la destinée! Je me trouvais donc présen- 
tement séjourner sous le propre toit de l'oncle et de la 
tante de ce Sosthène Rossignol, mon prisonnier français 
de Magdebourg, dont j'avais si brillamment orienté la 
formation, tandis qu'il parfaisait la mienne. Mais ce qui 
me surprenait plus encore, c'était la présence à Dun de 
sa belle cousine, cette Juliette Rossignol, actrice à la 
Comédie-Française, dont il m'avait montré le séduisant 
portrait. Comment se faisait-il qu'au lieu d'être à Paris 
à jouer ses rôles devant un parterre enthousiaste, elle eût 
troqué sa loge d'artiste contre cette chambre voisine de 
la mienne dans une maison taciturne au bord de la Meuse, 
et que pendant que son poétereau de cousin, notre ancien 
prisonnier, s'employait sans doute à cette heure à répandre 
ses poisons en France libre, ce fût elle qui fût notre 
prisonnière en territoire occupé et l'une des brebis assu- 
jetties à la houlette prévoyante de Herr Moral? 

Rentré chez moi la tête pleine de ce petit mystère, qui 
m'occupait un peu plus que je ne voulais me l'avouer, je 
trouvai Schmutz, mon ordonnance, debout dans le renfon- 
cement qui abritait mon cabinet de toilette, les jambes 
légèrement ployées, les mains arcboutées aux rotules, l'œil 
planté à la paroi qui séparait les deux chambres. 

— Qu'est-ce que tu fais là, stupide animal? criai-je 
assez en colère. 

Il retourna vers moi sa face épanouie. 

— A vos ordres, Herr Oberleuinant... Ce qui est là- 
dedans, c'est une femme. 

— Eh bien, drôle, sache qu'elle n'est pas pour toi! 
fis-je avec emportement. Tu me feras le plaisir de ne pas 
y toucher, mon garçon, ou sans ça tu auras à faire à 



LE BOUCHER DE VERDUN 145 

moi!... Mais comment diable, m'étonnai-je, comment 
peux-tu savoir que c'est une femme? 
Un rire niais ouvrit sa bouche. 

— C'est que... je vais vous dire, Herr Oberleuinani... 
îi y a là un trou. 

— Un trou? 

— Ja, Herr Oberleutnani... Un trou dans la muraille. 

Je m'approchai pour examiner l'endroit qu'il me dési- 
gnait de son gros index velu. Il s'y trouvait, en effet, une 
fente qui ouvrait un léger jour sur la chambre voisine. 
Je n'hésitai pas à y appliquer l'œil à mon tour. Mon 
regard aperçut assez difnciîemeent, au delà d'un bout de 
tapis usé, une table de toilette en bois blanc, que char- 
geaient des boîtes, des petits pots, des étuis, des brosses, 
des houppes, des pinceaux, des tampons, de3 tubes, 
devant un vieux miroir ovale dans un cadre d'acajou. 
Rien d'autre n'apparaissait dans le champ étroit de ma 
vision, sinon que le miroir reflétait le coin d'un lit de 
fer et une jupe haillonneuse de cotonnade noire posée 
sur le dossier d'une chaise. 

— Est-elle là? demandai- je à Schmutz. 
Il fit un signe négatif, ajoutant : 

— Elle est partie, un cabas au bras, avec la vieille 
dame pour le ravitaillement américain. 

— Et... par le trou, tu l'as vue? 

— Ja, ja, s'égaya-t-il lourdement. 

— Comment est-elle? 

— Oh! laide à faire peur, Herr Oberleutnant. 

— Comment, laide à faire peur? 

— C'est coînme je vous le dis. 

— Buffle!... En tout cas, tu as compris la consigne : 
pas un mot, pas un geste! 

10 



146 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Elle sera facile à observer. A vos ordres, Herr 
Oberhuinant. 

Quoi qu'il en fût, le principal était que je me sentais 
maintenant tout à fait tranquillisé, prêt à rire même de 
mes absurdes appréhensions. Aussi quand, le soir, je fus 
de retour du Grand Cerf, je n'armai point, comme la 
veille, mon revolver, j'ordonnai à Schmutz d'aller ron- 
fler à l'office et ce fut sinon sans trouble, du moins dans 
un trouble tout différent, que j'entendis le bruissement de 
ma gracieuse voisine; car, en dépit du jugement peu 
flatteur de ma brute d'ordonnance, je me refusais à pen- 
ser que, fut-elle même un peu moins jolie que ne me 
l'avait présentée sa photographie, elle ne fût pas encore 
parfaitement agréable et charmante. Et l'on ne me croi- 
rait sans doute pas, si je niais d'avoir essayé d'en sur- 
prendre le tableau tentateur et de m'être approché en 
tapinois sur mes pantoufles du pertuis qui me séparait 
d'elle, pour y glisser une prunelle indiscrète : mais la 
chambre n'avait pas de lumière et je ne distinguai rien. 

Aiguisée par mon insuccès, ma curiosité était devenue 
si vive le lendemain, qu'en revenant de mon service, pour 
lequel j'avais dû partir avant le jour, et voulant en avoir 
le cœur net, j'allai frapper chez les Lormeau. 

Le petit vieillard vint m'ouvrir. J'entrai, saluai mili- 
tairement M me Lormeau, toujours enfouie dans son châle, 
puis je pris place à califourchon sur une chaise, le sabre 
rudoyant le plancher, et je demandai sévèrement : 

— Vous avez une jeune fille avec vous? 

— Oui, monsieur, dirent-ils l'un et l'autre. 

— Allez la chercher. 

— Mais, monsieur, fit avec une visible inquiétude 
M me Lormeau, c'est notre nièce. 



LE BOUCHER DE VERDUN 147 

— Allez la chercher! intimai-je et d'un ton qui n'ad- 
mettait plus de réplique. Je désire l'interroger. 

La vieille dame se dirigea en vacillant vers la chambre 
du fond, où j'entendis bientôt un chuchotis de voix. 
Quelques instant après, elle reparaissait, suivie d'une 
personne de taille moyenne, misérablement fagotée, d'ap- 
parence contrefaite et qui s'avançait d'une allure traî- 
nante et claudicante. 

Considérablement étonné, je contemplai un moment 
sans mot dire cette créature disgraciée, au front barré 
de rides noires, aux cheveux grossièrement ramassés sous 
un bonnet de paysanne, au teint sale, au cou noué 
d'énormes veines bleues, aux vêtements effrangés, aux 
lourds bas de laine s'affaissant sur des sabots usés. Une 
grande balafre crayonnait sa joue de l'œil à l'oreille. Des 
taches de rousseur maculaient la peau. C'était un monstre. 

— C'est votre domestique? prononçai-je enfin. 

— Non, monsieur, c'est ma nièce, assura M me Lor- 
meau. 

— Ce n'est pas possible! 

— Si, monsieur, c'est bien notre nièce, confirma le 
vieux Lormeau, et son certificat d'identité est parfaite- 
ment en règle. 

— Montrez-le-moi. 

— Le voici. 

Il était en effet en règle, et ce certificat, dressé et déli- 
vré par la Kommandantur de Dun-sur- Meuse, était celui 
de Juliette Rossignol ; la photographie qui y était apposée 
et timbrée était le portrait de l'épouvantail que j'avais 
devant les yeux. 

Je n'en revenais pas. Examinant plus attentivement et 
alternativement l'original et le document de la Komman- 



148 LE BOUCHER DE VERDUN 

dantur, je dus, il est vrai, constater une vague et dérisoire 
ressemblance avec la photographie que m'avait montrée 
un jour à Magdebourg ce pantin de Rossignol. Mais 
l'ironie de cette grotesque et caricaturale déformation ne 
pouvait que rendre plus cruelle ma déconvenue. 

— C'est bien vous, dis-je, qui vous appelez Juliette 
Rossignol ? 

La maritorne entr'ouvrit une bouche où parurent des 
dents noires et répondit d'une voix dissonante : 

— C'est moi, monsieur? 

— Quel est votre âge? 

— Trente ans. 

— C'est en effet celui qui est porté sur cette pièce 
d'identité, et votre aspect en accuse même trente-cinq. 
Mais vous mentez, mademoiselle : vous avez vingt ans. 

— Mais, monsieur... 

— Inutile de nier, je le sais. Je découvre encore sur 
cette carte un autre mensonge. Vous vous y donnez 
comme sans profession. Or, vous avez une profession, 
mademoiselle : vous êtes actrice à la Comédie-Française. 

Un coup de tonnerre — ou de canon — fût tombé 
en ce moment sur la maison des Lormeau, qu'il n'eût pas 
causé plus d'effarement. Frappés de consternation, l'oncle 
et la tante se mirent à gémir de terreur, à pousser de 
sourdes exclamations affolées, tandis que leur nièce, ces- 
sant subitement d'être bossue, s'avançait vers moi d'un 
pas qui ne boitait plus du tout. 

— Vous me connaissez donc?... Vous m'avez vue?... 
jeta-t-elle avec agitation. 

Sans doute pensait-elle que j'avais pu la voir jouer sur 
son théâtre, avant la guerre, à Paris, et que je savais qui 



LE BOUCHER DE VERDUN 149 

elle était. Je jugeai bon de la détromper, tout en la ras- 
surant. 

— N'ayez pas peur, dis-je, je ne vous trahirai pas. 
Je ne suis pas de la police et je n'ai nullement l'intention 
de lui dévoiler votre secret. J'aurai d'autant moins de 
scrupule à vous le garder, que votre qualité ne fait pas 
de vous une personne plus dangereuse. Si je sais qui vous 
êtes, mademoiselle, ce n'est pas que je vous aie jamais 
vue antérieurement. Je ne suis jamais allé à Paris, et le 
plus près que je m'en sois approché, c'est à quarante 
kilomètres, lors de la bataille de la Marne, regrettant 
vivement de ne pouvoir aller plus loin. Mais, puisque 
j'ai votre secret, vous aurez le mien : je connais votre 
cousin. 

Un nouveau changement à vue, plus dramatique encore 
que le précédent, se produisit sur ces mots. 

Bouleversée, M me Lormeau se précipita sur moi, le 
visage suppliant, les yeux pleins de larmes, et je crus 
qu'elle allait tomber à genoux. 

— Pierre!... Mon fils!... Vous connaissez mon fils?... 

— Pierre!... Vous connaissez Pierre? sanglotait à 
son tour le vieux Lormeau, dont la barbiche tremblotait 
éperdument. Oh! monsieur, donnez-nous de ses nou- 
velles!... 

Juliette Rossignol était devenue toute pâle. 

— Pierre!... murmura-t-elle comme dans une prière. 
Puis, soudain, avec un accent d'angoisse : 

— Il est prisonnier?... 

Je me rappelai que Soschène Rossignol m'avait parlé 
de ce Pierre, son cousin, qui était maréchal de logis 
dans un régiment de dragons. Je compris aussitôt la con- 
fusion qui s'était créée. Légèrement gêné de la désillusion 



150 LE BOUCHER DE VERDUN 

qui allait en être le résultat, et me demandant si Juliette 
Rossignol ne nourrissait pas elle-même pour ce Pierre 
Lormeau quelque sentiment tendre, je dis à M me Lor- 
meau : 

— Ce n'est pas votre fils, madame. Il s'agit d'un 
autre cousin de mademoiselle, et qui est votre neveu, je 
crois. Il s'appelle Sosthène Rossignol. 

— Sosthène!... Ce n'est que Sosthène! fit la jeune 
actrice visiblement déçue, tandis que les parents de Pierre 
Lormeau retombaient dans une muette douleur. 

— II est, ou plutôt il était prisonnier de guerre, dis-je, 
car je crois savoir qu'il a été depuis rapatrié en France, 
et c'est en Allemagne que je l'ai connu. C'est de lui que 
je tiens les détails que je possède sur votre famille. Je 
dois vous dire, ne manquai-je pas d'ajouter avec une cer- 
taine satisfaction, que Sosthène Rossignol; que j'ai eu 
l'occasion de fréquenter, ne professait pas sur l'Allemagne 
les opinions défavorables qu'ont sur nous trop de Fran- 
çais et qu'il se rendait compte de la justice de notre 
cause. 

Juliette Rossignol eut un froncement de colère. 

— Le misérable!... laissa-t-elle échapper sourdement. 

— Oui, dit tristement M me Lormeau, avant la guerre 
il avait déjà des idées bizarres; il causait beaucoup de. 
soucis à son père. 

— II se plaignait amèrement de ne rien recevoir de 
sa famille, dis-je; de vous, madame, et de son père. 

— Hélas! comment aurions-nous pu lui envoyer 
quelque chose d'ici? répondit doucement la vieille Fran- 
çaise. Quant à son père... Puisque vous dites, monsieur, 
que notre neveu est rentré en France, il pourra regretter 
maintenant d'avoir mal parlé de lui. Mon pauvre frère 



LE BOUCHER DE VERDUN 151 

a été tué en août 1914 en défendant sa caisse de percep- 
teur, à Esternay, contre une bande de pillards allemands. 
Le vieux Lormeau crut devoir ajouter : 

— Nous l'avons su, car à cette époque on recevait 
encore quelques nouvelles. C'est à partir de septembre, 
avec la fixation du front et la permanence de l'occupation, 
que nous avons été privés de tout contact avec le dehors. 

— Mais c'est surtout à vous, mademoiselle, repris-je 
en me tournant vers Juliette Rossignol, c'est surtout à vous 
qu'il en voulait de l'oublier. J'ai plus d'une fois reçu ses 
doléances à votre sujet. 

— Je lui aurais certainement écrit quelquefois, dit la 
jeune fille, si j'avais été à Paris. Un soldat est un soldat. 
Mais je suis ici. L'invasion m'y a surprise pendant que 
je passais mes vacances avec mon oncle et ma tante. Nous 
n'avons pas eu le temps de nous sauver. 

Elle fit une pause, comme au théâtre, puis, me regar- 
dant fixement et avec un petit ton d'insolence qui, sur le 
moment, me déplut fort : 

— Quant à votre police* dont vous ne faites pas par- 
tie, ce qui est bien extraordinaire pour un Allemand, 
comme j'étais naturellement sans papiers, elle a dû se 
contenter de mes déclarations. 

Dédaignant de relever ce propos, j'ajoutai seule- 
ment : 

— Une dernière question, mademoiselle. Sans vous 
avoir jamais vue auparavant, comme j'ai eu l'honneur 
de vous le dire, il m'est cependant arrivé d'avoir une 
fois sous les yeux une de vos photographies. Permettez- 
moi de vous exprimer mon étonnement du peu de ressem- 
blance qui existe entre votre personne physique et ce por- 
trait que j'ai vu de vous. 



Ï52 LE BOUCHER DE VERDUN 

A cette observation, Juliette Rossignol parut se trou- 
bler et rougit dans ses taches de rousseur. Mais elle se 
remit aussitôt et répliqua : 

- — C'est que vous ne savez pas, monsieur, ce que 
dix-huit mois de souffrances, d'angoisses morales et de 
privations peuvent faire d'une femme. 

— Très bien, m'inclinai-je. Je n'insiste pas. 
Puis revenant à M me Lormeau : 

— Excusez-moi, madame, d'avoir un instant et bien 
involontairement réveillé vos alarmes sur le sort de votre 
fils. Cela vous laisse présumer du moins, ajoutai-je pour 
la consoler, qu'il n'est pas prisonnier en Allemagne. 

Sur quoi je saluai et partis en laissant traîner bruyam- 
ment mon sabre. 



Si j'avais cru fermement que la jolie cousine de Sos- 
thène Rossignol fût devenue l'affreuse souillon que je 
venais d'apercevoir, je n'eusse sans doute plus pensé à 
elle et je me fusse contenté de ranger cette rencontre au 
nombre des multiples et passagères désillusions dont l'âme 
d'un jeune homme sensible a trop souvent à subir les 
fâcheuses atteintes. Mais le rêve a de telles forces per- 
suasives, que je ne voulais pas encore convenir de mon 
mécompte. Un reste de mystère me paraissait d'ailleurs 
continuer à planer sur cette aventure. Que le visage de 
M lle Rossignol fût « laid à faire peur », comme disait 
Schmutz, et le fût demeuré jusqu'à la fin de notre entre- 
vue; que le vêtement qui habillait la jeune actrice fût 
repoussant au delà de toute expression et n'eût pas pris 
meilleure tournure à s'être peu à peu rapproché de moi. 



LE BOUCHER DE VERDUN 153 

c'était certain et il n'y avait pas à modifier sur ce point 
mon impression première. Mais il s'était néanmoins pro- 
duit un phénomène étrange. Contrefaite à son entrée, 
Ju'.iette Rossignol avait à un certain moment cessé de le 
paraître comme par enchantement, et la voix rauque du 
début s'était singulièrement clarifiée et timbrée au cours 
de notre conversation. Je ne pouvais me dissimuler que 
cette extraordinaire transformation, due sans doute aux 
émotions par lesquelles avait passé la jeune fille, cachait 
peut-être d'autres surprises, et je me prenais presque à 
l'espérer. Aussi, loin de mettre un terme à ma curiosité, 
la scène qui venait de se jouer devant moi, et dont j'avais 
été de quelque façon l'ordonnateur, n'avait eu pour résul- 
tat que de m'intriguer davantage. 

On ne sera donc pas étonné d'apprendre que, le len- 
demain matin, ayant retardé mon départ jusqu'à huit 
heures, moment où, au dire de Schmutz, on entendait de 
nouveau du bruit chez ma voisine, je me sois trouvé en 
observation, l'oeil rivé au fameux trou. Cette fois, elle 
était là, et droit sous la ligne de mon regard. Mais elle 
me tournait le dos. Assise en jupon et les jambes nues de- 
vant sa table de toilette, elle ne pouvait du moins me ca- 
cher sa taille fine et ses membres délicieusement formés, 
non plus que d'abondants et magnifiques cheveux de ton 
châtain qui descendaient en longues ondulations presque 
jusqu'à terre. Stupéfait et fasciné, j'attendais sans un 
souffle. Sa main, qui tenait une serviette dont elle se lavait 
le visage, m'empêchait de surprendre le reflet de celui-ci 
dans le miroir opposé. Quel était-il? Celui de la veille 
ou un nouveau visage que je ne connaissais pas ou dont 
je me souvenais trop bien? Mon cœur battait anxieuse- 
ment sous mon corset. 



154 LE BOUCHER DE VERDUN 

Soudain, elle se leva et se retourna. J'eus un éblouisse- 
ment. Herrgoilf Elle était merveilleuse. Dans un ovale 
d'une ligne suave, des yeux bruns ravissamment fendus 
en amande, ombrés de grands cils sous de légers sourcils 
au pastel, un joli petit nez spirituel et droit, une bouche 
en cerise, de mignonnes oreilles nacrées, un front pur, 
un teint frais et délicat comme l'envers d'un pétale de 
rose... J'avais vu à Potsdam les célèbres Watteau de 
l'Empereur : je ne pouvais mieux comparer cette divine 
petite Française qu'à la plus séduisante des figures fémi- 
nines du peintre exquis du XVIII e siècle. C'était elle, bien 
elle, celle du portrait de Magdebourg, mais combien plus 
adorable et plus émouvante, dans l'inimitable prestige de 
la couleur, de la forme, de la lumière et de la vie! Seule 
l'expression, qu'un pareil visage eût souhaitée toute de 
jeux et de ris, était triste, voilée et comme douloureuse. 
Une brume de mélancolie baignait ces traits charmants. 

Elle eut un mouvement, tourna sur son talon nu et 
sortit de mon champ visuel. J'entendis le vol de son pas 
léger dans la chambre. Puis elle reparut. Elle prit de 
nouveau place devant son miroir... Et alors... alors, 
j'assistai à la catastrophe. De ses mains de fée... de fée 
maligne, prenant, échangeant, reprenant tour à tour boîtes, 
tubes, étuis, brosses, tampons, pinceaux, bâtons de cos- 
métiques, pots de pâtes, crayons de maquillage, aciers, 
cornes, ivoires, je la vis détruire impitoyablement et avec 
une patience acharnée le pur chef-d'œuvre qu'avait lente- 
ment et avec amour façonné l'art de la nature, défigurer 
ce visage plein de grâce, creuser ou emplâtrer ces lignes 
angéliques, ternir ces joues de nymphe, semer de taches 
d'ocre ce teint de lis, rider ce front, vider ces yeux, 
jaunir ces paupières, blanchir ces cils ombreux, couvrir 



LE BOUCHER DE VERDUN 155 

de violet sale le rose des lèvres et y marquer des ger- 
çures, vernir et culotter de noir l'émail immaculé des 
dents... 

Je suivais avec effarement dans l'écran du miroir le 
progrès de cet enlaidissement effroyable; je voyais 
s'étendre peu à peu la ruine et s'opérer le désastre; 
tout croulait ignominieusement sous les petites mains 
agiles et détestables. Touche après touche, note après 
note, à mesure que se détériorait et que s'évanouis- 
sait le délicieux Watteau qui venait de me ravir, le 
masque hideux de la sordide guenon de la veille se 
refaisait et se recalfatait sous mes yeux épouvantés. Et 
bientôt je n'eus plus dans la glace que le reflet d'une 
face grimaçante, que des gestes menus agités d'une der- 
nière frénésie, comme sous l'empire de quelque diabo- 
lique sorcellerie, achevaient d'avilir et de farder d'hor- 
reur. 

Je ne pus en supporter davantage et je m'enfuis, ie 
coeur serré» 



V 



Je fus accueilli au bureau de la division par une 
joyeuse nouvelle. Devançant l'arrivée d'un premier con- 
tingent de troupes, une partie de l'état-major division- 
naire allait venir nous rejoindre sous peu de jours. Nous 
n'étions, pour le moment, que trois officiers, sous les 
ordres d'un colonel du génie avec une demi-douzaine 
de topographes et de dessinateurs. Créé depuis plusieurs 
semaines, ce petit bureau était chargé d'étudier l'installa- 
tion et le cantonnement d'un effectif d'un corps d'armée 
— sans doute le nôtre — dans la région de Lissey, 
Ecurey, Réville, Etraye, située à une quinzaine de kilo- 
mètres au sud-est de Dun, du côté de Damvillers. J'y 
remplissais les fonctions de secrétaire et j'avais pour me 
seconder un soldat dactylographe. Ma tâche principale 
consistait à rédiger, d'après les notes qui m'étaient 
remises, des rapports sur l'état de nos travaux, rapports 
qui étaient envoyés au Quartier général du groupe 
d'armées, à Stenay. Vie plus administrative que mili- 
taire, à laquelle il me semblait que je m'accommodais 
assez bien. 

— Qu'avez- vous? me dit le comte von Kubitz, vous 
paraissez triste, cher. Auriez-vous déjà le Heimn>eh? 

— Je n'ai pas le Heimweh, dis-je. 



LE BOUCHER DE VERDUN 157 

— - Alors, c'est que vous pensez trop aux femmes. 
Croyez-moi, mon ami, cela ne vaut rien pour vous. 

Le grand dolichocéphale blond devait flairer l'enne- 
mi, car il me menaça d'un index soupçonneux : 

— Je parie, petit drôle, que vous devez aimer une 
Française!... 

— Non, dis-je, je n'aime que ma fiancés, que j'ai 
laissée en Allemagne, la belle Dorothéa von Treutlingen, 
votre cousine à je ne sais plus quel degré... vous me 
l'avez dit à Aix-la-Chapelle... 

— Le cinquième. 

— Le cinquième, soit... et je compte l'épouser sitôt 
la guerre finie. 

— Gare aux Françaises!... Allons, Hering, venez 
avec moi. Sortons. Allons nous promener. Profitons de 
ce pâle soleil qui daigne se montrer pour la première fois 
depuis un mois. 

— J'ai à travailler, bougonnai-je. 

— Laissez ça, ce n'est pas si pressé. 

Le colonel Schwarzmuth était parti en automobile 
pour Damvillers. Le temps était beau, et ce que je fai- 
sais ne présentait, en effet, aucune urgence. 

— Eh bien, allons, fis- je, changeant d'idée et d'hu- 
meur. 

L'air lavé et limpide diffusait une lumière bleuâtre. 
Quittant la basse ville, nous nous élevâmes par les raidil- 
lons du versant sur l'escarpement qui la dominait à l'est 
et supportait les maisons anciennes du haut bourg. Des 
vestiges de fortifications, des éboulements de remparts, un 
débris de poterne témoignaient, dans leur vétusté moussue, 
de quelque renom lointain d'une cité déchue. Une belle 
église ogivale, entre une esplanade et un cimetière, en 



158 LE BOUCHER DE VEXDUN 

occupait le sommet, arquant sous la caresse solaire ses 
nervures fleuronnées où s'entremêlaient, du primitif au 
flamboyant, les reliques de plusieurs siècles. Ce quartier 
du haut avait encore plus souffert que la ville inférieure. 
La plupart des maisons en étaient détruites et aucune n'y 
subsistait intacte. L'église même n'était plus qu'une émou- 
vante ruine. 

Nous n'avions installé aucun de nos services dans cette 
partie de la ville et l'on n'y rencontrait personne. Seul 
un petit poste d'observation dressait son baraquement dans 
les décombres d'une maison. Une sentinelle y somnolait 
sur ses pieds, le dos appuyé contre sa guérite. Du haut de 
cette butte, comme l'avait indiqué Herr Moral, la vue 
était très étendue, découvrant de tous côtés un panorama 
surprenant et varié. Sous nos pieds, la longue rue du bas 
Dun bordait la rivière de la double rangée de ses toits 
roussâtres ou de ses combles carbonisés. De son milieu, 
le pont biais rejoignait l'île, panachée de ses moulins en 
ruine, de son petit quartier de maison, de ses arbres, de 
ses jardins maraîchers et de ses bancs de sable. Au delà 
du canal, c'était le vaste espace de la gare, avec son 
semis de baraquements militaires, son treillis de voies 
remuantes d'un trafic mystérieux et guerrier. A droite et 
à gauche, la Meuse sinuait, grise et souple, entre ses 
pâquis, au caprice d'ondulations inégales et alluvion- 
naires. Au nord, elle serpentait vers Stenay, en feston- 
nant de ses courbes les lignes rigides du canal et de la 
route nationale n° 64. Au sud, elle annelait doucement 
sur Brieulles, prononçant ensuite un ample repli vers 
Sivry et Consenvoye, où venait s'ajuster notre front. 

Circulant dans les ruines en bordure de notre observa- 
toire, nous nous attardâmes à étudier, boussole sur la 



LE BOUCHER DE VERDUN 159 

carte et lorgnette au yeux, la région du sud-est, qui nous 
intéressait davantage, car c'était celle où s'opéraient nos 
travaux. Von Kubitz, qui y avait fait avec le colonel 
Schwarzmuth deux ou trois tournées d'inspection, en iden- 
tifiait facilement les premiers plans : Brandeville, Bréhé- 
ville, les bois d'Ecurey, de la Grande Montagne, du Plat- 
Chêne, Sivry, Vilosnes-sur-Meuse. Plus loin, les fonds 
s'estompaient, s'azuraient. La ligne du front devait passer 
par le bois de Consenvoye, la ferme Ormont, Flabas, le 
bois le Comte, fixée à gauche par la double cheville des 
Jumelles d'Ornes, à droite par la longue arête du bois de 
Forges. Plus loin encore, à peine perceptible, c'était ou 
plutôt se devinait le liseré des grandes positions fran- 
çaises, la côte de Talou, la côte du Poivre, les hauteurs 
d'Hardaumont, avec, sur le milieu, un minuscule et 
vague bossellement, que nous jugeâmes devoir être le fort 
de Douaumont. Et là-bas, tout là-bas, invisible à nos 
regards comme au rapprochement de nos lorgnettes, mais 
présent, à sa place exacte et planté comme un clou de feu 
dans nos imaginations : Verdun. 

Nous revenions par la face septentrionale de l'église à 
notre point de départ quand le comte von Kubitz me fit 
un signe accompagné d'une interjection. Un personnage en 
uniforme des hussards de la Garde se tenait à l'endroit 
que nous avions quitté et contemplait le paysage dans la 
direction de l'ouest, comme nous l'avions fait peu aupa- 
ravant. 

— C'est le baron von Werthau, me chuchota von Ku- 
bitz, un des aides de camp de Son Altesse Impériale le 
Kronprinz. 

Nous nous approchâmes. Au bruit de nos pas, le nou- 
veau venu se retourna. 



160 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Tiens, Max! s'écria-t-il gaîment. Comment cela 
va-t-il? 

— Très bien, très bien, cher ami. Par quelle heu- 
reuse circonstance... 

— Circonstance des plus banales, Max, du moins pour 
moi, qui ne la connais que sous les espèces d'un pli volu- 
mineux qui nous est arrivé ce matin de Mézières et que 
nous transmettons au commandement de l'Inspection 
d'étapes de Dun-sur-Meuse, ce dont je viens de m' acquit- 
ter il n'y a pas une demi-heure. 

Ces première paroles échangées, Max me présenta : 

— Mon ami, le premier-lieutenant von Hering. 

— Hering, fis-je modestement et ne voulant pas trop 
rougir de ma roture. 

— Qui doit épouser ma cousine M Us von Treutlingen, 
s'obstina le grand dolichocéphale blond. 

— Ça oui, dis-je, et ce sera, je l'espère, pour bientôt. 
Le baron me fît le meilleur accueil. C'était un homme 

jeune, aux traits empreints de distinction, à l'œil extrême- 
ment intelligent, au sourire un peu désabusé, mais plein 
d'esprit et de bonne humeur. Il portait sur les pattes 
d'épaules les deux étoiles de capitaine, au col et aux 
parements le galon jaune et rouge de la Garde et au 
pantalon la double bande ponceau des officiers d'ordon- 
nance de l'Empereur. Je conçus instantanément pour lui 
une vive sympathie. 

— Et comment va Son Altesse Impériale? demanda 
le comte von Kubitz. 

— Willy?... Willy se porte le mieux du monde. 
Tenez, voulez-vous le contempler? Il est précisément en 
vue. 



LE BOUCHER DE VERDUN 161 

Il nous montra sur le ruban de route qui, de l'autre 
côté de la Meuse, filait sur Aincreville, une automobile 
grosse comme un point, qui se déplaçait avec rapidité. 

— C'est lui, dit le baron von Werthau. C'est Willy. 
Etes-vous curieux de savoir où il va? Je puis vous satis- 
faire. Willy emmène à Varennes le célèbre voyageur sué- 
dois Sven Hedin, qui est notre hôte depuis quelques 
jours. Il va lui faire visiter un joli secteur de front, bien 
choisi, et sans doute le faire assister à une gentille petite 
bataille. Pour peu que vous ayez de patience, vous ne 
tarderez probablement pas à voir prononcer un bout 
d'attaque du côté de l'Argonne. Sven Hedin, qui est un 
de nos meilleurs propagandistes neutres, en élucubrera, 
à la gloire de l'armée allemande, un mirifique récit de 
guerre, qui fera le tour du monde. Cent pauvres diables 
auront payé de leur peau cette belle réclame. Ce n'est 
pas cher. 

— Très amusant! fit le grand dolichocéphale blond 
en suivant de sa lorgnette le point qui disparaissait dans 
Aincreville. 

— Je suis moi-même chargé, poursuivit le baron, de 
ramener pour ce soir à Stenay le général von Mudra, 
en ce moment à Dun. C'est un bon causeur et un savant 
stratège, qui, avec notre chef d'Etat-major, le général 
Schmidt von Knobelsdorf, entretiendra brillamment la 
conversation sur le terrain militaire, pour le plus grand 
émerveillement de notre Suédois. Car, vous le savez, 
messieurs, l'art de la guerre n'est pas précisément notre 
fort. Willy a la réplique aisée et parfois judicieuse, mais 
pour conduire une discussion, exposer une manoeuvre, 
décrire une opération, ce charmant garçon n'est pas tout 
à fait à la hauteur. 

11 



162 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Les femmes sont mieux son affaire! émit ironique- 
ment Max von Kubitz. 

— Les femmes, la chasse, les sports, l'automobilisme, 
les bijoux, l«s chiens, la toilette... notre gracieux Kron- 
prinz témoigne de multiples ressources de culture. Ce n'est 
pas le premier venu. Il est très bien. Mais pour ce qui 
touche au grand arcane, au sport des sports, au jeu sou- 
verain, la guerre, du moment que cela se traduit par 
quelque chose de plus sérieux qu'une brillante promenade 
militaire, Sa sémillante Altesse passe la main. Parader, 
caracoler devant ses escadrons, organiser une revue, mon- 
ter un carrousel, sourire du haut de son cheval, l'épée 
à la main et la fleur au corsage, à la bonne heure, Wiîly 
est là! Ce n'est pas la guerre qui lui va, c'est l'armée. Il 
en aime l'oripeau et l'apparat, et il se connaît en uni- 
formes presque aussi bien que Sa Majesté. Willy fera 
une entrée merveilleuse à Paris. 

Ce petit portrait médiocrement flatteur, encore que 
séduisant, me montra le baron von Werthau sous le jour 
d'un homme peu porté à s'en laisser imposer par ce qui 
courbe d'ordinaire les esprits sous le joug du prestige ou 
de l'opinion, et moins enclin, dans son indulgence nar- 
quoise, à concourir à la formation des légendes avanta- 
geuses qu'à en dégonfler d'un coup d'ongle malicieux la 
chatoyante boursouflure. 

Le comte von Kubitz riait franchement : 

— C'est bien ça! c'est bien ça! disait-il. 

— C'est trop ça, reprit irrespectueusement l'incisif 
baron. Nous avons eu à deux reprises, ces temps-ci, à 
Stenay, le terrible feldmaréchal von Haeseler. Le vieux 
sagouin n'est pas content. « Ça traîne, ça traîne ne cesse- 
t-il de grogner. En 1870, nous avions mené les choses 



LE BOUCHER DE VERDUN 163 

plus rondement! » Ce n'est cependant pas qu'on ne fasse 
rien. Quoi qu'en dise le vieux Gctilieb, on travaille, on 
travaille même beaucoup. Pas le Kronprinz, s'entend!... 
Ah ! quel dommage que nous n'ayons pas réussi en 1 9 1 4 ! 
Cela marchait pourtant si bien, et cela aurait été mené 
plus rondement encore qu'en 1870, n'en déplaise au vieux 
maréchal ! 

A ce moment de petites détonations sourdes, sem- 
blables à un très lointain trommellement, nous parvinrent 
du sud-ouest, apportées par le vent. 

— Ah! ah! fit le baron, voilà Willy qui commence 
à amuser son Suédois. 

Nous braquâmes aussitôt nos jumelles dans la direction 
de Varennes. Mais la distance était trop grande. Nous 
ne vîmes rien qu'un mince secteur de l'horizon qui se ter- 
nissait peu à peu de vapeurs. 

— Et maintenant, dis-je, monsieur le baron, puisque 
vous venez de nous affirmer qu'on travaille à Stenay, 
qu'on y travaille même beaucoup, maintenant, si je puis 
me permettre cette question, qu'allons-nous faire? que se 
prépare-t-il ? 

— Ce qui se prépare, cher monsieur? Ah! sapristi, 
ici vous me prenez de court. Je l'ignore absolument, et 
je crois que Son Altesse Impériale n'en sait pas davan- 
tage. Ce qui se prépare? Diable! Il n'y a guère que Son. 
Excellence le général von Falkenhayn qui serait en 
mesure de vous le dire. 

Puis, prenant son ton le plus enjoué et frappant du 
doigt la patte d'épaule de Max von Kubitz : 

— Eh bien, ma charmante, à quoi songez-vous? Pas 
aux femmes, je parie! 

— Mon cher, fit le grand dolichocéphale blond, je 



164 LE BOUCHER DE VERDUN 

songe qu'il est près de midi et que nous pourrions aller 
dîner. Si vous voulez nous faire le plaisir d'être notre 
hôte, au casino, pour vous, mon cher, et sur un mot de 
moi, la Gaillard mettra les petits plats dans les 
grands. 

— Ce serait bien volontiers, répondit le baron von 
Werthau, mais je dîne chez le commandant avec le 
général. Est-il vraiment midi? Partons alors. Quand 
viendrez-vous nous voir, Max, à Stenay? 

— Le plus tôt possible. 

Nous quittâmes l'esplanade, où la sentinelle du poste 
d'observation, qui s'était réveillée, nous présenta son 
arme, et, tout en continuant à deviser, nous accompa- 
gnâmes le brillant aide de camp jusque devant la porte 
de la Kommandantur. 



Enchanté de l'emploi de ma matinée, commencée sous 
de moins sereins auspices, très fier surtout de la haute 
relation que je venais d'avoir l'honneur de nouer et que 
je devais, en somme, à l'amité suspecte du comte von 
Kubitz, je me laissais complaisamment aller à entrevoir 
l'avenir sous des couleurs aussi riantes pour mon imagi- 
nation que flatteuses pour mon amour-propre. Où ne 
monterais-je pas, surtout quand j'aurais épousé Dorothéa 
von Treutlingen? Et si, à la différence de mon ami le 
comte von Kubitz, je pensais aux femmes, mes prochaines 
ascensions, j'y comptais bien, m'en favoriseraient l'ap- 
proche et m'en faciliteraient la conquête. 

Ainsi disposé et abondant d'espoir, je n'envisageais 
pas sans plaisir ma nouvelle condition et je me félicitais 
chaudement de faire maintenant partie d'une armée réser- 



LE BOUCHER DE VERDUN 165 

vée sans doute aux plus hautes destinées. De tout cet 
immense front que nous occupions de la mer aux Vosges, 
je me trouvais précisément au point le. plus sensible et le 
plus intéressant, à celui qu'allait certainement toucher 
d'au plus près le succès et la gloire, à l'endroit préconçu 
par la Providence et les desseins supérieurs de l'Empire 
pour l'accomplissement de grandes choses. Là où était 
le Kronprinz allemand, là devait se résoudre la guerre 
et se régler le sort du monde. C'était écrit, c'était fatal, 
c'était voulu par ce qu'il y avait de plus puissant sur terre, 
le Kaiser germanique, nécessité par ce qu'il y avait de 
plus inéluctable sous les cieux, l'intérêt sacré de la dynas- 
tie, dans la personne de l'héritier du trône, du futur Em- 
pereur de l'Europe et peut-être de la planète. 

Et j'étais là, là même, j'accédais degré par degré à 
ce centre où tout battait, d'où tout partait, où tout con- 
vergeait!... 

Quelle que fût la discrétion observée à ce sujet par 
le baron von Werthau, il était évident qu'il s'élaborait 
quelque chose de considérable, de capital. Je ne tardai 
pas à en recueillir de mes yeux la confirmation et à voir 
mon pressentiment se changer en certitude. 

Notre colonel avait l'habitude de se faire accompa- 
gner dans ses tournées d'inspection par un de ses officiers. 
Deux ou trois fois déjà le comte von Kubitz, à ce qu'il 
m'avait dit, avait été son second. A quelques jours de 
là, ce fut mon tour. Nous sortîmes de Dun par la route de 
Milly. Notre petite auto, mobile et stable, était apte à 
passer partout, car les chemins, dégradés par un charroi 
incessant et l'inclémence de la saison, étaient parfois peu 
praticables, malgré la réfection méthodique à laquelle 
ils étaient soumis. De Milly-devant-Dun à Brandeville, 



166 LE BOUCHER DE VERDUN 

par le village de Murvaux, la route suivait un trajet pit- 
toresque entre la côte Saint-Germain, les bois du Fayel 
et la forêt de Woëvre, dans un fond de vallée où glous- 
sait un ruisseau. Le gros bourg de Brandeville, démesu- 
rément allongé sous la côte de son bois, sonnait et criait 
du bruit des marteaux et des scies. On y charpentait des 
baraquements, on y assemblait un hôpital, on y boulon- 
nait un nœud de voies étroites, dont les branches venaient 
s'y articuler de sept ou huit directions différentes, toutes 
couvertes de wagonnets. A trois kilomètres de là, sur une 
de ces voies, Bréhéville agglomérait ses maisons cham- 
pêtres autour de son clocher à dents. Une compagnie 
de pionniers l'occupait et y débitait en planches tout un 
canton de forêt. 

A Etraye, nous mîmes pied à terre pour visiter cette 
partie de nos travaux. Ils s'étendaient sur plus de deux 
kilomètres le long de la route de Damvillers à Consen- 
voye entre les pentes d' Etraye et de la Grande Mon- 
tagne qui les couvraient de tous côtés. Ils consistaient 
principalement en baraquements, au nombre d'environ 
une cinquantaine, les uns de quelques mètres carrés, des- 
tinés à emmagasiner les vivres et le matériel, d'autres longs 
et amples, qui devaient servir à cantonner des troupes. 
Des équipes de prisonniers français y œuvraient laborieu- 
sement sous les ordres de nos techniciens et la canne de 
nos sous-officiers. On aménageait en outre le village et 
l'on préparait un hangar à drachen. Conjointement avec 
ces travailleurs le génie creusait des abris et organisait 
le terrain. Là s'ouvraient les premières tranchées, je veux 
dire celles de dernière ligne, les plus distantes du front 
dont les plus avancées couraient à quatre ou cinq kilo- 
mètres plus au sud. 



LE BOUCHER DE VERDUN 167 

Je n'en avais pas encore vu, ou plutôt je ne connais- 
sais que les égratignements précaires à la pelle-bêche que 
l'on improvisait durant l'offensive de 1914, et les spéci- 
mens restreints du champ d'exercice de Magdebourg; 
aussi les examinai-je avec curiosité. Je fus stupéfait de 
leur importance et des progrès effectués dans cet art de 
défense et de protection au cours de la guerre. Toutes 
en redans, spacieuses et profondes, boisées comme des 
galeries de charbonnage, clayonnées, treillagées, revêtues 
de sacs de terre, de fascines et de gabions, parfois maçon- 
nées ou bétonnées, elles offraient un aspect solide, massif 
et presque confortable de fortification permanente. Elles 
étaient fouillées de niches et d'alvéoles, forées de cou- 
loirs et d'escaliers, trouées de tunnels, excavées de cryptes 
et de chambres de repos, drainées de fossés et de pui- 
sards, coupées de pare-éclats, percées de créneaux et de 
meurtrières, épaulées de parapets couverts où s'encas- 
traient des banquettes de tir. Leurs flancs obscurs, sil- 
lonnés de fils électriques, pouvaient engouffrer d'énormes 
contingents. Pour le moment elles étaient vides et seules 
quelques sentinelles en gardaient les abords. 

Son inspection terminée, le colonel Schwarzmuth me 
proposa de pousser plus avant et d'aller visiter le retran- 
chement de première ligne. J'accueillis avec joie son 
invitation. Nous reprîmes notre petite auto et, par la route 
bien défilée de Wavrille et de Moirey, nous nous ren- 
dîmes, à quelques kilomètres plus loin en direction 
sud-orientale, à Ville-devant-Chaumont, entra Flabas et 
Azannes. Cette localité, organisée fortement en point 
d'appui, était tenu* par un bataillon du 57* régiment 
de réserve. Quittant nos sabres, et après avoir échangé 
contre un casque la casquette de drap, nous nous mîmes 



168 LE BOUCHER DE VERDUN 

en marche sous la conduite d'un sergent. Nous avions 
devant nous les pentes du bois des Caures, à notre gauche 
celles du bois le Comte sortant du ravin de la Vaux-Hor- 
delle. Une canonnade très intermittente ébranlait de 
secousses inégales l'atmosphère humide. 

Nous ne tardâmes pas à nous engager dans un petit 
chemin creux assez boueux, qui finit par dégénérer en 
boyau d'accès et nous amena après une demi-heure de 
zigzags et de pataugement dans une longue tranchée 
étroite et à ciel ouvert, orientée nord-est-sud-ouest. Nous 
en suivîmes d'un pas maladroit le caillebotis périlleux. A 
notre passage, de rares êtres terreux, gibbeux, troglody- 
teux se collaient dans leurs anfractuosités en haussant 
une patte pouacre à leur casque crotté. Des portiques en 
sacs s'ouvraient à droite ou à gauche sur d'autres repaires. 
Nous nous enfonçâmes nous-mêmes sous le sol et nous 
parvînmes à une sorte de carrefour fortement étrésillonné 
où s'embranchait, presque d'équerre, une grosse tranchée 
beaucoup plus imposante et mieux conditionnée que la 
précédente. Nous étions en première ligne. Par un 
rameau d'une quinzaine de marches nous descendîmes 
au poste de commandement. C'était un bel abri coffré de 
dosses jointives, planchéié, natté, tapissé de plans et 
de cartes, que fermait une porte vitrée et que chauffait un 
poêle de fonte. Meublé d'une table-bureau, de chaises 
en cuir, d'un fauteuil, d'un sopha et d'un standard 
téléphonique, il se prévalait par surcroît d'une horloge- 
coucou, d'un piano et d'un gramophone. Une petite 
chambre s'ouvrait à droite, tendue de cretonne et munie 
de quatre couchettes superposées deux par deux, comme 
dans un compartiment de sleeping. Une troisième pièce, 
pouvant tenir commodément six personnes assises autour 



LE BOUCHER DE VERDUN 169 

d'une table, servait à la fois cle salle à manger, de cui- 
sine et de cave, avec sa suspension électrique, son four- 
neau et son petit cellier foui dans le mur, bien pourvu de 
barillets et de bouteilles. 

Le major commandant nous fit les honneurs de son 
appartement souterrain, puis nous montâmes avec lui aux 
tranchées, dont il dirigea la visite. Son secteur courait, 
sur environ quatre kilomètres, de la route de Flabas, à 
l'ouest, au Cap de Bonne-Espérance, à l'est, ceignait 
d'abord à contre-pente, sous le nom de Busengraben, la 
croupe du bois le Comte, épousait transversalement le 
fond des Vaux, embrassait ensuite d'une grande courbe 
concave, sous la désignation de Zickzackgraben, le pour- 
tour du bois de Ville. II se raccordait du côté de l'Her- 
bebois à la tranchée de Soumazannes et de celui du bois 
d'Haumont à la tranchée de Bayreuth. Toute anguleuse 
de saillants et froncée de pare-éclats en sacs, la ligne se 
crénelait d'un parapet continu, que coupaient de deux 
en deux mètres des boucliers de tir en acier chromé. Au 
delà du parapet, le champ de tir se couvrait de défenses 
accessoires : réseaux de fil de fer barbelé, hérissons, 
chaussetrapes, chevaux de frise harnachés de feuillards 
en dents de scie. Des sapes tendues vers l'avant comme 
des antennes conduisaient aux postes d'écoute. Ainsi cons- 
tituée, fortement munie de ses mitrailleuses, de ses petits 
canons, de ses lance-bombes, de ses minenwerfer, de ses 
caisses de grenades, de ses pétards, de ses fusils automa- 
tiques, la tranchée allemande, sous la garde vigilante de 
ses guetteurs, paraissait inexpugnable. 

Trois à quatre kilomètres de bois la séparaient, dans 
cette région, de la ligne française, et nous n'apercevions 
par les meurtrières que les déclivités aux troncs grisâtres 



170 LE BOUCHER DE VERDUN 

où patrouillaient et s'assassinaient, la nuit, les reconnais- 
sances et où les cadavres demeuraient des semaines accro- 
chés aux fourrés, avant de disparaître, nettoyés lentement 
par les bêtes rapaces. Hormis ces escarmouches noc- 
turnes, aucune action d'une importance quelconque 
n'avait eu lieu depuis de longs mois, et le major évaluait 
ses pertes à une moyenne d'un ou deux blessés par jour 
et d'autant de tués par semaine. Il tenait le secteur 
depuis onze mois et ne craignait rien tant que d'être 
relevé, ne demandant qu'une chose, c'est qu'on l'y laissât 
tranquille jusqu'à la fin de la guerre. 

Revenus au poste de commandement, après avoir par- 
couru et admiré quinze cents mètres de ce retranche- 
ment, nous fûmes tout heureux d'accepter l'invitation que 
nous fit notre hôte de nous restaurer, car il était une heure 
et nous avions grand faim. Pendant notre absence, la 
table s'était couverte d'une nappe bien blanche et d'une 
fort bonne argenterie, et nous fûmes agréablement surpris 
de nous voir servir à vingt pieds sous terre un repas com- 
plet excellemment accommodé, où la matelote d'anguilles, 
le filet de porc, le pâté de canard et la salade aux 
pommes de terre s'arrosaient de vins capiteux et d'élixirs 
de choix. 

— Elles sont fines et très grasses par ici, nous dit le 
major en recevant notre compliment sur ses anguilles, car 
elles sont friandes des morts. 

Je rentrai parfaitement satisfait de ma tournée. 

J'en fis d'autres avec le colonel Schwarzmuth. Celui-ci 
me prit même comme son compagnon le plus habituel, en 
raison de ma connaissance de la sténographie, qui me 
permettait de noter in extenso ses explications et facilitait 
ainsi la rédaction de mes rapports. J'acquis de la sorte 






LE BOUCHER DE VERDUN 171 

une connaissance assez complète de cette zone de notre 
front, dont, quand fut arrivé le général von Lochow, com- 
mandant le III e corps, avec une partie de l'état-major de 
la 5 e division, nous poussâmes plus d'une fois l'explora- 
tion jusqu'à la Woëvre et jusqu'à Spincourt. 

C'est alors surtout que je me rendis compte de l'impor- 
tance de nos préparatifs. Il n'y avait encore que peu de 
troupes d'infanterie et les tranchées, de la Meuse aux 
Jumelles, n'étaient tenues que par de faibles effectifs. Par 
contre, le génie, le train, les troupes de communications 
fourmillaient par bataillons denses, grossis de légions 
d'ouvriers militarisés, de civils embauchés et de prison- 
niers de guerre. 

Mais plus que tout le reste, l'artillerie foisonnait. Sur 
toutes les positions, dans tous les bois, derrière toutes les 
crêtes se trouvaient tapis, gîtaient, s'embusquaient, se 
dissimulaient d'innombrables canons de tous calibres, 
abrités de branchages ou camouflés de couleurs terreuses 
et végétales. On en voyait, soigneusement bâchés, circu- 
ler lentement par longues processions sur les lignes fer- 
rées, chargeant les trucks ou montés sur leurs boggies, et 
l'on en découvrait rampant lourdement sur leurs palettes 
au fil des routes, remorqués par leurs tracteurs. Quatorze 
voies normales et une centaine à un mètre ou à 60 cm. 
les distribuaient tout autour du front, amenant sans cesse 
d'autres engins, déversant de nouvelles bouches et nour- 
rissant jusqu'à la pléthore leurs dépôts de munitions. 
Jamais pareille concentration de pièces à feu ne s'était 
effectuée sur un espace aussi restreint. Il y en avait dans 
les bois de Consenvoye et du Plat-Chêne, au ravin de 
Molleville, à Crépion, derrière la cote 360, au buisson 
de Chaumont, aux entours de Flabas et de Ville; la 



172 LE BOUCHER DE VERDUN 

région cTAzannes en était parsemée; Gremilly, ses essarts 
et ses communaux en regorgeaient; les Jumelles d'Ornes 
en cachaient sous leurs deux rotondités; il s'en trouvait 
au bois de Breuil et sur le pourtour de ses étangs, au 
moulin de Maucourt, à Mogeville, à Gincrey. Mais le 
plus gros amas peuplait la forêt domaniale de Spincourt, 
qui, infestée d'affûts squameux et de gueules épouvan- 
tables, redevenue préhistorique et hercynienne, semblait 
receler des monstres. Echelonnées sur une profondeur de 
douze kilomètres, les plus mobiles en avant, dans l'inté- 
rieur de nos lignes et en flanquement de nos tranchées, les 
demi-lourdes et les lourdes au milieu, réparties dans la 
zone de soutien, les très lourdes en arrière, sur les épis 
des voies larges et les plateformes bétonnées, les batteries 
arquaient de la Meuse à la Woè'vre un croissant prodi- 
gieux, dont tous les rayons braqués convergeaient sur le 
camp retranché de Verdun. 

C'était la foule alerte des 105, obusiers légers de 
campagne, couplés par quatre, aux affûts à bêche de 
crosse, avec leurs voitures à munitions, leurs chariots, 
leurs caissons, leurs piles d'obus peints en jaune et de 
shrapnells peints en bleu ; c'étaient les canons de 1 30 de 
l'artillerie à pied, aux roues ceinturées de plateaux, tirant 
à quatorze kilomètres des obus de 40 kilos, et les obu- 
siers lourds de 150, mafflus et camards, lançant des pro- 
jectiles allongés; puis venaient les mortiers de 210, lents 
et torpides, obligés de se couper en deux pour se mou- 
voir, émetteurs de boulets de 120 kilos chargés d'acide 
picrique, et ceux de 280, plus obèses encore, qui pesaient 
quatorze tonnes et vomissaient en un jet de dix kilomètres 
des excrétions de 340 kilos; arrivaient ensuite les magni- 
fiques et gigantesques autrichiens de 305 et de 380, for- 



LE BOUCHER DE VERDUN 173 

gés et déchaînés par les antres de Skoda, aux freins à air 
à recul dans le berceau, colossales pièces de siège, pou- 
vant déverser toutes les six minutes, à douze et quinze 
kilomètres, des masses de 390 et de 600 kilos bourrées 
d'écrasite et de trinitrotoluol ; et c'étaient aussi, c'étaient 
enfin nos fameux et cyclopéens 420, au nombre de douze, 
bauges dans le bois d'Hingry, la forêt de Mangiennes 
et la forêt de Spincourt, avec leurs locomotives, leurs 
tenders, leurs wagons à munitions et à moteurs, leurs 
plaques tournantes sur galets, leurs vérins hydrauliques, 
leurs freins à glycérine, leurs accumulateurs d'air, leurs 
dynamos, leurs grues à chargement et leurs allumages 
électriques, mugissants mastodontes de la balistique, 
lourds chacun de trois cents tonnes, râblés de fer, bandés 
d'acier, culasses de feu, capables de tirer cinquante fois 
de suite des coups de 900 kilogrammes. 

Mais nul encore n'avait entendu le hurlement profond 
des bêtes, nul même ne pouvait s'imaginer quel serait le 
déchaînement dévorant de toutes ces clameurs déflagrant 
à la fois : car, pour le moment, muselées, bâillonnées, 
leurs gueules encapelées et leurs gorges gainées, elles se 
taisaient, elles se taisaient mystérieusement et formidable- 
ment. Le silence des canons était auguste. Seuls, ceux qui 
rôdaient là depuis un an poussaient de temps à autre 
leurs rugissements habituels et familiers. Tout le reste 
était muet, ténébreux, inouï. Les canons attendaient. Les 
milliers de canons, dormeurs majestueux, attendaient sous 
le dais des forêts et des bois le moment où une certaine 
main viendrait les tirer du sommeil, la minute fatidique 
où une certaine voix viendrait subitement leur dire : 
Monstres, réveillez-vous ! 



174 LE BOUCHER DE VERDUN 

Ces voyages, pour intéressants qu'ils fussent, n'absor- 
baient point toutes mes facultés de pensée et n'accapa- 
raient pas la somme de mes préoccupations. Je couvais 
d'autres sollicitudes qui, pour m'être personnelles, ne s'en 
trouvaient pas moins insistantes et troublantes. Ma déli- 
cieuse voisine de Dun en était, pour tout dire, l'objet 
principal. 

Que de fois, lorsque mon service ne m'obligeait pas 
à sortir avant l'aube, n'avais-je pas tenté de revoir ce 
visage adorable, sans son masque de laideur! J'en étais 
malade de désir, d'impatience et de perplexité. Dans 
l'espoir de la mieux observer, de mieux rassasier d'elle 
mes yeux, aux rares instants où elle m'était visible dans 
toute sa beauté, j'avais, en son absence, élargi le trou qui 
me servait de trop incommode judas pour l'admirer. Ma 
main s'était glissée dans la fente secrète de la paroi, y 
avait gratté, détaché du plâtras, s'y était achoppée à un 
corps dur, métallique, et en avait retiré un assez gros 
fragment de fonte, déjà tout oxydé de chaux, qui n'était 
autre chose qu'un éclat de bombe. Je me rappelai alors 
le récit que m'avait fait M me Lormeau de l'explosion 
qui s'était produite sur la maison pendant un raid d'avions 
français. L'engin avait dû éclater en l'air ou en tou- 
chant le toit, les morceaux s'en étaient vraisemblable- 
ment dispersés sans causer de dégâts apparents, mais l'un 
d'eux, traversant le comble ou passant par une cheminée, 
était venu se loger là, déterminant cette fissure qui faisait 
mes délices et qu'avait découverte mon imbécile d'ordon- 
nance, cette bonne brute de Schmutz. 

J'y entrais maintenant la tête. De l'autre côté elle conti- 
nuait à n'être qu'une simple lézarde, peu discernable sans 
doute et n'attirant pas l'attention. Mon œil s'y appliquait 



LE BOUCHER DE VERDUN 175 

étroitement, contrôlant une nouvelle portion de la chambre, 
la fenêtre aux vitres sans rideaux et un vantail de la 
porte-croisée, qui donnait comme la mienne sur le jardin. 

Quand Juliette était là, j'y dissipais mon temps dispo- 
nible. Juché à califourchon sur une escabelle surélevée de 
trois ou quatre bouquins qui me mettait à hauteur de mon 
objectif, je m'emplissais l'âme et la pupille de ce spectacle 
irritant et enchanteur, assez hanté désormais par son 
image réelle pour ne plus voir sous son affreux déguise- 
ment que le brillant papillon qui ployait ses ailes diaprées 
dans la bure de sa chrysalide. Mais j'étais absent presque 
toute la journée, et, le soir, le manque de lumière jetait 
un voile sur tout essai de contemplation. Je savais pour- 
tant tout ce que faisait ma Béatrice, car je la donnais à 
espionner à Schmutz. J'appris ainsi qu'elle passait la plus 
grande partie de ses heures dans la salle à manger des 
Lormeau, se montrant le moins possible au dehors, tra- 
vaillant au jardin avec son oncle et ne sortant que pour 
se rendre avec sa tante au ravitaillement américain ou 
aller remplir quelqu'une des formalités qu'imposait aux 
occupés l'inquisition de la police. Je ne la rencontrais 
jamais, pas même dans le vestibule, et bien qu'il m'en 
prît parfois envie, je n'avais pas osé renouveler la scène 
de l'interrogatoire. 

Un jour que j'étais resté chez moi, me sentant grippé, 
et que l'on devait me croire parti comme à l'ordinaire, il 
m'arriva une aventure qui acheva de me tourner la tête. 
J'avais envoyé Schmutz au bureau m'excuser auprès du 
colonel. Il en revint avec mon congé pour la journée, des 
cachets de quinine et une lettre de ma Dorothéa, à laquelle, 
je l'avoue, je commençais à beaucoup moins penser. 



176 LE BOUCHER DE VERDUN 

Tandis que le bon Schmutz me préparait un grog, je 
pris connaissance du message venu de Goslar. Il était 
aussi bref qu'affolé. Catastrophe! Ma chère Dorothéa 
n'avait pas eu ses règles!... Le billet se terminait par 
ces quelques mots : 

Je suis perdue! Reviens tout de suite et épouse-moi!... 

J'avoue que je me trouvai beaucoup moins affolé que 
ma fiancée par cette révélation. Comme c'était simple! 
« Reviens et épouse-moi! » Est-ce que l'univers tournait 
autour du ventre de M" e von TreutLingen? Ah! les 
femmes! Etait-ce parce que du sang ne coulait pas 
là-bas qu'il fallait distraire, ne fût-ce qu'un instant, sa 
pensée de celui qui coulait ici? J'en verserais à sa place, 
moi, du sang, et M Ue von Treutlingen devrait s'estimer 
encore fort heureuse s'il m'en restait assez pour pouvoir 
la conduire plus tard devant le pasteur Heiligeland! 

Cette sotte histoire ne m'occupait pas plus que de 
raison et je buvais tranquillement le grog de Schmutz, 
quand un son de voix harmonieux s'éveilla dans la 
chambre de Juliette. J'oubliai aussitôt ma boisson et ma 
fiancée, et je courus à mon observatoire. Je m'attendais à 
retrouver la jeune Française dans son triste appareil 
d'ignominie. Quelle surprise! Elle était pure, nette, sans 
tache, dans toute la grâce et la fleur de sa radieuse 
métempsychose. Debout, légèrement drapée à l'antique 
dans une loque de soie nouée à l'épaule, les cheveux 
retenus à la grecque par un ruban défraîchi, la jeune fille 
prenait des poses, étudiait des mouvements, levait et flé- 
chissait les bras, penchait ou redressait la tête, tout en 
prononçant, sur les intonations les plus diverses et dans 
des modulations infiniment variées, des mots détachés, 



LE BOUCHER D£ VERDUN l?7 

des débris de vers, des suites de syllabes maintes fois 
répétées. La vcix était souple, claire, merveilleusement 
timbrée, montant par gradations chromatiques aux sono- 
rités les plus aiguës» ou s'abais6ant, s'enrichissânt, s'étof- 
rant, passant aux velours les plus sombres et aux violes 
leî plus douces, tantôt s'enflant en belle ronde de plain- 
chant, tantôt s'atténuant et faiblissant jusqu'au soupir, 
nuancée et cadencée, expressive et mobile, parfois fusant 
en un trille de rires et parfois s'éplorant en une mélo- 
dieuse cantilène. Une diction impeccable rythmait et 
accentuait ces vocalises. Transporté par cette musique 
délicieuse, je quittai un instant du nez mon oculaire pour 
y coller l'oreille, afin de me mieux pénétrer de ce ravissant 
gazouil. Comme c'était joli et comme c'était français! 
Je l'aurais écouté des heures sans m'en rassasier. Je 
n'avais pas tout d'abord saisi ce que signifiait ce ramage, 
mais je finis par comprendre ce que c'était : Juliette 
Rossignol faisait ses exercices d'articulations et d'assou- 
plissement de voix. 

Ce n'était que le commencement- de ce que j'allais voir 
et entendre. Plus rose et l'œil pétillant, elle se mit à 
déclamer avec une grâce mutine, et en l'accompagnant 
de geste3 exquis, une poésie de Musset. Je vivrais cent 
ans que je n'oublierais jamais le coup au cœur que la 
révélation de cette perfection me donna. Non seulement 
je n'avais rien vu de pareil, mais j'aurais été incapable 
de rêver quelque chose d'aussi divinement artistique. 

Juliette dit deux autres pièces que je ne connaissais 
pas, également d'allure romantique. Puis elle passa au 
classique. Je la vis avec étonnement se transformer sou- 
dainement en soubrette de Molière, éveiller de sa gaîté 
et des éclats de ses reparties les échos de sa misérable 

12 



178 LE BOUCHER Z.Z VERDUN 

chambre, tourner,, virevolter, pirouetter, se camper les 
poings sur les hanches, tapoter et chiffonner hardiment sa 
pauvre soie qu'elle avait disposée en fichu autour de sa 
gorge et dont les lambeaux lui tombaient en tablier sur 
la taille. 

Elle fut ensuite, pendant quelques instants, Célimène. 
Devenue grande dame et coquette, s'éventant avec son 
mouchoir et jouant avec un vieux manche de parapluie 
en guise de canne de cour, elle fila avec une capricieuse 
ironie la charmante tirade qui commence par ces vers : 

Allez, vous êtes fou dans vos transports jaloux 
Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous. 

Ah! comme je plaignais ce pauvre Sosthène Rossi- 
gnol, qui l'avait pourtant entendue, sa jolie cousine, et 
qui donnait tout le Misanthrope, y compris Céîimène, 
pour le sonnet d'Oronte! 

J'étais depuis une heure ankylosé sur mon escabeîle, 
que je ne me lassais pas d'admirer la jeune actrice, ayant 
complètement oublié ma grippe. Juliette passait, mar- 
chait, s'arrêtait devant son miroir, étudiait une physio- 
nomie, essayait un geste, recommençait une phrase, repre- 
nait une réplique, disparaissait, reparaissait, disparaissait 
encore, mais je l'entendais toujours. La comédienne répé- 
tait. 

Elle se transforma de nouveau. Le châle retomba en 
péplum; la chevelure grecque retrouva sa noble simpli- 
cité; puis les traits se couvrirent d'une douleur subite, 
la vcix se désola, s'exalta, les regards se levèrent sup- 
pliants... Et elle fut Iphigénie : 

L« ciel n'a point aux jcurs de celte infortunée 
Attaché le bonheur de votre destinée. 



LE BOUCHER DE VERDUN 179 

Notre amour nous trompait; et les arrêts du sort 
Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma mort. 
Songez, seigneur, songez à ces moissons de gloire 
Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire : 
Ce champ si glorieux où vous aspirez tous, 
Si mon sang ne l'arrose, est stérile pour vous. 

Ses yeux se remplirent de larmes réelles. A quoi son- 
geait-elle?... 

Je meurs dans cet espoir satisfaite et tranquille. 
Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, 
J'espère que, du moins, un heureux avenir 
A vos faits immortels joindra mon souvenir, 
Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire, 
Ouvrira le récit d'une si belle histoire. 

Je fus inexprimablement ému. Mais je n'avais pas 
encore eu le temps de verser moi-même mes larmes, que 
l'enjouement revenait, que la grâce reprenait le dessus et 
que d'autres métamorphoses s'opéraient. La guenille de 
soie de simuler des paniers, et c'était Silvia de Marivaux; 
de s'enrouler en mantille, et voilà Rosine de Beaumar- 
chais. Plusieurs autres fragments de rôles, dont j'ignorais 
la source, s'animèrent encore devant ma loge, ou plutôt 
ma baignoire, aussi grillée qu'inconfortable. 

Mais soudain je tressaillis et je me sentis aussitôt tout 
bouleversé. La voix de Juliette prononçait : 

Non, c'est le rossignol qui chante à ton oreille. 
Ne crains rien. Ce n'est pas l'alouette, elle dort. 
Là, dans ce grenadier, vers quelque étoile d'or, 
Il chante chaque nuit, toujours à la même heure. 
T'ai reconnu sa voix. Mon Roméo, demeure! 
C'était le rossignol et le jour est lointain. 

Où étais-je? où me trouvais-je? est-ce que je rêvais?..» 



180 LE BOUCHER DE VERDUN 

Et subitement tout s'écroula. Une grosse voix, celle 
de cette brute de Schmutz, cornait derrière moi : 

— Herr Oberleuina.nl, que prenez-vous pour votre 
dîner de midi? 

Alarmée, Juliette Rossignol avait bondi à sa table de 
toilette et se barbouillait avec précipitation. Le joli 
papillon rentrait dans sa chrysalide. 

— Stupide animal! grondai-je en colère. Je ne pren- 
drai rien. Je me sens en état de sortir et j'irai dîner au 
casino. 

Profondément troublé par cet épisode extraordinaire, 
dont l'effet se répercuta longuement en moi, jusqu'à 
obséder mes jours et mes nuits, mettant mon imagination 
comme ma sensibilité en complet désarroi, je ne pensai 
plus qu'aux moyens de me rapprocher de cette Française 
enivrante, que séparait de moi, je le sentais trop, hélas, 
beaucoup plus que l'épaisseur d'une parci trouée, tout 
un rempart de circonstances fâcheuses, à travers les- 
quelles il serait peut-être difficile d'ouvrir une brèche 
favorable. Outre qu'il paraissait déjà peu commode de 
l'aborder, puisque nous ne nous rencontrions pas, com- 
ment prendrait-elle des avances de ma part, si l'occasion 
se présentait ou s'ourdissait artificiellement de lui parler? 
Le peu que j'avais pu recueillir d'elle pendant l'interro- 
gatoire que je lui avais fait subir me la montrait assez 
susceptible de caractère et plutôt mal disposée envers les 
Allemands. Que l'un d'eux entreprît de lui faire la cour, 
fût-il d'aspect agréable, de condition avantageuse et 
d'éducation parfaite, comme je me flattais de l'être, ne 
suffirait-il pas qu'il portât l'uniforme de Sa Majesté 
germanique et parlât la langue de Goethe pour lui ins- 
pirer de ce seul fait une aversion insurmontable et Pin- 



LE BOUCHER DE VERDUN 181 

duire à l'hostilité la plus regrettable? Ces considérations 
étaient sérieuses et je ne me dissimulais point les écueils 
de mon projet. Le plus sage eût été d'y renoncer. Mais 
loin d'être sage, je me sentais devenir de plus en plus fou. 
La nuit, surexcité, trépidant, dévoré de fièvre, je sortais 
de mon lit en sursaut, me promenant à longs pas nus sur 
mon tapis, m'arrosant à grande eau, douchant de verres 
de bière mon gosier altéré. Je frémissais de désir, je 
hennissais. J'étais pris d'accès de fureur et d'appétits de 
viol. J'aurais voulu enfoncer d'un coup d'épaule cette 
paroi ridicule... et te ravir, t'emporter comme une proie 
dans mon beau lit Empire... Juliette! Juliette!... te pos- 
séder, couvrir ta chair de mes baisers et sentir ployer 
sous le mien ton joli corps français!... 

Rompu et névralgique, je ne retrouvais, le lendemain, 
un équilibre relatif qu'au milieu de mes camarades de 
bureau ou autour de la table du Grand Cerf, où Max 
von Kubitz, moitié inquiet, moitié émoustillé, trouvait 
que je prenais « une mine intéressante ». 

C'est un après-midi, en -rentrant du casino, qu'il 
m'arriva pour la première fois de rencontrer Juliette 
Rossignol. Elle descendait du premier étage, où sa tante, 
indisposée, gardait la chambre. Je la croisai dans le ves- 
tibule. Saisi, j'eus du moins la présence d'esprit d'essayer 
de mettre à profit cette circonstance. Je m'arrêtai pour 
lui adresser un salut militaire des plus cérémonieux et, 
après m'être incliné de l'air la plus aimable qu'il me fut 
possible de prendre, je lui dis : 

— Mademoiselle, si je puis vous être agréable de 
quelque façon, tant à vous-même qu'à ceux qui vous sont 
chers, je serais trop heureux de me mettre à votre entière 
disposition. 



182 LE BOUCHER DE VERDUN 

La jeune fille me regarda un instant de ses yeux aux 
cils décolorés, un léger frisson de colère trembla au coin 
de ses lèvres violacées, puis elle me répondit glacialement : 

— Je vous remercie, monsieur, nous n'avons besoin 
de rien. 

Avant que j'aie eu le temps de placer une seconde 
phrase, Juliette s'était éclipsée. 

Je fus pris de rage à mon tour. Ah! la mâtine!... Je 
t'aurais!... Célimène, va! tu ne m'échapperais pas!... Je 
ne savais encore comment je m'y prendrais, mais j'étais 
fermement résolu à employer toutes les voies et moyens 
qu'il fallait pour cela, fût-ce la violence. Il fallait que 
ce supplice eût une fin. Je ne vivais plus, j'écumais, et 
je me rongeais comme un lion en cage. 

Je n'étais cependant pas sans avoir honte parfois de 
mon emportement. La belle avance, vraiment, que de 
pénétrer de force chez cette jolie fille! C'eût été parfait 
si je n'eusse voulu que me passer une fois une vive fan- 
taisie et coucher avec elle. C'eût été excellent si j'eusse 
été certain qu'après l'avoir consciencieusement assaillie, 
mon envie eût été assouvie et ma guérison assurée. Mais 
était-ce le cas? Et où en serais-je après?... Hélas, non. 
ce n'était pas le cas, et je sentais qu'après ce serait pire 
encore qu'avant. Car je n'avais pas seulement envie d'elle, 
je l'aimais. Il me la fallait tout entière et longtemps, ou 
pas du tout. Un autre eût pu se déterminer à se l'asservir 
par des procédés administratifs que nous connaissions, 
nous autres Allemands, à se l'attacher comme esclave. 
Moi, non. Car non seulement je l'aimais, mais je voulais 
être aimé d'elle. Les baisers que je lui donnerais, je 
voulais qu'elle me les rendît. Il me la fallait amoureuse 



LE BOUCHER DE VERDUN 183 

et consentante. Ce n'est pas une esclave que je voulais : 
c'était une maîtresse. 

Je ruminais comme un malheureux et un clament ces 
pensées accablantes. Avec cette sacrée petite Française 
c'était de plus en plus la quadrature du cecle. Je voyais 
bien que rien au monde ne pourrait me la concilier, rien, 
ni or, ni bijoux, ni toilettes, ni facilités de vie, ni même 
vivres à discrétion ou sécurité absolue pour elle et les 
siens. Trop de haine nous séparait, trop de sang depuis 
dix-huit mois, trop d'horreurs commises par mes pauvres 
Allemands, pourtant si bons, au fond, et si loyaux, trop 
de meurtres et trop de crimes. Et quant à déplorer devant 
elle ces tristes fatalités, quant à m'en indigner ou à m'en 
humilier, il n'y avait à attendre d'une semblable pali- 
nodie aucune modification dans son attitude, sinon que 
de doubler de mépris son animadversion. 

Un jour de décembre, par une lumière perlée d'un 
soleil blanc, je me trouvais inoccupé chez moi, à méditer, 
un livre français entre les mains. Tandis que je lisais, 
j'avais dans les oreilles la voix de Juliette disant et 
interprétant la froide page imprimée qui était sous mes 
yeux, lui donnant la vie et la transfigurant de son talent. 
En même temps, je l'apercevais elle-même, par la fenêtre, 
qui aidait son oncle, dans le jardin, à semer une couche 
de légumes. Mon regard allait du livre, où j'entendais 
sa voix, au jardin, où sa robe haillonneuse épousait ses 
mouvements souples. Le cerveau vide et flottant, l'imagi- 
nation stérile, je m'obstinais vainement à poursuivre l'éla- 
boration d'un plan d'opérations qui persistait à me fuir. 

Son tablier de jardinier aux reins, une brouette devant 
les jambes, je vis le vieux Lormeau remonter lentement 
vers la maison. Il laissait Juliette seule. Je pris une déci- 



184 LE BOUCHER DE VERDUN 

sion subite. Quand il eut disparu, j'ouvris ma porte- 
croisée et je me dirigeai à grands pas vers la jeune fille. 
Marchant dans la terre meuble, je fus près d'elle qu'elle 
ne m'avait pas entendu. Elle eut un léger recul en î.i'apcr- 
cevant. 

— Mademoiselle, dis-je, vous avez paru me refuser, 
il y a quelques jours, la faveur de vous être utile. Je 
serais désolé que vous puissiez croire que c'était de ma 
part une simple formule de politesse. C'est sincèrement 
et très sérieusement que je vous offrais ma protection. 

Elle resta un instant silencieuse, aiguisant une réponse, 
puis elle me cingla en plein visage : 

— Et quel en serait le prix, monsieur? 

Je cherchai aussi à mon tour, puis, enchanté d'avoir 
trouvé quelque chose de bien français, je répliquai avec 
une exquise galanterie : 

— Le plaisir de vous voir sourire. 

Les fausses rides qui entouraient les sourcils de Juliette 
se froncèrent et elle dit : 

— Vous plaisantez, monsieur, je ne souris jamais. 

— Vous devez pourtant sourire d'une manière char- 
mante! fis-je, de mieux en mieux inspiré. 

— Qu'est-ce qui vous le fait supposer? 

— Vous êtes jolie, mademoiselle, très jolie, je le sais. 
Elle tressaillit. 

— Moi, monsieur? 

— Vous, mademoiselle, vous-même. 

Un nouveau silence pendant lequel elle se ressaisit. 

— Je l'étais, prononça-t-elle. Je ne le suis plus. 

— ■ Vous l'êtes toujours, m'écriai-je, vous l'êtes plus 
que jamais. Ne niez pas, je le sais. 



LE BOUCHER DE VERDUN 185 

Prise alors d'inquiétude, elle s'exclama vivement : 

— Vous m'avez fait espionner?... 

— Mettons que je vous aie espionnée moi-même. Il 
n'importe, je le sais. 

Elle porta les mains à sa figure et proféra d'une voix 
altérée : 

— Que vais-je devenir, grand Dieu?... Quel nou- 
veau malheur va s'abattre sur moi?... 

— Ne vous désolez pas, mademoiselle, fis-je en 
m'efforçant de cacher mon trouble. Aucun malheur ne 
se prépare pour vous et vous n'avez rien à craindre. Mais 
quelle étrange idée avez-vous de vous enlaidir aussi atro- 
cement? Pourquoi ce maquillage dégradant et que signi- 
fie cette comédie incompréhensible? 

— i Incompréhensible? s'écria-t-elle. Comment, vous 
ne comprenez pas?... Vous ne savez donc pas que si 
j'avais l'imprudence de me montrer telle que je suis, je 
n'aurais pas assez de larmes pour pleurer l'abominable 
sort qui me serait réservé, pas assez de honte pour cou- 
vrir l'infortune dont je serais salie? Pourquoi je me 
cache sous cette enveloppe d'ignominie? C'est bien simple, 
monsieur. C'est pour tenter de sauver ma dignité de 
femme, c'est pour ne pas subir la violence de vos sou- 
dards. 

Je reçus cette décharge sans sourciller. Il était certain 
que Juliette avait malheureusement raison, et je n'étais 
pas sans avoir dès longtemps soupçonné les motifs de sa 
détermination. 

— Vous voyez donc, lui dis-je, que ma protection ne 
vous serait pas superflue. Acceptez-la, mademoiselle. Elle 
vous permettrait de reprendre votre visage, que vous 
devez souffrir indicibîement de torturer de la sorte. Sous 



186 LE BOUCHER DE VERDUN 

la sauvegarde d'un officier allemand, vous redeviendrez 
vous-même et ne courrez aucun risque. 

— Excepté, hava-t-elle, le risque suprême que me 
ferait courir cet officier allemand lui-même! Non, non, 
monsieur, c'est assez. Perdez-moi, si vous en avez la 
volonté, et puisque vous êtes maître de mon secret. Mais 
je ne veux rien vous devoir et je ne veux rien vous 
donner. 

Je sentis le sang me monter à la tête. 

— Savez-vous, dis-je, que je puis vous faire arrêter, 
que je puis vous faire jeter en prison ou déporter en 
Allemagne, que je puis, s'il me plaît, vous réquisitionner 
à mon service et user de vous à ma fantaisie? Cédez, 
je vous en conjure pour vous-même, ne faites pas la mau- 
vaise : vous serez heureuse et vous aurez tout ce que vous 
désirerez. 

Je voulus lui prendre le bras. Mais elle se baissa 
rapidement, arracha de terre un plantoir, le leva au- 
dessus de moi comme un poignard et dit : 

— Ne me touchez pas, ou je vous tue! 

Saisissant le poignet qui tenait l'outil et la désarmant 
violemment, je m'écriai avec un rire sec : 

— Stupidité!... Vous voyez bien que je suis le plus 
fort!... 

Puis l'étreignant à la taille et cherchant à approcher 
ses lèvres, je bégayai dans une passion concentrée : 

— Juliette... vous m'affolez... Je vous aurai de gré 
ou de force!... 

Elle se dégagea avec une énergie sauvage, en criant : 

— De force, jamais!... Car si ce n'est pas vous que je 
tue, ce sera moi!... 

Et elle s'enfuit avec rapidité. 



LE BOUCHER DE VERDUN 187 

Je rentrai chez moi plein d'une rage sombre. Je trou- 
vai sur ma table une lettre. Elle était timbrée de Goslar. 
Je ne l'ouvris qu'une heure après. 

Dorothéa m'apprenait avec des transports de joie et 
de reconnaissance que ses règles avaient reparu. Dieu 
merci, ce n'était qu'un retard!... 

Gotl sei Dank! écrivait-elle, je suis maintenant délivrée 
de toute angoisse. Oh! quand j'ai vu sourdre ce sang béni, 
j'ai remercié le Seigneur de toute mon âme pour m' avoir 
permis de te faire plaisir, mon cher amour, sans en subir la 
conséquence par une cruelle épreuve. Quand j'aurai de vrais 
enfants avec toi, mon chéri, je me rappellerai toujours cette 
grande bénédiction de Dieu. 

Je déchirai cette lettre, dégoûté. 

Les nerfs en déroute, je sortis. La rue était pleine de 
soldats qui se hâtaient avec bruit vers la Kommandantur. 
La plupart étaient sans armes, foule militaire égrenée et 
tumultueuse. Quelques sections de fusiliers équipés, des 
gendarmes et un assez grand nombre de policiers sem- 
blaient organiser un service d'ordre et maintenaient libre 
la voie principale. Un peloton de uhlans, lance au poing, 
formait une garde d'honneur devant la Kommandantur. 
J'aperçus le lieutenant de police Moral, en grande con- 
versation avec un personnage en civil, coiffé et costumé 
de vert, que je ne connaissais pas. 

— Qu'est-ce qu'il y a donc? demandai-je à Moral. 

— On attend Son Altesse Impériale, me répondit-il. 
Son compagnon, un étrange et inquiétant individu à 

tête d'hyène, me dévisagea avec attention, comme si, me 
Voyant pour la première fois, il voulait fixer mes traits 
dans sa mémoire. J'appris peu après que ce vilain museau 
n'était autre que le fameux Klein, inspecteur de la sûreté 



188 LE BOUCHER DE VERDUN 

à Berlin, attaché spécialement à la personne du Kron- 
prinz. 

Des hoch éclataient. Des présentations d'armes bruis- 
saient. De divers côtés arrivaient minute après minute 
des automobiles trépidantes, qui déversaient des généraux 
devant le perron. Le bâtiment les engouffrait dans son 
vestibule dallé, qu'encadraient deux sentinelles du 98 e ba- 
taillon de chasseurs. 

Sur une recrudescence de hoch et dans une rafale de 
hourras frénétiques, je vis survenir par la route de Stenay 
une élégante torpédo rouge sang, conduite avec maestria 
par un jeune homme svelte, au visage étroit et allongé 
qu'omait une fine moustache, à l'air déluré et fanfaron, 
la casquette à bandeau rouge sur l'oreille et la cigarette 
aux lèvres. Il portait l'uniforme de général et avait un 
chauffeur à côté de lui. L'intérieur était occupé par deux 
officiers d'état-major, dont l'un était le baron von Wer- 
thau, et par cinq magnifiques lévriers à long poil qui 
campaient décorativement sur les places du fond ou para- 
daient aux portières. Quand la voiture passa devant moi, 
je remarquai que la plaque était timbrée de la couronne 
royale de Prusse. 

Après un virage savant, le prince sauta lestement à 
terre, laissant le volant à son chauffeur. Il s'élança en 
riant et en saluant de tous côtés sur le perron, suivi des 
deux aides de camp. 

J'étais encore sous le coup de cette apparition et je me 
préparais à me mêler aux nombreux officiers qui enva- 
hissaient le rez-de-chausseé du bâtiment, lorsque je vis 
arriver sur moi, très excité, Max vcn Kubitz qui me dit : 

— Mon cher, le colonel vous cherche partout... 
Venez vite!... 



LE BOUCHER DE VERDUN 189 

— Qu'y a-t-il? 

— Il y a qu'on a besoin de vous... Le général vous de- 
mande... Mon cher, c'est extraordinaire... Figurez-vous... 

Il m'entraîna dans le vestibule de la Komrnandantur, 
où nous tombâmes tout de suite sur le colonel. 

— Ah! vous voilà!... J'allais envoyer chez vous. 
Dites donc, Hering... 

Mais, sans me mettre encore au courant, le colonel 
s'élança dans une salle voisine, en s'écriant : 

— Herr General!... Herr General!. .. nous l'avons!... 
le premier-lieutenant est là! 

Un instant après, je me trouvais en présence du géné- 
ral von Lochow, commandant le III e corps, que j'avais 
eu l'honneur d'accompagner deux fois sur le front. Le 
général von Lochow m'apprit enfin ce qu'on ..:': -.-ndait de 
moi, et c'était, en effet, une chose assez extraordinaire, 
comme avait dit le comte von Kubitz. Il s'agissait de 
remplacer à une séance de conseil de guerre, qui allait se 
tenir dans la grande salle de la Komrnandantur, l'officier 
sténographe du prince, victime d'un accident qui s'était 
produit quelques heures auparavant et dont on venait seu- 
lement d'avoir connaissance. Arrivé le matin à Dun, le 
malheureux officier avait eu l'imprudence de s'aventurer 
un peu trop près des lignes, et il avait reçu, selon l'ex- 
pression du général von Lochow, « un bouquet de fusant 
par le travers de la gueule ». Il était soigné dans une 
formation sanitaire de l'avant, en attendant qu'il fût 
possible de le transporter à Stenay. 

Ce qui fait le malheur des uns fait le bonheur des 
autres et la malchance de l'infortuné sténographe déter- 
minait ma chance : telle fut au moins la conclusion du 
comte von Kubitz, et ce fut aussi ia mienne. 



190 LE BOUCHER DE VERDUN 

Tout exalté par cette conjoncture, je me mis avec 
empressement aux ordres du général von Lochow. Nous 
montâmes aussitôt au premier étage et le général me fit 
entrer dans cette salle de la Kommandantur que je con- 
naissais déjà, où il me présenta au major von Millier, chef 
de la maison militaire de Son Altesse Impériale. Je reçus 
rapidement les instructions nécessaires et je fus installé à 
un petit pupitre où, une main de papier devant moi et 
le stylographe aux doigts, j'eus tout le loisir de suivre ce 
qui se passa et dont, bien entendu, je n'ai jusqu'à pré- 
sent encore parlé à personne. 

Le milieu de la pièce était occupé par une grande 
table que couvrait presque entièrement, en guise de tapis, 
une carte du front de Meuse au 1 /20.000 e , allant de la 
forêt d'/'i ;onne à la Woëvre et de Dun aux Eparges. 
La suite des positions françaises et allemandes y était 
figurée, les premières en bleu, les nôtres en rouge. Assis 
ou debout, fumant de gros cigares ou tétant de riches 
pipes d'écume, discutant par petits groupes ou, penchés 
sur la table, promenant des doigts épais sur les fines 
courbes de la carte, une trentaine d'officiers généraux 
remplissaient la salle de bruit, de fumée et d'importance. 
II y avait là le général-lieutenant Schmidt von Knobels- 
dorf, chef d'Etat-Major de Son Altesse Impériale le 
Kronprinz, le général de l'infanterie von Mudra, tout 
grisonnant, à la moustache tombante et au petit menton 
proéminent, le général de l'infanterie von Strantz, com- 
mandant le détachement d'armée de la Woëvre, le géné- 
ral-colonel von Falkenhausen, commandant le détache- 
ment d'armée de Lorraine, le général de l'artillerie von 
Gallwitz, à la courte barbe poivre et sel taillée en pointe, 
commandant le corps de réserve de la Garde, le général 



LE BOUCHER DE VERDUN 191 

de l'infanterie von François, au masque énergique et régu- 
lier, coupé d'une épaisse moustache, le général de l'in- 
fanterie von Deimling, commandant le XV e corps, le 
général de la cavalerie baron von Gebsattel, commandant 
le III e corps bavrois, le général-lieutenant baron von 
Liittwitz, sec, maigre, ridé, parcheminé, à l'aspect de 
momie, et notre admirable chef le général de l'infanterie 
von Lochow, au front bosselé, aux sourcils blancs, à la 
courte moustache blanche, commandant notre brillant 
III e corps, dont une division, la sixième, était alors en 
Serbie. Les deux seuls personnages de cette solennelle 
assemblée qui ne fussent pas généraux étaient le major 
von Millier et le capitaine baron von Werthau. Celui-ci 
eut l'obligeance de me reconnaître et m'adressa un petit 
signe amical. 

La porte s'ouvrit. Tout le monde salua. Le général- 
lieutenant Kronprinz Wilhelm faisait cavalièrement son 
entrée, sa cigarette à la lèvre, son épée sous le bras et 
ses gants d'automobiliste au poing. Il serra avec alacrité 
de nombreuses mains, lançant à droite et à gauche de 
rapides paroles, sur un ton vif et joyeux. 

Il était accompagné d'un général de haute taille, dis- 
tingué, froid, compassé, au grand front lisse sous un 
boudin de cheveux gris, aux larges yeux curieusement 
sinueux, au long nez de mouflon sur une grosse mous- 
tache aux pointes à peine esquissées, et à qui il n'eût 
fallu que la perruque blanche pour lui donner l'aspect 
d'une figure militaire du temps de Frédéric II. C'était le 
général de l'infanterie Erich von Falkenhayn, chef de 
l'Etat-Major Général des armées en campagne, ministre 
de la Guerre. 

Le Kronprinz s'avança vers le milieu d'un des longs 



192 LE BOUCHER DE VEUDON 

côtés de la table, où un fauteuil avait été réservé, et 
avant de s'asseoir, parcourant du regard, comme pour 
s'orienter, la carte étendue devant lui, dit, en repérant 
avec la poignée de l'épée les points qu'il reconnaissait : 

— Ah! ah!... bien, bien... nord... sud... la Meuse... 
J'y suis!... Mont faucon.. Béthincourt... très bien... For- 
ges... Haumont... Beaumont... Jumelles... C'est parfait!... 

Puis, s'adressant au général von Falkenhayn, qui avait 
pris place en face de lui : 

— Et maintenant, allez-y, Excellence!... Nous vous 
écoutons. Et surtout, soyez clair. 

Dès ce moment, je m'apprêtai à noter religieusement 
tout ce qui allait se dire, jusqu'aux moindres paroles, 
tandis que Le général von Falkenhayn se levait lentement, 
son boudin de cheveux atteignant presque le cadre d'où 
îe portrait du Kaiser contemplait cette scène de ses yeux 
chromolithographiques. 

— Altesse Impériale, Messieurs les Généraux, fit la 
voix sombre de Falkenhayn, je vous ai convoqués à cette 
Inspection d'étapes de la V e Armée pour vous commu- 
niquer les résolutions qui ont été prises, concernant la 
suite de la campagne, par la Direction Suprême de l'Ar- 
mée et son Chef souverain, Sa Majesté l'Empereur et 
Rci. Avant d'aborder l'exposé de la situation stratégique, 
il convient de vous faire connaître les considérations 
d'ordre politique qui la dominent. L'Allemagne est 
actuellement dans la pleine forme de sa puissance mili- 
taire et se trouve en mesure de résister indéfiniment à tous 
les assauts. Sa carte de guerre, déjà magnifique, pourrait 
à la rigueur lui suffire. Bien que nos principaux ennemis 
ne soient pas encore abattus, incapables qu'ils sont de 
nous reprendre le moindre pouce carré de nos conquêtes, 



LE BOUCHER DE VEHDUN 193 

nous n'aurions qu'à nous maintenir sur une défensive 
désormais invulnérable pour lasser leur stupide patience 
et nous autoriser à considérer, dès maintenant, la guerre 
comme militairement gagnée. 

— Elle est gagnée! décida le Kronprinz d'un ton 
dégagé. 

— Elle serait gagnée, en effet, si la situation écono- 
mique était aussi brillante que la situation militaire. Mais 
c'est là, Messieurs, pour employer une expression triviale, 
c'est là que le bât nous blesse. La guerre, qui devait être 
foudroyante et courte, se prolonge. Le peuple allemand 
souffre; il commence à murmurer. 

Le Kronprinz laissa échapper un geste d'impatience. 

— Les denrées se raréfient, continua le général von 
Falkenhayn; la famine nous guette. Vous ne vous en 
apercevez pas, Messieurs, l'armée ne s'en aperçoit pas, 
car toutes les ressources du pays sont mises à sa disposi- 
tion. Les classes riches ne s'en doutent pas non plus, sinon 
par les prix qu'elles paient. Mais les soixante millions 
d'Allemands qui restent le savent et ne le ressentent que 
trop. Il est vrai que nos stocks sont encore considérables 
et que notre merveilleuse organisation fait des miracles. 
Mais à l'impossible nul n'est tenu et il n'y a pas de 
miracles qui prévalent contre un fait. Or, le fait, c'est que 
le sol allemand ne peut pas nourrir le peuple allemand. Le 
sol allemand est insuffisant et le blocus nous ronge. Je 
sais que la bienveillante neutralité des pays non belligé- 
rants qui nous entourent n'a cessé de nous apporter un 
précieux concours. Grâce aux neutres, nous pouvons tenir 
pendant une année encore. Mais les neutres sont eux- 
mêmes victimes du blocus. Un jour viendra où, menacés 
aussi dans laur alimentation, ils devront c«s£*r leurs «xpor- 

13 



194 « BOUCHE» »£ VBR»UN 

tations. Ce jour-là, ce sera l'inconnu, et ce sera peut-êtrt 

le désastre... le désastre dans la victoire!... Put-on jamais 
concevoir perspective plus tragique?... 

Les généraux se regardaient soucieusement. Schmidt 
von Knobelsdorf, von Mudra, von Lochow froissaient 
avec perplexité leur moustache, tandis que von Liïttwitz, 
qui n'en avait pas, se grattait la narine d'un index nerveux. 

— Nous nous voyons donc contraints, prononça forte- 
ment Falkenhayn, de reprendre l'offensive et de chercher 
coûte que coûte une décision. 

— A la bonne heure! s'écria le Kronprinz. Une 
décision, ça me va!... Ecoutez, Messieurs. 

Tous s'immobilisèrent dans un silence plus attentif. 
On allait enfin savoir ce qui avait été résolu en haut 
lieu. 

Le chef de l'Etat-Major Général poursuivit : 

— Il était à la vérité beaucoup plus facile de recon- 
naître qu'une décision de la guerre devait être cherchée 
et obtenue dans le plus bref délai, que de déterminer où 
et comment devait être réalisée cette décision. C'est à 
quoi le Commandement Suprême de l'Armée a'dû mûre- 
ment réfléchir, examinant avec le plus grand soin les 
différents plans d'opérations possibles, évaluant scrupu- 
leusement leurs avantages et leurs inconvénients. Exploi- 
tant notre offensive triomphale de cet été en Russie, nous 
pouvions d'abord songer à nous emparer des immenses 
territoires prodigieusement fertiles de l'Ukraine et de la' 
Volga. Ce plan, à première vue séduisant, a été rejeté. 
En raison de la température et de la nature du sol, aucune 
offensive décisive dans l'Est ne saurait être exécutée 
avant le courant d'avril. De plus, les communications 
dans cette direction sont loin d'être suffisantes. Il nous 



LK BOUCHER DE VERDUN 195 

faudrait, pour la conquête et l'occupation d'aussi yastes 
régions, une armée de deux millions d'hommes, dont l'état 
de notre recrutement nous interdit la levée, sans compter 
un cadre d'un demi-million de civils pour organiser le 
pays et faire travailler la population. L'opération fût-elle 
praticable, que les résultats n'en seraient atteints qu'à 
trop longue échéance. Nous avons également exclu, pour 
des motifs analogues, les entreprises en Orient. A Saîo- 
nique, au canal de Suez, dans l'Irak, des succès seraient 
sans doute retentissants, mais on ne pourrait en attendre 
un effet réellement décisif, ainsi que l'espèrent les parti- 
sans d'une marche vers les Indes, à l'exemple d'Alexandre, 
ou d'une attaque sur l'Egypte, à l'instar de Napoléon. 
Nos alliés turcs ne disposent pas des moyens nécessaires 
et, toujours en raison des mauvaises communications, nou* 
sommes hors d'état de leur en fournir. Nous avons écarté, 
d'autre part, le plan préconisé par notre alliée l'Autriche- 
Hongrie, lequel était d'écraser l'Italie. Nous avons fait 
comprendre à l'Autriche que si la mise hors de cause de 
l'Italie lui était avantageuse, elle n'aurait pas d'influence 
immédiate sur l'ensemble de la guerre, que l'Angleterre et 
la France ne seraient sans doute pas fâchées de voir 
sortir de l'affaire un associé qui rend si peu et qui exige 
tant, et que, dussions-nous lui envoyer notre pied jusque 
dans le bout de sa botte, cela n'avancerait pas J'un pas 
la décision. 

Arrivé à ce point de son exposé, le général von Falken- 
hayn sou f fia un moment, tandis que ses auditeurs rumi- 
naient silencieusement ses paroles, s'efrorçant de conjec- 
turer ou soupçonnant déjà où il allait en venir. Agité 
d'une sorte de frétillement nerveux, le Kronprinz allu- 
mait cigarette sur cigarette. 



196 LE BOUCHER DE VERDUN 

Pas plus que ses subordonnés, l'impérial commandant 
du groupe d'armées ne paraissait encore initié aux con- 
ceptions du Grand Etat-Major. Aussi, quelle que fût son 
envie d'intervenir, s'abstenait-il par prudence de toute 
observation. Mon regard se reposa un instant sur la belle 
figure calme et intelligente du baron von Werthau. Je 
me rappelai alors ce qu'il nous avait dit, sur la terrasse 
de Dun, du Kronprinz et de son peu d'autorité militaire. 
Le général-lieutenant Kronprinz Wilhelm n'avait pris 
sans doute aucune part aux conférences de Mézières. 

Les fronts excentriques ainsi éliminés, Falkenhayn 
expliquait maintenant que la décision envisagée ne pouvait 
être acquise que sur le front occidental. Mais où? Dans 
les Flandres, au nord de la croupe de Lorette, la consti- 
tution du sol interdisait jusqu'au printemps les entreprises 
de grande envergure. Au sud de cette croupe, de l'avis 
des chefs qui y commandaient, il faudrait au moins trente 
divisions. Or, il nous était impossible de réunir de pareils 
effectifs sur un seul secteur, sans dégarnir dangereuse- 
ment de réserves le reste du front. Au reste, les échecs 
subis récemment par les Français en Champagne et par 
les Anglais et les Français en Artois dans leurs assauts 
en masse démontraient que la méthode de la bataille 
frontale devait être proscrite. En supposant, contre toute 
vraisemblance, que le but de l'opération fût atteint, à 
savoir l'expulsion des Anglais du continent et le refoule- 
ment des Français derrière la Somme, la décision ne 
«erait pas obtenue pour cela. La France ne serait pas 
grièvement atteinte et l'Angleterre continuerait à s'obs- 
tiner. Il faudrait alors monter une nouvelle opération, 
pour laquelle il était douteux que l'Allemagne disposât 
encore de* forces nécessaires. 



LE BOUCHER DE VERDUN 197 

Tout cela bien établi, la solution s'imposait. C'était de 
choisir une zone nettement limitée, d'une importance vitale 
pour la France, où, avec un maximum de moyens maté- 
riels et un minimum d'effectifs, on pût frapper la France 
à mort. Privée de son meilleur soldat, l'Angleterre serait 
bien obligée ensuite de mettre les pouces. 

— Coit sirafe England! ponctua le Kronprinz. 

Deux objectifs, d'après Falkenhayn, remplissaient pré- 
cisément ces conditions : Belfort et Verdun. Toutefois, 
exposa-t-il, c'était Verdun qui méritait la préférence. Il 
en donna des raisons morales, stratégiques, tactiques et 
manceuvrières. Il ne négligea pas non plus d'indiquer 
qu'au point de vue purement défensif l'existence d'un 
point d'appui français aussi puissant que Verdun, à vingt 
kilomètres des principales voies de communication alle- 
mandes, constituait un danger d'une telle importance que 
sa simple suppression devrait être considérée comme un 
succès militaire de premier ordre. 

La seule raison qu'il oublia d'invoquer, bien qu'elle 
eût apparemment exercé son influence sur les délibéra- 
tions du Grand Quartier, c'était le prestige que la prise 
de Verdun, la célèbre forteresse française, vaudrait à 
l'héritier du trône et la gloire immortelle que cet exploit 
grandiose lui assurerait dans l'histoire. Le laurier qu'il 
n'avait pu cueillir en 1914, 1916 le lui tendait. 

— Et quand serons-nous à Paris? demanda le Kron- 
prinz. 

Falkenhayn répondit : 

— Un mois après le commencement de notre attaque, 
si tout va bien, Votre Altesse Impériale pourra faire son 
entrée à Babylone. 

Sortant de J«ur mutisme déférent, les généraux sq 



198 LE BOUCHER DE VERDUN 

mirent alors, les uns après les autres, à poser des questions 
à solliciter des compléments d'information, ayant trait 
pour la plupart à des points d'ordre tactique. Quand 
aurait lieu l'offensive? Par où? Sur quels secteurs? Quels 
seraient les corps et les divisions qui attaqueraient? 
Quelles seraient les réserves? 

Falkenbayn répondait, mais pa: à tout. C'est ainsi 
qu'il évita de se prononcer sur l'époque de l'offensive, 
qui dépendait de circonstances non encore appréciables. 
Pour le reste, voici quel fut l'essentiel de ses explications. 

La région fortifiée de Verdun formait dans notre front 
un saillant qui pouvait être attaqué par trois côtés : par 
le nord, par le sud ou par l'est. L'escalade des côtes 
abruptes de Meuse, en partant de la plaine de Woëvre, 
souvent marécageuse, était trop difficile pour pouvoir 
être envisagée comme opération principale. L'organisation 
de l'attaque par le sud devait être encore plus réso- 
lument écartée, les montagnes y étant dépourvues de 
routes et couvertes d'épais fourrés qui les rendaient pres- 
que infranchissables à de gros corps de troupes et à leurs 
convois. Seul restait à considérer comme base de l'opéra- 
tion le terrain situé au nord, sur les deux rives de la 
Meuse, du pied de l'Argonne' à l'ouest aux bas-fonds de 
l'Orne à l'est. Sa largeur était de quarante à cinquante 
kilomètres. Mais pour l'utiliser dans toute son étendue, 
il était nécessaire d'engager beaucoup plus de troupes et 
de matériel d'artillerie que nos disponibilités ne le per- 
mettaient. Il y avait en conséquence à choisir entre la 
rive droite et la rive gauche de la rivière pour le départ 
de l'offensive. C'est sur la rive droite que s'était arrêté 
le choix de l'Etat-Major Général, pour de multiples con- 
sidérations qu« le général von Falkenhayn résuma avec 



LE BOUCHER DE VERDUN 199 

une admirable lucidité. C'était, d'ailleurs, ajouta-t-il, le 
plan même qui avait jadis été conçu et préconisé par le 
maréchal von Haeseler. 

A ce nom, le Kronprinz ne put s'empêcher de faire 
une grimace significative. 

L'angle aigu, expliquait Falkenhayn, formé par le 
front ennemi au nord-est du fort de Douaumont, pouvait, 
dès le début, être enveloppé avec une facilité qui ne se 
rencontre que rarement dans la guerre de position. La 
configuration du terrain ne favorisait pas de la même 
manière les opérations sur la rive ouest. Certes, il ne 
fallait pas méconnaître le danger d'être pris de flanc, 
pendant la marche en avant, par les pièces de l'ennemi 
postées sur l'autre rive. Mais avec une progression rapide 
et bien coordonnée de l'artillerie lourde mobile, la situa- 
tion se retournait et c'est nous qui prenions de flanc les 
lignes françaises de la rive gauche. Il suffisait pour cela 
d'une avance da quelques kilomètres. Devenues intenables, 
les lignes de l'ouest s'effondraient à leur tour. Les ponts 
de la Meuse étaient bombardés. Toute l'armée française 
de la rive droite était cueillie dans le coup de filet d'un 
nouveau Sedan. Verdun était emporté. Les côtes de 
Meuse tombaient jusqu'à Saint-Mihiel. Une immense 
brèche de soixante kilomètres disloquait le front français. 
La voie s'ouvrait large et triomphale sur la Champagne 
et l'Ile-de-France avec, comme objectif ultime, Paris. 

L'enthousiasme suscité par ces brillantes perspectives 
fut considérable. Le Kronprinz félicita Son Excellence. 
Les généraux se levèrent avec ensemble pour pousser un 
triple hoch! Chacun était anxieux de connaître les corps 
qui auraient l'honneur de donner cette formidable poussée, 

Falkenhayn se déoid* à lo« éau»»éVer. Ge ««raient, sur 



200 LE BOUCHER SE VERDUN 

la rive droite, le III e corps, les V e et VII e de réserve, 
le XVIII 8 corps et une partie du XV e , soit neuf divi- 
sions; sur la rive gauche, le VI e corps de réserve, la 
2* division bavaroise, la 22 e de réserve et la 192 e bri- 
gade; en Woëvre, une division du XV e corps. Six divi- 
sions tiendraient la région d'Etain à Saint-Mihiel; la 
5* de landwehr, la 33 e de réserve, le V e corps et le 
III* bavarois. Enfin, un certain nombre de divisions, sept 
à dix, seraient groupées en réserve derrière le front. Les 
neuf divisions d'assaut étaient absolument reposées et par- 
ticulièrement instruites. Chacune d'elles occuperait un 
secteur d'attaque de moins de deux kilomètres. 

Cette distribution des rôles produisit la plus vive agi- 
tation parmi les généraux, et pendant un bon quart d'heure 
on ne s'entendit plus. Von Falkenhausen, von Gallvvitz, 
von Lochow, von Mudra, qui étaient le» plus autorisés, 
discutaient âprement. 

S'abstenant, quant à lui, de formuler aucune critique 
ou de poser aucune question, le Kronprinz, qui faisait 
fonction de président, adjugeait volontiers la parole à 
ceux qui lui semblaient désireux de nourrir le débat ou 
qu'il croyait aptes à l'agrémenter. Son chef d'Etat-major 
était de ceux-là. Aussi, dès que le bruit se fut un peu 
apaisé, entendit-on jaillir la voix de ténor léger du 
prince : 

— Vous avez quelques observations à présenter, 
Knobelsdorf? A vous la mainl 

Schmidt von Knobelsdorf dressa sa hauto corpulence : 

— Je ne la tiendrai pas longtemps, Altesse Impmale. 
Je demanderai seulement à Son Excelence le généra von 
Falkenhayn quelles mesures il compte prendre pour «»mp?- 



LE BOUCHER DE VERDUN 201 

cher les Français d'amener des renfort» au moment où 
nous attaquerons. 

— Silence! silence, Messieurs! jappa le Kronprinz, 
comme pour souligner l'importance de la question. 

— Vous savez comme moi, monsieur le général-lieu- 
tenant, répondit alors Falkenhayn, que les Français ne 
disposent que d'une seule voie ferrée à écartement normal, 
la ligne de Châlons à Verdun. Ils auraient dû depuis 
longtemps construire le raccordement de Revigny, pour 
remplacer la ligne de Saint-Mihiel qu'ils ont perdue. Ils 
ne l'ont pas fait. 

— Quelle imprévoyance! s'écrièrent plusieurs géné- 
raux. 

— La ligne Châlons- Verdun, qui est sous notre feu, 
sera coupée par le canon entre Aubréville et Dombasle 
dès les premières heures de l'offensive. Les Français n'au- 
ront donc plus pour s'alimenter que le petit chemin de 
fer Meusien, à voie étroite, d'une insuffisance ridicule. 
Comment, dès lors, recevraient-ils des renforts, sinon au 
compte-goutte? 

Des rires accueillirent cette boutade. 

— Ils pourraient en amener par avance, objecta 
Schmidt von Knobelsdorf, car les Français ne seront pas, 
j'imagine, sans s'apercevoir de nos préparatifs, si bien 
dissimulés qu'ils soient. 

— Ils ne s'en apercevront pas ou ils s'en apercevront 
trop tard, répliqua Falkenhayn. Nous ne ferons venir les 
gros d'infanterie qu'au dernier moment. Le transfert d'une 
douzaine de divisions ne constitue d'ailleurs pas un trafic 
extraordinaire, et c'est encore là un des avantages d'un 
secteur d'attaque étroit. Quant à la concentration d'artille- 
rie, qui est notre atout capital, — et sur ce point, mon- 



202 LE BOUCHER DE VERDUN 

sieur le général-lieutenant, je n'ai rien à vous apprendre, 
puisque c'est vous qui présidez à cette concentration avec 
un talent auquel je me plais à rendre hommage, — elle 
s'opère et continuera à s'opérer de nuit ou sous le couvert 
des bois. Soyez sans crainte, Messieurs, la muscade 
passera. 

— Très drôle! très drôle! applaudit le Kronprinz, 
Knobelsdorf, vous êtes collé. 

— A ma grande satisfaction, Altesse Impériale! 

— J'ajoute, reprit Faîkenhayn pour achever son 
triomphe, que nous ferons, pendant les semaines qui pro- 
céderont immédiatement la bataille, des feintes sérieuses 
sur tout le front, de manière à interdire à l'ennemi le 
moindre soupçon sur le lieu véritable de l'offensive. La 
III* armée s'engagera en Champagne, la II e donnera sur 
la Somme, nous attaquerons en Artois, en Flandre, en 
Alsace. Lorsque sonnera le signal de l'assaut décisif sur 
la région fortifiée de Verdun, nous n'y trouverons, selon 
toute certitude, que les troupes que nous y connaissons 
déjà, maigres effectifs bien loin, comme vous le savez, 
d'être de premier ordre : une division et demie sur la rive 
gauche, deux divisions et demie sur la rive droite, de la 
Meuse aux Eparges, un corps vers Saint-Mihiel, une 
division en réserve à Verdun, une autre à Tillambois, 
en tout sept divisions pour tenir tête à nos dix-neuf magni- 
fiques divisions de choc, sans compter nos réserves; nous 
n'y rencontreons qu'une ligne de tranchées médiocrement 
fortes, l'incurie française ayant jugé inutile d'aménager 
des positions de soutien, et, pour répondre à nos milliers 
de canons, dont plusieurs centaines d'obusiers aux calibres 
énormes, qu'une artillerie insuffisante, ne comportant, en 
fait d« piàcat lourd»*, que les six tourelle* de 1 55 «lee 



LE BOUCHER DE VERDUN 203 

forts, quelques affûts-trucs sur voie étroite Je 120 et T 55 
court, trois canons de 155 long, quatre canons de marine 
de 1 40 voguant sur le canal, deux obusiers de 200 et 
un seul canon de 305. Nous écraserons tout cela. Ce ne 
sera pas une bataille, Messieurs, ce sera un ouragan. 

Après avoir fauché d'un geste large toute la partie 
française de la carte, le général von Falkenhayn se rassit 
au milieu d'un grand enthousiasme. 

— L'affaire est dans le sac! glapit joyeusement le 
Kronprinz. Ce sera la plus grande ruée et le plus colossal 
bain de sang de l'histoire. Messieurs, un hoch à Sa 
Majesté! 

Un nouveau tonitruement répondit à cette invitation. 
Les solives du plafond en résonnèrent et le cadre de Sa 
Majesté en trembla sous son clou, comme pour manifester 
lui aussi son allégresse. 

La séance avait duré trois heures d'horloge, et mon 
poignet commençait à se paralyser. 

Le Kronprinz la leva, puis il s« disposa à prendre 
congé. 

— Quand verrez-vous l'Empereur? demanda-t-il à 
Falkenhayn. 

— Demain matin, Altesse Impériale. 

— Veuillez lui faire part, Excellence, de mes res- 
pectueux compliments et de ma profonde satisfaction. 

Il jeta ensuite un coup d'ceil de mon côté, échangea 
quelques mots avec le baron von Werthau et j'eus l'im- 
mense émotion de voir Son Altesse Impériale s'avancer 
vers moi, tandis que je me figeais dans une attitude 
impeccable. 

— Premier-lieutenant... Hering... je crois?... 

— Oborleuinont Hering, Kaiserliche Hoheitl 



204 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Charmé. Vous aurez l'obligeance, premier-lieute- 
nant Hering, de me préparer six copies de votre sténo- 
graphie. 

— A vos ordres, Altesse Impériale. Je les ferai par- 
venir dès demain à Votre Altesse Impériale. 

— Non, non, monsieur... Ceci est strictement secret et 
vous ne confierez vos copies à personne. Vous me les 
apporterez vous-même à Stenay, où vous me les remettrez 
en mains propres. Vous y joindrez l'original de vos notes, 
qui ne doit pas rester par devers vous et que je détruirai 
en votre présence. 

Sur quoi, suivi de ses deux aides de camp et dans 
l'ovation de ses généraux, Willy se retira pour aller 
rejoindre sa torpédo rouge sang et ses lévriers. 



• Rentré chez moi, je dépêchai Schmutz au bureau pour 
me rapporter une machine à écrire. Je passai la nuit au 
travail. 

Dans la chambre voisine, Juliette Rossignol dormait... 
ou ne dormait pas. Peut-être écoutait-elle mon léger 
tapage nocturne... 

Je ne pus m'empêcher d'aller deux ou trois fois coller 
mon oreille à la paroi. Mais je n'entendis rien, pas même 
son souffle enchanteur, sinon dans mon imagination. Ma 
colère contre elle se calmait par suite de l'épuisement 
nerveux que me causait ma tension d'esprit. Vers cinq 
heures du matin, mes copies terminées, je m'étendis sur 
mon lit pour prendre un peu de repos. 

A neuf heures, une magnifique automobile d'Eîat- 
major ronflait devant la maison. Sanglé dans mon plus 
bel uniforme, pommadé, astiqué à fond, superbe, je sortis. 



LE BO'JCHER BE VERDUN 205 

Je rencontrai Juliette dans le vestibule. Je la saluai avec 
ostentation et, pour lui donner une haute idée de mon 
importance, je lui dis : 

— Vous vous demandez sans doute où je vais, made- 
moiselle? Permettez-moi de me faire un plaisir de vous 
l'apprendre. Je me rends à Stenay, où je m'en vais voir 
personnellement son Altesse Impériale. 

Les yeux de Juliette battirent et une expression étrange 
modifia ses traits. 

— Le Kronprinz? murmura-t-elle. 

— Parfaitement, mademoiselle : Son Altesse Impé- 
riale le Kronprinz d'Allemagne. 

Je montai solennellement dans la voiture, dont une 
ordonnance d'Etat-major m'ouvrait la portière. On 
démarra. Je me retournai. Droite sur le seuil, énigma- 
tique et fixe, la jeune Française suivait mon départ d'un 
regard singulier» 



VI 



Noël. Je passai la sainte soirée au oasino du Grand- 
Cerf, où, à défaut de sapin illuminé, nous nous conten- 
tâmes des feux de la plus flamboyante ébriété. Que 
d'événements en un an! Je me rappelais mon précédent 
Noël, fêté joyeusement à Halle, entre mes parents, rr.e3 
sœurs, ma chère Dorothéa, le professeur Anton Gliïcken 
et le pasteur Heiligeland. Qui m'eût dit qu'un an plus 
tard, à pareille date, je célébrerais Jésus au bord de la 
Meuse, en compagnie du comte Max von Kubitz, le grand 
dolichocéphale blond, et à la veille peut-être d'une des 
plus formidables batailles des temps modernes? Qui m'eût 
dit que j'aurais eu l'honneur de faire la connaissance de 
Son Altesse Impériale le Kronprinz, auquel j'aurais remis 
en main propre le fruit d'une nuit de travail, qu'il m'en 
aurait remercié en termes aimables, ajoutant qu'il serait 
heureux de me revoir et qu'il aurait peut-être l'occasion 
de faire appel à mon concours? Qui m'eût dit surtout 
qu'après avoir obtenu les faveurs de la plus adorable 
des fiancées de l'Allemagne, au lieu de lui être désormais 
uni par les liens éternels de la fidélité germanique, je ne 
songerais qu'à lui substituer dans mon cœur l'image per- 
fide d'une étrangère, amoureux fou que je serais devenu 
des charmes ensorcelants et jusqu'ici cruels d'une actrice 
française?... 



L£ BOUCHER B£ VERDUN 307 

Noël 1914! Noël 1915!... Où serais-je et où en 
serais-je à la Noël de 1916?... Peut-être mort, enseveli 
sous un tertre miltaire ou pourrissant dans un trou d'obus, 
ce qui mettrait fin à tout!... 

Les troupes commencèrent à affluer dès les premiers 
jours de janvier. On les voyait débarquer de nuit à Dun 
ou le long des lignes embranchées à Spincourt, par trains 
interminables se succédant de deux en deux heures. A 
la lueur sourde des lampes à huile lourde, les hommes 
dégoulinaient des portes, se groupaient, sac au dos, 
devant les wagons, puis, sur un coup de sifflet, partaient 
silencieusement par escouades, dans les étincelles des bri- 
quets et les points lumineux des pipes; piétinées de sabots 
ombrageux, les rampes mobiles sur longrines dégorgeaient 
les fourgons de leurs chevaux, à grands coups de bottes 
et à grands tiraillements de brides des palefreniers; sus- 
pendues aux poulies de déchargement, les voitures régi- 
mentaires débarrassaient les trucs; progressivement, sans 
arrêt, échelon par échelon, les colonnes se formaient, 
s'allongeaient, s'enfonçaient dans les routes noires. 

La 5 e division arriva de Champagne en trois fractions : 
la 1 9 brigade d'abord, puis notre régiment, le 48 e , enfin 
le 1" brandebourgeois. La 6 e division, qui avait fait la 
campagne de Serbie, rejoignit par les routes du nord, 
après deux mois de repos dans la région de Mangiennes. 
Au fur et à mesure de leur arrivée, ces troupes gagnaient 
les cantonnements que nous leur avions préparés entre 
Damvilîers et Réville. L'Etat-Major de la V 8 armée 
établit son poste de commandement à Damvilîers et celui 
du III e corps, avec le général von Lochow, se fixa quel- 
ques kilomètres plus au sud, à Ville-devant-Chaumont. 

C'est là désormais que je rc-idai le plus souvent, nos 



208 LE BOUCHER DE VERDUN 

services y ayant été transférés. J'occupais à Ville une 
petite chambre avec un lit de camp dans une maison eu. 
paysans à moitié détruite. Pas plus à Ville qu'à Dam- 
villers il ne restait aucun habitant français, le peu de 
population qui avait pu y subsister jusqu'ici ayant été 
évacué. J'avais cependant conservé mon installation de 
Dun chez les Lormeau, et le confort du logis n'était pas 
le seul mobile qui me poussait à y revenir aussi souvent 
que l'occasion s'en présentait. Je n'étais plus seul à y 
être domicilié. Sommairement aménagées par la Kom- 
mandantur, les chambres du haut étaient continuellement 
habitées par des militaires de passage. Inquiet de ce 
va-et-vient et mû par je ne sais quel sentiment, j'avais 
obtenu du bureau des logements et du sergent Flachsmann 
que la chambre à coucher des vieux Lormeau, qui était 
au-dessus de celle de Juliette, ne leur fût pas enlevée. 
J'avais d'ailleurs la satisfaction de constater que la jeune 
Française demeurait plus laide et plus réservée que 
jamais. 

Peu à peu, les contingents qui tenaient les tranchées 
depuis 1914 cédaient la place aux troupes fraîches et 
étaient ramenés en arrière. L'abondance régnait; on sura- 
limentait les hommes. Tous les signes d'une offensive 
imminente s'accumulaient. Mais nous continuions à être 
dans la plus grande ignorance sur le moment précis où 
elle se déclencherait. 

Cependant, les feintes annoncées par le général von 
Falkenhayn se produisaient. Le 9 janvier, la III* armée 
attaquait à Maisons-de-Champagne avec trois divisions 
en formations massives, après bombardement par obus 
asphyxiants; le 23, la VI e armée se battait à Neuville; 
I« 24, Nieuport, en Flandres, r«eevait 20.000 obus; le 



LI iOUCHER DE VERDUN 209 

28, nous opérions en Artois, sur dix kilomètres de front; 
le même jour, nous remportions un succès à Frize, au sud 
de la Somme; le 8 février, c'était à Vimy; le 12, à 
Sainte-Marie-à-Py ; le 13, le détachement d'armée Gaede 
réussissait une poussée dans les lignes françaises en Alsace; 
Le 1 6, nous foncions sur les Anglais dans le secteur 
d'Ypres et, le 20, sur les Français dans celui de Souchez. 
Partout, sur toute l'étendue des fronts, de la mer à 
Bel fort, le tonnerre des canons se déchaînait, la foudre 
tombait et l'enfer des incendies rougeoyait, partout, sauf 
dans ce paradis astucieux de Verdun, grouillant de troupes 
«t d'une artillerie muette, sous la ramure paisible de ses 
forêts. Et pour mieux tromper l'ennemi, nous n'avions 
pas tracé de parallèles de départ. 

Le temps, malheureusement peu favorable, fit remettre 
plusieurs fois le grand jour. Une pluie incessante détrem- 
pait le terrain; le brouillard noyait les avions et aveuglait 
les observatoires des batteries; la Meuse avait débordé. 
Prévue pour le 10, puis pour le 12, l'attaque fut encore 
remise le 1 3. Le 1 4 février, une proclamation de l'Empe- 
reur fut distribuée aux troupes. 

Ich, JVilhelm, sche das deutsche Vaterland gezwungen 
sur Offensive ubersugehen... Je vois la patrie allemande con- 
trainte de passer à l'offensive. Le peuple aspire à la paix. 
Pour avoir la paix, il faut terminer rapidement la guerre 
par une victoire essentielle. C'est à Verdun, cœur de la 
France, que vous recevrez le prix de vos efforts. Incapable 
de résister au feu écrasant de notre artillerie, l'ennemi sera 
pulvérisé devant vous et vous n'aurez plus qu'à avancer au 
pas de parade. Pour Dieu, pour l'Empereur, pour la Patrie, 
soldats allemands, levez-vous pour la dernière bataille! 
Moi, Wilhelm, je donne l'ordre à mes armées de se porter 
à l'assaut dt la fert«re«se de Verdun. 

14 



210 LE BOUCHER DE VERDUN 

Mais d'autres jours suivirent, le temps était encore 
plus détestable et l'ordre resta en suspens. Et comme si 
les Français se doutaient de quelque chose, le tir de leur 
artillerie se fit plus actif. Nous ne quittions plus les abris. 
Très énervé et pris de sinistres pressentiments, non pour 
notre victoire, certaine, mais peur moi-même, je voulus 
revoir Dun encore une fois. Je profitai d'une automobile 
qui s'y rendait. C'était le 19 février. Il neigeait. 

Revenu dans cette demeure, rentré dans cette chambre 
qui m'était déjà si familière et où, peut-être pour la der- 
nière fois, je n'avais qu'une heure à rester, je me sentis 
sombrer dans une sorte de dépression désespérée. L'an- 
goisse de la mort me saisit. Où était le courage avec lequel 
j'avai3 affronté la bataille de la Marne? Je n'étais pas 
un lâche et je ne me reconnaissais plus. Sans doute 
subissais-je ce phénomène de psychose si fréquent, avais-je 
entendu dire, chez ceux qui avaient déjà été blessés. Des 
larmes jaillirent d'entre mes paupières, tandis que je rédi- 
geais pour mes parents une lettre destinée à être laissée, 
cachetée, sur mon bureau. J'hésitai à en préparer une 
semblable pour Dorothéa. Il fallut cependant me résoudre 
à l'écrire. J'entendais au-dessus de moi remuer des pas 
bottés. Dans la chambre voisine, nul bruit, nulle pré- 
sence : Juliette ne s'y trouvait pas. Je regardai le jardin, 
tout blanc, où je l'avais si vainement abordée. Les bran- 
ches y croisaient des arceaux cotonneux. La Meuse était 
invisible, voilée par les flocons. 

Prêt à repartir et ma porte fermée, j'allai frapper chez 
les Lormeau. Le vieillard m'ouvrit. Juliette était là. 

Il y eut un instant d'émoi à mon apparition. Puis 
Juliette se ressaisit, s'avança vers moi, me tendit la main 
et ne dit : 



LE BOUCHER DE VERDUN 211 

— Je sais ce que vous avez fait pour mon oncle et ma 
tante. Je vous en remercie. 

— C'est peu de chose, mademoiselle, répondis-je, et 
il n'eût tenu qu'à vous que j'en eusse fait davantage. 
Croyez du moins que je me sens encore confus de m'être 
montré quelque peu brusque à votre égard. Mais j'espère 
que vous m'avez pardonné mon incivilité. Recevez en tout 
cas, aujourd'hui, mademoiselle, l'hommage que je dois 
à la dignité de votre caractère, comme celui que je me 
plais à adresser encore au charme de votre personne. 

— Je reçois le premier, fit-elle. 

Je m'inclinai. Puis je remis au vieux Lormeau la clef 
de ma chambre en lui recommandant de n'y laisser péné- 
trer personne, en dehors de sa femme et de Juliette, qui 
était autorisée à se servir des livres de la bibliothèque. 

— Si la Kommandantur demande cette chambre, vous 
la refuserez. Si la Kommandantur insiste, vous répondrez: 
« Ordre de l'Etat-major du III e corps d'armée. » Vous 
ne me reverrez sans doute pas avant un certain temps. 
Peut-être même, ajoutai-je lugubrement, ne me reverrez- 
vous jamais. 

— Une bataille? interrogea le vieillard dont la bar- 
biche s'agita. 

— ...Souhaitez-moi bonne chance. 

— Je ne vous souhaiterai pas bonne chance, répliqua 
le vieux Français sourdement, pas plus à vous, monsieur, 
qu'à votre pays... Vive la France! gronda-t-il. 

— Et vous, mademoiselle, fis-je avec un attendrisse- 
ment insurmontable et presque ridicule, ne me direz-vous 
pas un mot de bon augure, ne ferez- vous rien pour moi? 

— Que désirez-vous? demanda Juliette. 

— Je voudrais un souvenir de vous, suppliai-je. Ne 



212 LE BOUCHER DE VERDUN 

me le refusez pas... Donnez-moi une boucle de vos che- 
veux. 

A ma grande surprime, elle tira de son tablier de toile 
un sécateur et s'apprêta à se trancher une petite mèche 
au-dessus de la tempe. 

— Pas là! m'écriai-je. Vous allez encore vous enlai- 
dir davantage. 

Trop tard. La boucle était dans ses doigts. Elle me la 
tendit silencieusement. 

Je la reçus tout tremblant et, avant de la glisser dans 
le boîtier de ma montre, je la portai à mes lèvres. 

— Qu'elle me soit un talisman! prononçai-je. 
L'automobile qui m'avait déposé une heure aupara- 
vant cornait dans la rue. 

— Adieu ! fis-je en n'enveloppant de mon manteau. 
On ne me répondit pas. Quelques secondes plus tard, 

je me retrouvais sur la route de Damvillers. 
Il neigeait. 



Le lendemain dimanche, les lourds nuages hivernaux 
?e déchirèrent lentement; un ciel bleu très pâle apparut 
par lambeaux, d'où bientôt glissèrent d'obliques zébrures 
de soleil. La neige se constella de scintillations; les arbres 
rayonnèrent et commencèrent à s'égoutter. L'air se cris- 
tallisa. Un frémissement courut sous terre, le long des 
abris, et les téléphones tictaquèrent. Le déblaiement 
céleste se poursuivit jusqu'au soir. Nos drachen s'élevè- 
rent et virent, pour la première fois depuis longtemps, le 
soleil se coucher derrière la Meuse débordée, qui s'em- 
pourpra comme un immense lac de sang. La nuit fut 
clair* «t frside. Une aigre bise se mit à souffler du aord- 



LI BOWCHER Dï VBRDUN 213 

•et, desséchant la terre fangeuse et préparant le gel du 
matin. Malgré l'ordre de repos complet que nous avions 
reçu, peu d'entre nous dormirent tranquillement. Contrai- 
rement à l'habitude, aucune sonnerie ne devait réveiller 
les troupes d'infanterie. Une diane formidable allait s'en 
charger. 

L'aube se leva radieuse dans un ciel sans nuage. J« 
la vis blanchir, puis s'argenter sur les forêts orientales 
miroitantes de givre. Chassé de mon terrier par l'in- 
somnie, je rôdais excédé d'attente sur la place du village, 
dont les maisons ébréchées s'enlevaient très pures sur la 
lumière froide. Seuls des convois de caissons La traver- 
saient interminablement dans un bruit grésillant de roues 
sur les flaques gelées. La berge céleste des forêts devint 
rose, puis cramoisie. Un jet topaze jaillit dans l'éther. 
Tout fut éblouissant au-dessus de la Woëvre. Fulgurant 
d'or, aveuglant, splendide, le soleil émergeait du rivage 
rutilant des collines et montait majestueusement sur le» 
champs onduleux de Verdun. 

A 8 h. 15, heure allemande, une immense déflagration, 
•omposée en quelques minutes de centaines et de centaines 
d'épouvantables détonations, doublées, triplées et quadru- 
plées presque aussitôt et indéfiniment de centaines et de 
centaines d'autres, ébranla comme un cataclysme toute 
l'étendue perceptible du front. Immédiatement projeté sur 
1« sol par cette secousse sismique inattendue, ahuri, 
assourdi, bu par le déplacement d'air, je fus incapable 
de me représenter tout d'abord ce qui se passait, et je 
trus, l'espace d'une seconde, à un effroyable tremblement 
de terre. De monstrueux vomissements de gueules d'enfer 
tonnaient tout autour de moi, devant, derrière, à gauche, 
à droite, les plus énormes et les plus sombres en arrière. 



214 LE BO'-OHÎR DE VERDUN 

tandis que des roulements de trains, des bruits de chaînes, 
des sifflements, des rafales hurlantes passaient par-dessus 
ma tête. J'étais au centre d'une éruption volcanique. 

De partout, des abris, des maisons, des caves surgis- 
saient des têtes effarées, des corps titubants, officiers en 
tricot, groupes de soldats réveillés en sursaut, les yeux 
écarquillés et les mains sur les oreilles. Des chevaux 
cassaient leurs attelles ou ruaient dans leurs limons. Des 
pierres dégringolaient. 

Je vis accourir le colonel Schwarzmuth très excité, qui 
criait, les bras en giration : 

— Trommelfeuer!... Trommelfeucrl... 

Le premier moment de stupeur passé, ce fut une jubi- 
lation, un enthousiasme, une frénésie; on se mit à danser, 
à faire de grands sauts de joie, à pousser des hurlements, 
qu'on entendait à peine dans le fracas du tonnerre. Jamais 
on n'avait eu l'idée, jamais on n'aurait cru à la possi- 
bilité d'une pareille intensité de bombardement. Cela 
défiait toute mesure, comme toute imagination. Jamais on 
n'avait vu quelque chose de semblable et jamais on ne 
le reverrait, car c'était assurément la fin de la guerre. 

Le colonel s'approcha de moi, mit ses mains en cornet 
et me cria dans le pavillon de l'oreille : 

— Pas besoin de se mettre à l'abri! Pouvons rester 
tranquillement dehors! Les Franzouilles ne tireront pas 
sur nous! S'il reste quelque chose de leur malheureuse 
artillerie, auront assez à faire d'essayer de faire taire 
quelques-unes de nos pièces! 

On distribua du coton et de l'huile camphrée pour se 
boucher les oreilles et se lubrifier les tympans. La tita- 
nique symphonie croissait en violence. Bien des hommes 
se couchaient sur le ventre, la tignasse entre les coudes, 



LE B0UCHEX DE YEADVN 215 

ou redisparaissaient dans les sous-sols, ne pouvant en 
supporter la commotion. 

Cela dura des heures et des heures. C'était comme un 
gigantesque feu d'artifice de sons étourdissants, où les 
fusées, les raquettes, les baguettes détonantes, les ballons, 
les bombes lumineuses, les pots à feu et les barils fou- 
droyants auraient été composés d'autant de coups de 
canon de toute tonalité, de toute portée et de toute 
cadence. Entre les fougasses profondes des gros mortiers, 
les girandes et les gloires des obusiers lourds, partaient 
les boîtes, les lances, les étoiles des terribles 305 et des 
280 délirants, éclataient les marrons, les pétards, les péte- 
roîles, sautaient les lardons, les boudins et les saucissons, 
se tordaient les salamandres, zigzaguaient les serpen- 
teaux, flambaient les comètes et les chevelures, jaillis- 
saient les gerbes, se répandaient les nappes rayonnantes 
et tombaient les pluies de feu. Le cirque entier des forêti, 
des ravins et des collines s'embrasait de lueurs immenses; 
les arbres se déchiquetaient et disparaissaient à vue d'ceil; 
des clairières s'ouvraient; des flammes d'incendies s'éle- 
vaient au loin, de tous côtés, piquées comme des feux 
de la Saint- Jean sur les fonds basanés; des colonnes 
opaques de terre et de fumée se dressaient, se suspen- 
daient et replongeaient; des cyclones noirâtres tourbil- 
lonnaient; tout se bouleversait. Chargé de vapeurs, le 
ciel s'empoudrait, s'ocrait, se vermillonnait; de larges 
nues bitumineuses en détruisaient l'azur. Peu à peu la 
lumière naturelle se résorba, remplacée par l'irradiation 
plutonienne venue d'en bas. Gainé de pourpre, puis jaune, 
puis blanc, puis gris, le soleil lui-même, le magnifique 
soleil du matin, après avoir longtemps et vainement tenté 
de soutenir une lutte inégale, finit par clignoter comme un 



21 é Ht B9UOHCK »£ VBW»UN 

phare fumeux et par s'évanouir, tandis que tournoyaient 
et fulguraient sur les horizons convulsés les soleils arti- 
ficiels allumés par cette colossale pyrotechnie. 

— Il n'en restera rien! me corna Max von Kubitz, 
bout pâle. 

— Tant mieux! répliquai-]'*, pouvant à peine maîtri- 
ser moi-même mon émoi. 

A midi, la tourmente durait encore. Des troupes d'in- 
ianterie commençaient à passer, se dirigeant vers les pre- 
mières lignes, au milieu du fracas. Les hommes avan- 
çaient au pas demi-cadencé, le sac à grenades au flanc 
la bouche ouverte, poussant des acclamations qui te per- 
daient dans le vacarme. 

C'est alors que je pris mon service, au eoatral télé- 
phonique du poste de commandement. Il était installé 
dans un abri bétonné à cinq mètres sous terre. Nous 
devions nous y relayer deux par deux toutes les quatre 
heures. Nous recevions les nouvelles des états-majors régi- 
mentaires et nous leuj transmettions le» ordres et direc- 
tives du général. 

A deux heures, le Trommdfcuer continuait à déchaî- 
ner sa tempête. A trois, je téléphonai : « La »arcbe en 
avant commence à cinq heures. » 

A cinq heures moins cinq, les artificiers lancèrent le 
bouquet, puis, comme un orage qui s'apaise brusque 
ment, le déluge foudroyant s'éteignit, et l'on ne vit plus 
sous le ciel livide que les feux de Bengale des incendies, 
l'on n'entendit plus que le pétillement dos mitrailleuse* 
dans le sud et la grêle lointaine des 1 05 déclenchant 
leurs tirs de barrage derrière les lignes françaises. 

De nouveaux contingents ne cessaient de monter en 
direction des tranchées, pionniers, grenadiers, fusiliers, 



LI BOVWttft »S Y2*»UN 217 

réeerva» de régiment ou de brigade, harlant et chantant, 
gorgés d'eau-de-vie. On entendait maintenant ce qu'ils 
criaient en marchant, et le bruit de leurs clameurs, quand 
ils passaient, couvrait à son tour celui de la bataille. Ce 
qu'ils beuglaient, c'était : « Hurra Kronprinz! » 

Six heures, sept heures... Que se passait-il?... Etait-on 
déjà sur les forts?... Pleins d'angoisse et d'énervement, 
nous attendions presque sans parler, consumant à grands 
traits nos cigares. Nous concevions l'importance de ces 
quelques heures, qui allaient décider peut-être du sort de 
la guerre. Si tout marchait bien, comme on pouvait 
l'escompter, Douaumont serait pris ce soir, et demain, à 
la même heure, nous serions à Verdun. Il y avait de quoi 
trembler, espérer et scruter dans les yeux le visage de la 
destinée. 

Il était nuit noire quand nous reçûmes les première» 
nouvelles. Elles venaient du bois d'Haumont, où le 
VIP corps de réserve avançait avec beaucoup de peine 
et des pertes considérables. Contrairement à toute prévi- 
sion, le terrain n'avait pas été vidé par l'ennemi. Ecrasé, 
assommé, déchiqueté, brûlé, empoisonné, enseveli par 
notre terrible bombardement, il trouvait encore moyen de 
résister, cramponné à ses positions dévastées. Partout où 
il restait quelques hommes dans quelque anfractuosité du 
chaos, c'était un« poignée de démons qui nous déci- 
maient; partout où il subsistait une mitrailleuse, c'était 
une machine infernale qui fauchait atrocement nos héros. 
Il en était de même au bois des Caures, de même au bois 
de Ville, de même à l'Herbebois, où s'évertuait la 6* di- 
vision. La marche l'arme à l'épaule, qui avait été pro- 
mise à nos vaillantes troupes, paraissait déjà n'être, hélas, 
qu'un leurre!... 



21S tt BOU«HEft BE VERDUN 

Au lieu de cette triomphante et rapide offensive nach 
Verdun, sous le facile couvert d'une toute-puissante artil- 
lerie balayant et nivelant tout devant le pas de nos guer- 
riers, il fallait conquérir mètre par mètre un sol hérissé 
d'obstacles chaotiques, bardé de défenses détruites, qui 
n'en restaient cas moins des défenses, hanté de spectres 
horribles qui se levaient de terre, le visage dégouttant de 
sang, les poils roussis, les yeux forcenés, pour nous dis- 
puter l'accès de leurs repaires et nous assassiner féroce- 
ment. 

Devant tant de ténacité, nos courageux fantassins, 
devaient se livrer à des prodiges de méthode et d'endu- 
rance. Les régiments étaient échelonnés en profondeur 
par bataillons, le bataillon de tête remplacé par le batail- 
lon de soutien, à mesure que les vagues qu'il lançait 
fondaient sous les coups impitoyables des Français. La 
terrible progression s'opérait de la façon suivante. Des 
groupes d'éclaireurs se disséminaient d'abord prudemment 
en exploration; ils étaient suivis d'une double ligne de 
pionniers et de grenadiers; ensuite venait une première 
vague, dense, d'infanterie, chargée d'emporter et de sub- 
merger la position; puis, à cent mètres, une seconde 
vague, d'appui, déferlait, roulant avec elle des mitrail- 
leuses et des canons de tranchées. Quand l'assaut n'avait 
pas réussi et que le flot redescendait, laissant ses morts 
comme une écume, on recommençait; le bataillon de 
soutien se gonflait et un nouveau flot montait. Si la posi- 
tion était prise, le bataillon suivant la franchisait en 
masse, pour se diviser, s'infiltrer plus loin, former ses 
vagues et essayer à son tour de porter plus avant la 
marée. 

A minuit, nous avions conquis ainsi, péniblement et à 



LE BOUCHER »E VER»UN 21 f 

grand prix, la moitié septentrionale du bois d'Haumont. 
Au bois des Caures et à l'Herbebois, nous étions moins 
avancés; nous n'y avions pris encore que quelques tran- 
chées de première ligne. 

A mesure que ces nouvelles nous parvenaient, nous nous 
regardions consternés. C'était si loin de ce que nous 
attendions! 

Bientôt les premiers blessés apparurent. Us arrivaient 
claudicants, moignonneux, boursouflés, par les routes de 
Beaumont et de Soumazannes. Ils racontaient, les yeux 
hallucinés, des histoires incroyables. Les Français se 
défendaient comme des bêtes fauves et dépassaient dans 
leur obstination les bornes de la sauvagerie. On en 
voyait qui, tapis à deux dans un trou d'obus, une mé- 
chante mitrailleuse entre les pattes, arrêtaient tout un 
bataillon. A quoi servait une bonne préparation à l'écra- 
site et le déversement de milliers de tonnes d'acier, si 
c'était pour trouver encore devant soi de pareils bri- 
grands? Il n'y avait plus de guerre possible dans ces 
conditions!... On nous massacrait! Les morts et les mou- 
rants s'entassaient devant les bastions bouleversés de ces 
cannibales. Les postes de secours et les ambulances de 
la ligne de front regorgeaient déjà des horribles résidus 
de la bataille. 

Tout cela n'était pas fait pour nous réconforter. Le 
reste de la nuit se passa à transmettre des ordres. A 
l'aube, la canonnade reprit, très violente. Mais elle 
n'avait pas le même caractère que la veille et se combi- 
nait maintenant avec les attaques de l'infanterie. Voici 
quelle était la nouvelle tactique adoptée. Chaque unité 
avait un objectif strictement limité, que ses éclaireurs 
allaient reconnaître. Le champ d'attaque subissait alors, 



299 U MUCHIfi »E VEJWUM 

pendant plusieurs heures, un arrosage de projectiiss 
lourds. Après quoi, les sapeurs sortaient des sapes et 
avançaient avec des Flarnmcnv>erfer. Ces lance-flammes 
étaient constitués de cylindres métalliques d'un mètre de 
hauteur, actionnés par un levier, et de tuyaux munis 
d'une lance de jet. Deux hommes soutenaient le tuyau, 
long d'une dizaine de mètres, et un troisième dirigeait 
la lance, à l'abri de monticules de terre préparé» dans 
la nuit. Le liquide producteur de feu était noirâtre; il 
avait l'aspect et l'odeur du goudron. Les flammes jaillis- 
saient jusqu'à cinquante mètres de portée, puis s'écou- 
laient de tous côtés en ruisseaux de pétrole ardent. Grena- 
diers et fusiliers s'élançaient alors par les brèches ainsi 
calcinées et donnaient leur assaut. Mais, s'ils rencontraient 
de nouvelles défenses, ils devaient s'arrêter, sa replier 
légèrement, se retrancher derechef, et Les canons recom- 
mençaient à battre la zone qui restait à emporter. 

C'est selon cette méthode que la lutte reprit, dès le 
matin, sur tout le front d'attaque, de la Meuse aux 
Jumelles d'Ornes. Le VIT corps de réserve acheva la 
conquête du bois d'Haumont et aborda le village. Sur 
le bois des Caures, que s'obstinaient à tenir les débris 
de deux bataillons de chasseurs français et qui paraissait 
le morceau le plus dur, on lança tout un corps d'armée 
actif, le XVIII*, qui n'avait pas donné la veille, huit 
régiments. Nos deux divisions du III* corps brandebour- 
geois s'acharnèrent héroïquement, la 5* dans le bois de 
Ville, la 6" dans THerbebois, tandis qu'à leur aile gauche 
U 1 0* division du V e cerp» de réserve poussait en direc- 
tion d'Ornes. 

Accablé, je pus, vers midi, me jeter sur mon lit, où 
je dormis quelques heures au milieu des ébranlements pro- 



LE BOUCHER DE VERDUN 221 

digieux du Trommelfeuer. On vint me réveiller pour 
interroger des prisonniers. 

Le passage énorme de nos blessés remplissait le petit 
bourg d'une cohue sanguinolente et boueuse, dont on 
«ntendait bruire la sinistre rumeur dans les interstices de 
la canonnade. Des voitures sanitaires à plein chargement 
filaient sur Damvillers, ou plus loin, vers les hôpitaux 
de Romagne, de Brandeville ou de Dun. Dans dix 
masures délabrées des postes de secours improvisés pan- 
saient, charcutaient, suturaient. L'air se chargeait de 
relents de chairs, de pieds et de chimie. Et tandis que le 
déchet lugubre des blessés refluait hideusement vers l'ar- 
rière, de nouvelles troupes de choc montaient perpétuelle- 
ment au carnage, casquées d'acier, brassardées de blanc, 
les échelles d'assaut aux épaules, au cri immuable et 
vibrant de : « Hourrah Kronprinz! » 

Les prisonniers étaient au corps de garde du poste. Il 
y en avait une trentaine. Sans être très grièvement blessés, 
la plupart se trouvaient dans un état d'épuisement phy- 
sique et moral tel, qu'il n'y avait pour ainsi dire rien à 
tirer d'eux. Hagards, les pupilles dilatées, la respiration 
stertoreuse, ils paraissaient tous être sous l'empire plus 
ou moins violent de ce fameux shock commotionnel, qui 
exerce autant de ravages dans la guerre moderne que la 
traumatisme sanglant. Peu étaient capables de répondre à 
mes questions; peu qui n'avaient pas oublié jusqu'aux 
circonstances qui les avaient amenés où ils étaient. Ils 
dévoraient silencieusement du pain et buvaient de l'eau. 
Il y avait là des lignards, qui venaient des bois d'Hau- 
mont et de Ville, des territoriaux, affreusement brûlés, 
pris dans l'Herbebois, et trois ou quatre cl.asseurs sortant 
de l'enfer du bois des Causes. Seul parmi cm dernier*, 



222 LE BOUCHER DE VERDUN 

un caporal à tête tragique barrée d'un pansement indi- 
viduel semblait avoir conservé quelque résistance mentale. 
Je l'interrogeai plus à fond. 

— C'est bien le 56 e et le 59* bataillon de chasseurs 
qui sont au bois des Caures? 

— Oui. 

— Et c'est tout? 

— Oui. 

— Pas d'autres troupes dans le bois? 

— Non. 

— Combien d'hommes? 

— Il y en avait dix-huit cents. Il ne doit plus en res- 
ter grand'chose. Ça, je puis bien vous le dire, car c'est 
fini : vous avez le bois ou vous allez l'avoir. Mais nous 
vous l'aurons fait payer cher! lança-t-il avec un éclair 
dans le seul de ses yeux qui fût visible. 

— Y a-t-il des troupes derrière vous? 

— Je n'en sais rien. 

— Du côté de Beaumont et de Samogneux? 

— Je n'en sais rien. 

— Vous avez le 165" régiment d'infanterie à votre 
gauche et le 164* à votre droite? 

— Ça se peut. 

— Et derrière, y a-t-il des troupes? 

— Je n'en sais rien, je vous dis! 

— Où avez-vous été pris? 

— Au Bourbier. 

— Y a-t-il beaucoup de morts dans le bois? 

— Par pleines tranchées, de quoi peupler un cime- 
tière. Mais il y a dix fois plus d'Allemands que de 
Fr< : ^ais. 

— Quel «et vetre chef? 



LE BOUCHER DE VERDUN 223 

— Le lieutenant-colonel Driant. 

Tout cela ne donnait pas grand'chose. Mais c'est 
avec d'innombrables petits recoupements de ce genre, 
joints aux observations des aviateurs et aux renseigne- 
ments des espions, qu'on arrive à connaître jusque dans 
ses moindres détails la situation d'un front ennemi. C'est 
ainsi que nous savions que deux divisions nouvelles étaient 
apparues sur le front de Meuse, à la faveur du retard de 
notre offensive; mais elles avaient été dirigées sur la rive 
gauche et n'augmentaient pas sensiblement les forces qui 
nous étaient opposées sur la rive droite. Quant à d'autres 
renforts, les Français n'en recevraient pas, sinon par 
quantités infimes, la voie ferrée de Sainte-Menehouîd 
ayant été coupée aux premiers coups de canon, ainsi que 
l'avait indiqué le général von Falkenhayn. 

Au soir de cette seconde journée, selon ce qu'avait 
prévu mon caporal de chasseurs, nous étions sur la lisière 
sud du bois des Caures. A l'ouest nous occupions le vil- 
lage d'Haumont, qui n'était plus qu'un monceau de rui- 
nes. A l'est, nos valeureux Brandebourgeois tenaient le 
bois de Ville et mordaient sur l'Herbebois. Ce n'était 
pas beaucoup pour ce formidable assaut de deux jours, 
mais il fallait se contenter de peu. 

La nuit, il y eut une chute de neige et le soleil se releva 
sur un paysage blanc frais où les décombres des villages 
et les équarrissements des bois traçaient de grossières 
études au fusain. Les tracteurs avaient avancé un certain 
nombre de gros mortiers qui écrasaient maintenant Bra- 
bant, Samogneux, la ferme de Mormont, Beaumont, la 
cotre 35 1 et le bois de la Wavrille. Leurs éclairs rou- 
geoyaient lourdement dans la brume solaire. Le même 
flux et reflux de bataillons neufs lancé* à la fournaise et 



224 LE BOUCHER DE VERDUN 

de torrents de blessés ou de fous qui s'en écoulaient avec 
épouvante battait et submergeait les routes d'accès, rou- 
lant bouillonneusement autour des caissons d'artillerie et 
des camions de cadavres. Dans le ciel tourmenté pas- 
saient, comme des rapaces, de petits avions de combat. 

Le froid était âpre, bleuissant les faces crispées et 
gelant les flaques de sang. Dans l'air vif et la bise lor- 
raine les odeurs de pourriture se dissolvaient. Puis la 
neige se remit à tomber par flocons secs. La lumière se 
cendra et le ciel se boucha. Mais la trombe des obus con- 
tinua à crouler sur les objectifs repérés. 

Le soir, dans l'horreur et la neige, nous avions conquis 
Brabant et la Wavrille, et nous étions aux portes des rui- 
nes de Samognaux. Le reste de l'Herbebois fut enlevé 
dans la nuit. Nous avions progressé de huit cents mètres. 

Et de nouveau ce fut l'aurore d'un nouveau jour, le 
quatrième de l'angoisse, du vertige et du massacre. Nous 
étions affolés d'impatience, de rage et de fatigue. Quand 
verrions-nous la fin de ce gigantesque effort? Combien 
de tonnes de sang faudrait-il encore pour prix de ce ter- 
rible Verdun? Quand Douaumont, tout au moins, serait- 
il pris? Notre magnifique III* corps était abîmé. Qu'en 
resterait-il? Il recevait maintenant dans le flanc une con- 
tre-attaque sauvage de zouaves et de tirailleurs africains 
qui, accrochés aux bois des Fosses, prétendaient lui 
reprendre la Wavrille. Héroïquement il s'infiltrait pour 
les tourner dans le bois le Chaume et dans celui do$ 
Caurières. Il couvrait d'obus suffocants, toxiques, vési- 
cants, sternutatoires et lacrymogènes leur réduit des Fos- 
ses et les rejetait sur Beaumont. A sa droite, les Hessois 
du XVIII e saisissaient le pigeonnier d'Anglemont, 
s'agrippaieat à la eote 344 et tentaient do déborder sur 



LE BVUCHER BE VKRBUN 225 

Louvemont, décimés par l'artilleria français* de la rive 
ouest qui les assommait par le travers. 

Assoiffé de carnage, dévoré de haine, l'œil injecté de 
sang, un rictu3 de tigre soulevant sa courte moustache 
blanche, le général von Lochow apparaissait parfois dans, 
notre chambre téléphonique. 

— Ça tarde, ça tarde 1 rauquait-il, après avoir jeté 
un ordre comme un coup de griffe. La résistance est mons- 
trueusement opiniâtre!... 

Nous n'osions supputer le chiffre de nos pertes. Il 
devait être effroyable. Aurions-nous assez de monde pour 
aller jusqu'au bout? 

Consterné par la mort de tant de beaux jeunes homme», 
Max von Kubitz psalmodiait : 

— Quelles hécatombes, mein Gott!... quelle* héca- 
tombes!... 

Dans l'après-midi, pendant une relève, comme nous 
étions trop surmenés pour espérer dormir, nous décidâmes 
d'aller nous calmer les nerfs un peu à l'arrière. Depuis 
quatre jours je n'étais pas sorti de Ville. Nous nous diri- 
geâmes du côté de Damvillers, en évitant la grande route 
encombrée de charroi et qu'atteignaient de temps en 
temps des obus français. Le froid était moins dur. De 
gros nuages lourds de neige, gris vers le nord, rouges vers 
le sud, boursouflaient le ciel. Le sol était gelé et l'on 
pouvait suivre les petits chemins des champs. Nous attei- 
gnîmes le Moulin-Blanc, puis les abords de Moirey, du 
côté du ravin de la Vieille-Fontaine. La marche et la 
solitude nous faisaient du bien. Si nous avions pu nous 
soustraire aussi à l'obsession infernale du canon, nous 
aurions pu nous croire loin de la guerre. A partir de Moi- 
iey, la région était bien défilée et l'on n'y eetrrait plus 

16 



226 LE BOUCHER DE VERDUN 

aucun risque. Nous continuâmes sur Damvillers; mais 
nous nous gardâmes d'affronter la cohue militaire qui 
devait obstruer ce gros bourg, siège du Kommando de 
l'armée, et nous préférâmes nous réfugier sur les pentes 
sapineuses de son poétique cimetière, situé sur une hauteur 
voisine. 

A mesure que nous nous élevions, la vue s'ouvrait sur 
les environs. Tout près, à un kilomètre à peine vers l'ouest, 
nous découvrions, dominés par les flancs neigeux de la 
Grande-Montagne, la longue suite de nos hangars et ba- 
raquements d'Etraye, que nous avions édifiés pendant 
trois mois, tout grouillants aujourd'hui de troupes au can- 
tonnement. Au delà, les bois de Consenvoye étalaient leur 
croupe velue comme une peau d'ours blanc, et l'on voyait 
dans un de leurs plissements s'étendre, laiteux et plat, un 
segment de la vallée de la Meuse. La ligne forestière se 
continuait dans le sud par les ballonnements confus des 
bois d'Haumont et des Caures, du bois le Comte, du 
bois de Ville, de l'Herbebois, ou nous nous étions si 
furieusement battus pendant quatre jours, charnier» main- 
tenant pleins de râles et de cadavres, noyés dans la fumé* 
des éclatements français et mouchetés des flammes de 
départ de nos canons. Au-dessus, la chape basse du cieî 
rougeoyait comme le couvercle d'un brasier, lamée de lar- 
ges bandes de cuivre éblouissant et fendue de crevasses 
d'un violet sombre. Une vibration continue et puissante 
grondait insondablement sur le chaos des couleurs, ébran- 
lant l'espace et stupéfiant le vide. 

Tonnantes et profondes, hurlantes et aiguës, les disso- 
nances se confondaient en une dérharmonie cohérente, qui 
roulait le cerveau comme un galet, donnait le vertige et 
«lécrochait le cœur. La tempête était houleuse, angois- 



LE BOUCHER DE VERDUN 227 

santé, convulsive, et la terre perpétuellement tremblante, 
agitée de secousses, était un vaisseau ballotté. Une trouée 
de plaine s'orientait comme un courant blafard jusqu'aux 
Jumeileâ d'Ornes, qui en sortaient comme deux phares 
fulgurants d'éclairs. Tout l'est était couvert de l'immensité 
mugissanta de la forêt de Spincourt, gonflant ses flots 
tumultueux et blancs, d'où partaient lourdement d'énor- 
mes bordées, qui sillonnaient l'air de jets étourdissants. 
Comme des câbles noirs lancés à travers la bourrasque, 
les routes d'Azannes, de Ville et de Flabas dirigeaient 
vers l'horizon rouge leur éternel roulement de troupes 
minuscules. A nos pieds, le bourg de Damvillers semblait 
un îlot fourmillant, et nous en distinguions la petite place 
carrée où d'un roulis visqueux d'insectes grisâtres émer- 
geait, grosse comme un soldat de plomb, la statue d'un 
général français, dont le geste immobile se tendait vers 
l'Alsace-Lorraine. 

Nous arrivâmes aux premières tombes. Elles dispo- 
saient dans la mousse et les aiguilles de sapin leurs ter- 
tre» gazonnés ou leurs rectangles de pierres. Des croix 
modestes portaient des inscriptions rongées, que des cou- 
ronnes de verroterie baignaient de larmes de rouille. Quel- 
ques cyprès étiques essayaient d'ériger leurs cippes funé- 
raires. Une chapelle de bois ouvrait sur un Christ sque- 
lettique son porche étroit. 

Une demi-douzaine d'officiers nous apparurent entre 
les arbres. Nous nous approchâmes et nous saluâmes. Le 
comte von Kubitz serra la main de l'un d'eux. Et tout 
à coup je me roidis, saisi d'émotion et figé de respect. Un 
peu plus loin, sur le sommet de l'éminence, deux person- 
nages en long manteau gris et en casque à pointe, debout 
entre \* pille d'un tombeau et un pan de vieux mur qui 



228 LE BOUCHER DE VERDUN 

les protégeait jusqu'au cou, observaient le panorama. 

Le plus rapproché de nous, de stature moyenne, mais 
à la taille courte et replète, nous offrait son dur et fin 
profil d'émouchet, au bec incisif, au menton légèrement 
fuyant, à la moustache grise relevée en crocs aigus forte- 
ment cosmétiques. Le bras droit gesticulait avec une sorte 
de frénésie; il était armé d'une lorgnette qui venait d« 
temps en temps s'appliquer presque spasmodiquement sur 
les yeux. Le gauche, par contre, pendant inerte dans sa 
manche, la main enfouie dans la poche du manteau. Je 
reconnus l'homme dont j'avais eu pendant des semaines le 
portrait en uniforme de hussard rouge devant les yeux, 
dans mon lit de souffrances de l'hôpital d'Aix-la-Cha- 
pelle. C'était le Seigneur de la Guerre, Sa Majesté l'Em- 
pereur Guillaume IL 

Le second personnage, plus trapu, plus gros, à la 
moustache tombante et au petit menton proéminent, je le 
connaissais également; je l'avais vu au conseil de guerre 
tenu par le général von Falkenhayn à la Kommandantur 
de Dun-sur-Meuse. C'était le général von Mudra. D'un 
geste plus rare et plus précis, tantôt du bras droit, tantôt 
du bras gauche, il expliquait à l'Empereur la bataille. 

Les deux hommes parlaient, discutaient, s'animaient, 
les têtes et les trois bras gravitant dans la direction du 
sud, et l'on entendait leurs voix, l'une claire, vibrante et 
saccadée, celle du souverain, l'autre lourde et mesurée; 
mais leurs paroles se brouillaient dans le vent. Us restè- 
rent ainsi dix minutes, puis ils se rapprochèrent de nous, 
discutant toujours. Nous nous rangeâmes, la main fixée à 
la tempe. L'Empereur passa à deux pas de moi. Je vis son 
oeil bleu très brillant, au regard presque égaré, une bou- 
cle grise sortant du casque, la cicatrice qui marquait sa 



LE EC'JCHER DE VERDUN 229 

pommette gauche, et je l'entendis qui disait d'un ton tin- 
tant très nerveux : 

— Dussé-je y mettre quinze jours, j'aurai Verdun!... 

Ils descendirent à travers les sépultures, accompa- 
gnés de leur suite, et nous restâmes seuls, Max et moi. 
Nous montâmes jusqu'à l'endroit d'où l'E .pereur et von 
Mudra avaient considéré le paysage, essayant de deviner 
leurs pensées et ce qu'ils avaient pu se dire; et nous y 
demeurâmes aussi quelques minutes les yeux tendus vers 
le sud, où l'incendie s'exaspérait sur les bois et où les flo- 
cons blancs des shrapnells parsemaient les grands nuages 
rouges. 



De retour à Ville à la nuit tombée, nous apprîmes que 
nous étions maîtres de Beaumont, des Fosses et de la 
ferme des Chambrettes. Ornes nous restait avec 264 pri- 
sonniers et l'ennemi était en retraite sur Bezonvaux. Il 
évacua dans la nuit Maricourt et Mogeville. 

Je pus dormir trois heures. Le matin me retrouva à mon 
poste, toujours plus fatigué. Nous buvions du café coupé 
de cognac. C'était le 25 février. Journée plus terrible 
encore que les précédentes, dans le sang, la neige, la bise 
et l'orgie phénoménale des canons. De nouveaux régi- 
ments, appartenant au XV* corps, furent poussés en avant. 
On attaquait Louvemont et la côte de Taîou. On essayait 
le bois de la Vauche et on entreprenait Bezonvaux. Le 
soir arriva sans autres succès bien caractérisés. L'exacer- 
bation était à son comble et se tournait en rage. 

Agité, agacé au plus haut point, manifestement détra- 
qué, Max vcn Kubitz se jeta tout à coup sur moi et vou- 
lut me couvrir de baisers. Je le repoussai rudement. 



269 :.i. B«'J«HÏR >E VHtBWN 

— Vous êtes malade, dis-je. Allez tous «ou«h«r. 

Il m'obéit. Je restai seul devant le tableau. Les nou- 
velles se faisaient rares. Le lourd ébranlement de la 
canonnade envahissait le sous-sol et battait le béton. Rien, 
pas d'appel. Sous le rythme de l'artillerie, les ampoules 
électriques clignotaient comme des paupières. 

Toujours rien. J'avais la fièvre. Mes tempes répercu- 
aient douloureusement la pulsation spasmodique de l'élec- 
tricité. Je sentais à mon poignet la boucle de. cheveux de 
Juliette qui me brûlait la peau à travers l'or du boîtier. 
Je rêvais à Dun, à ma chambre sur le jardin au bord de 
la Meuse... J'entendais une voix troublante qui récitât 
des vers... 

C'était le rossignol et non pas l'alouette... 
Mon Roméo, demeure... 

Un cliquettement de l'appareil interrompit mon sonçe. 

— Hier, Kommando. IV er dort? 

— Vier und ztaanzigste. Oberst. 

— Zu Befehl. 

— Fort Douaumont gefaelen* 

Douaumont!... Douaumont était pris!.., Douau- 
mont!... L'inexpugnable fort était entre nos mains!... 
Quelle nouvelle!... quelle formidable nouvelle... 

J'enregistrai avec avidité le peu de détails que l'on 
connaissait encore sur cet exploit. Le fort avait été pris 
sans coup férir vers quatre heures par une section du 
24" régiment brandebourgeois, qui avait réussi à s'y fau- 
filer par surprise et sous le déguisement d'uniformes fran- 
çais. On venait seulement d'en être informé au poste de 
commandement du 24*. 

Je me mets aussitôt à carillonner de tous les côtés. On 



JUS BOUCH6R DU VERDUN 381 

accourt. « Was?... Douaumoni gefalien;... Unerhœrt!... 
Douaumont?... Douaumoni?... » Le général von Lochow 
est là, en pantoufles, le major Wetzell, le colonel 
Schwarzmuth, qui a oublié de passer son pantalon, dix 
autres officiers, tout l'état-major du IIP, tous, à l'excep- 
tion du grand dolichocéphale blond, qui dort du sommeil 
accablé de l'innocence. On crie, on vocifère, on se réjouit, 
on se fait répéter par le 24° la bienheureuse nouvelle, que 
le général von Lochow tient à transmettre lui-même au 
Quartier général. Il n'y a plus de fatigue, plus d'énerve- 
ment. Douaumont pris, c'est la fin de la résistance fran- 
çaise; nous sommes dans l'intérieur du camp retranché de 
Verdun; nous en avons brisé l'armature; nous n'avons 
plus devant nous que des tronçons épars de troupes fugi- 
tives; c'est le coup de poing de la décision. 

Alors, la joie éclate, énorme. On danse, on saute, on 
s'égosille; on sable la derni-douzaine de bouteilles de 
champagne qui restent au fond du trou à vin. C'est 1« 
débordement, le délire, l'enthousiasme... Douaumont! 
Douaumoni!... Hurra Kronprinz!... Dans huit jours nous 
serons sur la route de Paris!... 

Le lendemain, la jubilation fut immense dans l'armée. 
A Damvillers, où l'Empereur se trouvait encore, les trou- 
pes acclamèrent frénétiquement le Seigneur de la Guerre. 
Le splendide communiqué, qui devait en ce même moment 
combler d'orgueil l'Allemagne et remuer le monde, por- 
tait : 

Le fort cuirassé de Douaumont, Je pilier angulaire Nord- 
Sst de la ligne principale des fortifications permanentes de 
la forteresse de Verdun a été pris d'assaut hier après-midi, 
par le 2f régiment d'infanterie de Brandebourg. Il se trouve 
solidement dans la main allemande. 



302 LE E«UCHER DE VERDUN 

Le surlendemain, ce régiment, le désormais fameux et 
historique 24* brandebourgeois, qui était arrivé à Ville, 
réduit, hélas, à l'effectif d'un bataillon et qu'on envoyait 
se refaire en Alsace, fut passé en revue par le général 
von Lochow. Quelques hommes portaient encore l'uni- 
forme français des premiers assaillants de Douaumont. 
Sur le front des troupes, le général fit avancer à l'ordre le 
capitaine Haupt et le premier-lieutenant von Brandis, les 
deux officiers qui avaient enlevé le fort, et leur lut la 
dépêche suivante qu'il venait de recevoir de Charleville : 

Seine Majesïàt der Kaiser und Kœnig haben allergnâdigst 
geruht, dem Hauptmann Haupt und dem Obcrleutnant von 
Brandis den Orden « Pour le Mérite » su verleihen (i). 

Puis il distribua toute une avalanche de croix de fer. 
Après quoi, l'héroïque 24 e , drapeau en tête et au pas de 
parade, défila devant son chef, le général de l'infanterie 
von Lochow, commandant le III e corps d'armée, qui, la 
dextre au casque, le salua de ces mots : 

— Heil und Sieg, Régiment Douaumont (2) I 



(1) Sa Majesté l'Empereur et Roi a très gracieusement daigné 
décerner au capitaine Haupt et au premier-lieutenant von Brandi* 
l'ordre « Pour le Mérite ». 

(2) Salut et victoire, régiment de Douaumont! 



DEUXIEME PARTIE 



LE KRONPRINZ 



Notre joie et les espoirs suscités par la prise du fort 
principal du camp retranché de Verdun furent de courte 
durée. Si les troupes qui nous avaient arrêtés pendant 
cinq jours et avaient brisé la fureur de notre offensive 
étaient à peu près anéanties, d'autres les remplaçaient, 
auxquelles leur « monstrueuse résistance », pour parler 
comme le général von Lochow, et leur implacable sacrifice 
avaient donné le temps d'arriver, d'autres plus terribles 
encore : le redoutable XX' corps, avec ses deux fameuses 
divisions, la division de fer et la division d'acier, le I* r , 
le XXP, armée d'élite, placée sous les ordres d'un chef 
dont la guerre avait révélé la valeur, le général Pétain. 

Telle fut la surprise désagréable qui nous attendait dès 
le 26 février, au lendemain même de la chute de Douau- 
mont, alors que nous pensions n'avoir plus qu'un bond à 
faire pour toucher au but de no» efforts : Verdun, le 
fascinant Verdun I... 

Par quel miracle, par quel sortilège ou quel tour de 
prestidigitation ces légions survenaient-elles juste à point 
pour nous ravir notre proie? C'est que Falkenhayn avait 



234 k£ B»V«HSft CK VERBVN 

tout prévu, tout, sauf une seule chose : l'utilisation de la 
route. Qui aurait pu penser que, privés de toute commu- 
nication ferrée, ces démons de Français, au lieu d'aban- 
donner un secteur condamné, auraient trouvé le moyen de 
monter sur une chaussée une double ligne continue de 
milliers de camions automobiles, immense chaîne sans fin, 
gigantesque courroie de transmission, qui, roulant jour et 
nuit, comme sur deux poulies, entre Bar-le-Duc et la 
place, alimenterait sans relâche et pourvoirait infatigable- 
ment de bataillops, d'obus et de bouches à feu ce champ 
de carnage et d'horreur? « Voie sacrée », comme la 
baptisèrent bientôt ces bandits, voie infernale, comme 
nous étions portés plutôt à l'appeler, dans noire rage de 
ne pouvoir la détruire et de la voir toujours amener con- 
tre nous de nouveaux soldats à bourguignote et de nouvel- 
les cculevrines. 

En vain entreprîmes-nous, quelques jours plus tard, 
d'attaquer aussi par la rive gauche. Dès le 6 mars, nous 
jetions sur la côte de l'Oie, le bois des Corbeaux, le Mort- 
Homme la valeur de trois corps d'armée. Cette extension 
de l'offensive n'eut d'autre résultat que d'accroître nos 
pertes par la multiplication même des combats, et, sur 
la rive gauche comme sur la rive droite, nous heurtant 
partout à une défensive incroyable, toute progression de 
nos intrépides Feldgrauen ne put se faire que dans des 
ruisseaux de sang et ne se mesurer qu'au centimètre. 

Régiment après régiment, le III' corps, très éprouvé, 
ne tarda pas à être tout entier retiré du front, où il fut 
remplacé par la 1 1 3 e division d'infanterie. La 6' divi- 
sion, à laquelle appartenait le 24* régiment, fut envoyée 
comme celui-ci en Alsace; la 5 e fut répartie dans les can- 
tonnements de Billy, Romagne, Brandeville et Stenay; et 



LE B9UW4&R t>£ VS«»VN 205 

ee n'est guère que deux mois plus tard, qu'une foi» refai- 
tes et reposées, on les revit en ligne devant Verdun. Quant 
au Kommando, il se fixa à Damvillers, où il resta jus- 
qu'en avril, époque où son chef, le général von Lochow, 
succédant au général von Mudra dans le commandement 
des troupes de îa rive droite, transféra son quartier géné- 
ral à Nouillonpont, près de Spincourt. Mais, à ce 
moment, j'avais déjà passé dans l' Etat-major du Kron- 
prinz, ainsi que je vais le raconter. 

Deux routes conduisaient en trois quarts d'heure d'auto 
de Damvillers à Stenay : l'une par Brandeville, que j« 
connaissais bien, car c'était celle de Pun, et on la quittait 
un peu avant Murvaux pour aller rejoindre à Mouzay la 
route nationale n° 64 qui suivait le cours de la Meuse; 
l'autre, par Jametz, plus longue de quelques kilomètres, 
mais plus large et moins accidentée, qui rencontrait à 
Baalon la route nationale n° 47 venant de Montmédy. Je 
circulais fréquemment, pour raison de service ou de plai- 
sir, sur l'une ou l'autre de ces routes, et le plus souvent 
en compagnie du comte von Kubitz, qui avait ses grandes 
et petites entrées au Quartier Généra! de l'Armée, où il 
connaissait à peu près tout le monde. Stenay nous attirait, 
comme la lumière les phalène», et nous y courions aussi 
souvent que nous le pouvions. 

Petite ville médiocre, grise et assez sale, Stenay, dont 
la modestie séculaire n'eût jamais osé rêver qu'elle aurait 
un jour l'extraordinaire honneur de servir de résidence à 
l'héritier de l'Empire germanique, agglomérait provincia- 
lement au bord de la Meuse ses toitures surannées et ses 
grâces mesquines. Bien que rien dans les vestiges de son 
passé ne dût la signaler à une admiration particulière, 
elle aurait pu cependant, avec sa curieuse place carrée 



236 LE BOUCHER DE VERBUN 

encadrée de vieilles maisons à porches, son église à deux 
clochers, ses hôtels bourgeois du XVIII* siècle, sa grosse 
porte voûtée, ses restes de fortifications et son heureuse 
situation sur la rivière, présenter un aspect fort agréable 
dans son cadre riant de vergers, de jardins et de prairies, 
si, comme toujours et partout en France, l'incurie de l'ad- 
ministration ne l'avait laissée croupir et se dégrader, au 
lieu de lui assurer, comme en Allemagne, les soins d'entre- 
tien et de restauration d'une édilité consciencieuse. Ce 
qu'on y voyait encore de mieux, c'était, au midi de la 
ville, un vaste quartier de casernes, de construction neuve, 
bondé de huit à dix mille de nos Feldgrauen. Au reste, 
notre occupation n'avait pas épargné sa peine pour net- 
toyer la ville de ses immondices, et si sa vigilance n'avait 
pu s'étendre à la moisissure des boutiques et à la crasse 
des habitations privées, elle faisait régner sur la voie 
publique une propreté et un ordre méticuleux. Les immeu- 
bles réquisitionnés avaient été ravalés et recrépis, et de 
belles plaques toutes neuves remplaçaient par des noms 
allemands les anciennes appellations françaises des rues, 
dont la principale, la rue Chanzy, se dénommait mainte- 
nant, comme de juste, Kronprinz-Wilhelmstrassc. 

La résidence de Son Altesse Impériale était une somp- 
tueuse villa moderne, située à l'extrémité nord de Ste- 
nay, sur la route de Cervisy, propriété d'une dame 
Duverdier et qui s'appelait le Château des Tilleuls. C'est 
là que le prince recevait ses visiteurs de marque, donnait 
audience, décorait de sa main d'innombrables chevaliers 
de la croix de fer, traitait à dîner ou à souper ses amis et 
les officiers de son Etat-major. Le Quartier Général du 
groupe d'armées avec l'Ober-Kommando de la V* armée 
se trouvait Schulenstrassc, dans l'Ecole communale de 



LE BOUCHER DE VERDUN 237 

garçons, énorme bâtiment rectangulaire, dominant de sa 
masse grise la vallée de la Meuse. Le prince venait à 
l'Etat-major entre onze heures et midi; il y entendait le 
rapport et prenait lecture du communiqué. Mais le prin- 
cipal lieu de rencontre était le casino. Il était installé dans 
un vieil hôtel du XVII e siècle, plein de meubles de style, 
de tapisseries, de bronzes, de bibelots d'art, et entouré 
d'un parc superbe. Le salon, que chauffait une cheminée 
monumentale, était orné de tableaux et d'une série de gra- 
vures anciennes représentant les guerres d'Alexandre, 
dont l'une portait cette légende : « La vraie force, c'est 
la victoire ». On passait de là dans une belle galerie- 
salle à manger, donnant de plain-pied sur le parc par 
quatre grandes portes-fenêtres, et qui pouvait réunir une 
cinquantaine de convives. Il y avait un salon de jeu et de 
musique. Sous l'excellente administration du capitaine 
Krause, commandant la compagnie de garde du prince, 
le casino de Stenay constituait un modèle du genre. Aussi, 
en l'honneur de l'admirable Krause, avait-on donné son 
nom à la rue qui conduisait à ce petit paradis militaire 
et qui s'appelait donc Krauseslrasse. 

Aussitôt rendus à Stenay, à moins que quelque mis- 
sion urgente ne nous appelât tout d'abord au Quartier 
Général, c'était au casino que nous allions. On y trou- 
vait nombreuse et brillante compagnie, surtout le soir. 
Ses hôtes les plus habituels étaient le major von Miiller, 
chef de la maison militaire de Son Altesse Impériale, le 
maréchal de la Cour et chambellan von Behr, le major 
von Iena, commandant le Quartier Général, intrépide et 
magnifique buveur, les majors von der Planitz, Ehrhardt, 
Heymann, le rittmeister von Zobeltitz, le médecin chef 
général pr«f«»$eur Wiedenmann, le major Mathias, direc- 



238 LE BOUCHER DE VERDUN 

teur des voyages, le capitaine Siebringhaus, chargé spécia- 
ttt cie la sûreté de Son Altesse Impériale contre les 
bombardements aériens et qui avait aménagé excellem- 
ment à cet effet les caves de la villa princière et celles du 
casino. On y voyait aussi, naturellement, le capitaine 
baron von Werthau, dont l'intelligence et la liberté de 
langage m'avaient fait une si vive impression sur l'espla- 
nade de Dun. J'y reconnus encore un inquiétant person- 
nage rencontré également à Dun, le policier Klein, que, 
par abréviation de son titre de Kriminal-Impeklor, le 
Kronprinz appelait plaisamment en français son « Cri- 
minel ». Le policier Klein paraissait jouer à Stenay un 
rôle important. Quant au chef d'Etat-major, le général 
Schmidt von Knobelsdorf, on l'y rencontrait peu, soit que 
le lieu ne lui plût pas, soit en raison de ses absorbantes 
occupations. Par contre, Son Altesse Impériale et Royale 
fréquentait assidûment le joyeux casino, où elle aimait à 
trouver des distractions et une facilité de moeurs que lui 
permettait moins le genre parfois un peu décoratif du 
Château. 

C'est ver* la fin de mars que le baron von Werthau rae 
dit un jour : 

— Si vous voulez être des nôtres, mon cher monsieur 
Hering, il y a une occasion à saisir. 

— Laquelle? 

— Vous vous rappelez notre malheureux officier sté- 
nographe qui attrapa si mal à propos- un obus perdu 
le jour du conseil de guerre à Dun et que vous avez 
opportunément remplacé? L'infortuné ne s'est pas remis, 
et si les soins diligents du professeur Wiedenmann ont pu 
le rendre à la vie, ils n'ont pu le rendre à l'intelligence, 
du moias à l'intelligence de ton mé'ier. Le pauvre diable 



LE BOUCHER DE VERDUN 239 

a perdu la mémoire et ne sait plus la sténographie. Nous 
l'avons restitué à son régiment, qui en fera ce qu'il vou- 
dra. Voulez-vous devenir notre secrétaire sténographe? 

J'acceptai avec empressement 

— Alors «'est parfait. Venez demain au Château, un 
peu avant onze heuret. 

A onze heures, le lendemain, le Kronprinz me recevait, 
au milieu des abois et des gambades de ses lévriers. A 
onze heures cinq, j'étais son secrétaire sténographe et à 
onze heures dix il m'emmenait dans sa torpédo à l'Etat- 
major où il me présenta au général Schmidt von Knobels- 
dorf. C'est désormais avec celui-ci et dans ses bureaux 
que j'eus principalement à travailler; car pour le Kron- 
prinz, je n'eus pour ainsi dire jamais l'occasion de lui 
prêter mon concours, sinon comme officier de sa suite et 
compagnon de ses plaisirs. 

Si les soixante millions d'Allemands qui attendaient 
chaque jour fiévreusement le communiqué, fiers de le voir 
généralement commencer par ces mots : « Groupe d'ar- 
mées du Kronprinz allemand », et qui, se rappelant les 
déclarations belliqueuses du rejeton des Hohenzollern 
«t les manifestations exaltées qui avaient fait de lui l'idole 
des- pangermanistes, le prenaient pouf un foudre de 
guerre, si ces excellents avaîeurs de vérité d'Empire et 
de légendes dynastiques avaient été admis comme moi à 
l'honneur de contempler d'un peu plus près l'objet de 
leur adoration, ils eussent été bien étonnés. 

Le général-lieutenant Kronprinz Wilhelm n'aimait à la 
vérité la guerre qu'à la manière des enfants qui jouent aux 
soldats. Du moment qu'elle était quelque chose de grave, 
de long, de fatigant, exigeant un travail assidu, une 
patience infinie, de« capacités étendues, l'élaboration corn.- 



240 LE BOUCHER DE VERDUN 

pliquée d'une minutieuse et savante stratégie, la guerre ne 
lui allait plus du tout. Tactique, topographie, balistique, 
administration, le prince n'y entendait goutte. Incapable 
de conduire convenablement au feu un seul bataillon, il 
se reposait entièrement sur ses généraux du soin de lui 
ménager les succès qu'il ambitionnait, et s'il ne faisait 
rien pour leur en alléger la charge, il «avait fort bi«a 
s'impatienter des lenteurs de leur réussit» et leur repro- 
cher aigrement l'insuffisance de leurs résultats. 

Il arrivait en coup de vent à l'Etat-major, se plantait, 
la cravache sous l'aisselle et les mains dans les poches, 
devant la carte du front, l'examinait un instant, le mono- 
cle dans l'œil, puis ricanait : 

— Eh bien, général, ça n'avance pas! Toujours au 
même point! Nous n'avons pas bougé d'une ligne! 

— Pardon, Altesse Impériale, répondait Knobelsdorf, 
voyez : les régiments tant, tant et tant ont été ramenés en 
arrière, et ils ont été remplacés par les régiments tant, tant 
et tant. 

— Oui, je vois bien, parbleu, que les drapeaux ont 
été déplacés, mais la ligne, elle, la ligne ne change pas!... 
Voyons, une, deux, trois, quatre semaines... Quatre 
semaines, général! Et on appelle ça une offensive!... 
Depuis le 26 février nous n'avons pas fait un pas! 

— Pardon, Altesse Impériale, nous avons avancé ici, 
ici et ici... Nous avons pris Forges, Régneville, Fresnes... 

— La belle affaire!... De ce train-là nous mettrons 
dix ans pour aller à Verdun! 

— Patience, Altesse Impériale... Il arrivera bien un 
moment où ça craquera. 

— Où ça craquera, où ça craquera... Et si ça ne cra- 
que pas?... « Patience! » Vous n'avez que ce mot-là à 



LE BOUCHER DE VERDUN 24 î 

la bouche, général!... Patience, toujours patience!... C'est 
assommant, à la fin! Savez-vous que je commence à en 
avoir plein le nez de votre patience?... 

Sans se laisser troubler par les récriminations prin- 
cières, le chef d'Etat-major employait toute la sienne, 
de patience, et vraiment angélique, si l'on peut appliquer 
ce terme à un général prussien, à prodiguer à l'Altesse 
énervée des détails sur les mouvements de troupes. Willy 
écoutait d'un air absent, risquait quelques observations 
sans consistance, se faisait présenter les dépêches et com- 
munications téléphoniques de Mézières, les lisait en sifflo- 
tant et en grillant cigarette sur cigarette, décochait deux 
ou trois plaisanteries plus ou moins piquantes, touchait des 
mains, pirouettait, puis, redevenu tout souriant, filait pour 
le casino. 

Bien qu'âgé de près de trente-quatre ans, le Kronprinz 
Wilhelm était invraisemblablement jeune d'aspect. 
Découplé, dégagé, flexible, la taille étroitement baleinée, 
il haussait sur un cou élastique une tête aux mobilités 
excessives et au profil de rat. Le visage effilé et mince, au 
front et au menton fuyants, au nez pointu soutaché d'une 
fine moustache blonde, se vrillait de petits yeux bleus 
très brillants, qui tantôt se fixaient avec hardiesse et inso- 
lence, tantôt se dérobaient d'un glissement subreptice et 
fourbe, tantôt encore vacillaient étrangement, inquiets, 
égarés et lointains comme ceux d'une bête féline. Ce 
regard déconcertant, joint aux rides légères qui, de près, 
striaient d'un réseau serré le pourtour des orbites, des 
ailes du nez et des commissures des lèvres, détruisait vite 
l'impression d'ingénuité juvénile que donnaient au pre- 
mier abord la sveltesse du corps et l'agilité des allures. Le 
voûtement précoce de la nuque et la flexion indécise des 

16 



242 LE BOUCHER DE VERDUN 

genoux dénonçaient l'abus des exercices d'adresse et les 
excès sexuels. Les manières étaient plus dégingandées 
qu'élégantes et le ton général tenait moins du gentilhomme 
dégénéré que du voyou distingué. 

D'une intelligence primesautière et capricieuse, le 
prince se rebutait facilement de tout ce qu'il ne compre- 
nait pas du premier coup et par don naturel, ce qui, en 
dehors du sport et des femmes, était à la vérité peu de 
chose. Le travail, l'attention, l'effort ne lui convenaient 
guère; aussi, bien qu'il eût des lumières éparses sur ce 
qu'il attrapait à la volée, sa conversation restait-elle super- 
ficielle et sans originalité, à l'exception des deux thèmes 
favoris de ses méditations, où il savait se montrer bril- 
lant causeur, non moins que remarquable champion. Sans 
véritable culture littéraire et artistique, il en avait le léger 
vernis qui s'acquiert par la fréquentation de la bonne 
société, et même de la mauvaise. Il parlait à merveille un 
français académique et sans accent, qu'il se plaisait à 
entremêler des expressions argotiques les plus divertissan- 
tes. Les doigts chargés de bagues, le bracelet au poignet, 
le cheveu coquettement onde et parfumé, il représentait 
assez exactement ce type de joli garçon qu'on appelle en 
France un « gigolo ». Quoiqu'il se flattât de ressembler, 
au physique comme au morah à son grand prédécesseur 
Frédéric II, il n'en figurait bien plutôt qu'une piètre cari- 
cature. On peut même dire que, dans sa personne psycho- 
logique comme dans sa conformation extérieure, 1* Kron- 
prinz Wilhelm était fort peu allemand, ce qui s'expli- 
que par le sang étranger qui, comme c'est trop souvent le 
cas dans nos maisons souveraines, était venu corrompre lo 
noble sang germanique. 

Ce qui était peut-être moins allemand encore que lo 



LE BOUCHER »E VERDUN 245 

reste, c'était sa manière de se comporter à l'égard de la 
population française. Son manque de dignité sur ce point, 
avant que j'eusse fini par m'y habituer, me semblait par- 
ticulièrement choquant. Loin de tenir en respect cette 
racaille welche et de lui faire sentir la sévérité salutaire 
de notre poigne victorieuse, Son Altesse Impériale parais- 
sait démangée d'un besoin de s'encanailler et de se rendre 
populaire. Qu'il fût en voiture, à cheval ou à pied, Willy 
prenait je ne sais quel dégradant plaisir à adresser des 
signes aux passants, à saluer avec ostentation les femmes 
et les jeunes filles, à interpeller les marchands dans leurs 
boutiques ou à s'arrêter devant les grosses mères pour leur 
demander des nouvelles de leur « homme » ou de leur 
« fiston » prisonnier en Allemagne ou oc pioupiou » en 
France encore libre, comme si les malheureuses pouvaient 
en recevoir. On le voyait même descendre de son auto 
pour accoster en pleine rue quelque jolie fille et lui déco- 
cher crûment : « Eh bien, la belle poulette, quand cou- 
chez-vous avec moi? » Aux petites filles il donnait des 
bonbons et des images pieuses; il distribuait aux ouvriers 
et aux paysans, non moins libéralement qu'à ses soldats, 
des poignées de cigarettes blondes qu'il puisait dans une 
grande boîte blanche à ses armes. Mais les gamins surtout 
faisaient sa joie. Il les ameutait après lui en leur jetant 
des sous, et ces petits sacripants s'étaient à tel point fami- 
liarisés avec lui que, du plus loin qu'ils l'apercevaient, ils 
criaient en accourant : « Vlà Gugusse!... Ohé, 
Gugusse!... » 

C'était d'autant plus honteux que, loin de se formaliser 
de cet irrespect, Willy s'en amusait follement. S'il n'eût 
été le fait que de cette peste de marmaille, cet affligeant 
«pectac 1 ^ eût encore été supportable. Mai° la population; 



? 



244 LE BOUCHER DE VERDUN 

entière faisait chorus. Les sourires, le* rires, l'épanouisse- 
ment joyeux et la bonne humeur des gens, quand on par- 
lait de lui ou qu'on voyait paraître sa silhouette falote, ne 
témoignaient que trop du peu d'estime où on le tenait. Si 
ses officiers ne prenaient pas le prince au sérieux, ce qui 
était leur droit et ce pour quoi ils avaient sans doute de 
justes raisons, du moins lui marquaient-ils la déférence 
qui était due à son haut rang. L'indocile plèbe française, 
elle, se moquait ouvertement de lui et le tournait en déri- 
sion. Gugusse connaissait d'autres sobriquets : le popu- 
laire le surnommait plus communément encore « Zigo- 
mar », tandis que les bourgeois, relevant leur malignité 
d'un horrible calembour, l'appelaient le « Clown- 
prince ». Ces diverses dénominations procédaient, on le 
voit, du même ordre de dénigrement et témoignaient 
fâcheusement de la peu glorieuse impression que produi- 
sait non seulement 'à Stenay, mais dans toute la vallée de 
la Meuse, notre illustre prince impérial. 

Il ne faudrait cependant pas croire que cette macaroni- 
que réputation fût attribuabîe à une bienveillance réelle, à 
une condescendance sincère envers la population française 
occupée. Il n'y avait chez le prince ni faiblesse de cœur, 
ni sensibilité mal placée, ni pitié pour les vaincus, mais 
seulement légèreté, inconscience et coupable abandon de 
ce qu'il y a de plus pur et de saintement inflexible dans 
l'officier prussien. Sous ses dehors aimables il cachait un 
égoïsme profond. Rien ne devait troubler le cour de ses 
plaisirs ni lui causer le moindre dérangement. L'appa- 
rence engageante de ses manières l'exposait naturellement 
à de mu'tiples sollicitations. Il n'en écoutait aucune ou 
s'en débarrassait avec désinvolture. Jamais il ne rendait 
un service, à moins qu'il ne dût en résulter un agrément 



LE BOUCHER DE VERDUN 245 

pour lui-même. Les Français, il les renvoyait à la Kom- 
mandantur ou à l'Inspection d'étapes, les Allemands à 
l'Etat-major général. Il s'en excusait lestement : « Que 
voulez-vous, disait-il, je ne suis rien et on ne m'écoute 
pas; il suffit que j'intervienne pour qu'on me refuse ce 
que je demande. » Ce qui était en partie vrai, mais qui 
dénotait une étrange oblitération de l'amour-propre. 

Cette fallacieuse humeur et ces façons singulières ne 
se traduisaient pas davantage par une générosité bien 
chevaleresque et il s'entendait à voler et à piller tout 
comme un autre. De nombreux wagons chargés de ses 
déprédations avaient déjà pris pour son compte le chemin 
de l'Allemagne. Il fallait toutefois lui reconnaître une 
vertu, et même une vertu cardinale : la tempérance. Le 
Kronprinz n'était ni goinfre, ni ivrogne, et en cela encore 
il se montrait fort peu allemand. Mais s'il pratiquait 
cette vertu plus par hygiène et souci de se maintenir en 
forme que par réelle modération, ce n'était que dans une 
de ses parties : la sobriété. Pour la partie chasteté, j'ai 
déjà pris soin de le noter, elle lui était déplorablement 
étrangère, et l'on peut même se demander s'il ne cultivait 
pas l'une pour mieux pouvoir violer l'autre. Le nombre 
des familles auxquelles il avait fait l'honneur de les 
déshonorer était considérable; il engrossait leurs filles et 
il enlevait leurs mineures; quant aux femmes qui, déjà 
déshonorées, constituaient ce que les galants Fra-nçais 
appellent élégamment « le bataillon de Cythère », il 
n'en restait probablement pas une, de Hirson à Conflans 
et de Rethel à Luxembourg, qui, à moins qu'elle ne fût 
un épouvantail, n'eût eu le privilège de lui vendre ses 
faveurs au plus juste prix. Il n'avait peur de rien : 
paysannes, ouvrières, demoiselles de magasin, filles 



246 LE BOUCHER DE VERDUN 

publiques, tout y passait, sans compter les dactylographes 
allemandes et les dames de la Croix-Rouge. Il avait essayé 
de pénétrer dans quelques nobles salons de Sedan et de 
Charleville : mais jusqu'à quel point ses gracieusetés y 
avaient-elles reçu leur récompense, c'est ce qu'il était dif- 
ficile de savoir. Sa seule aversion concernant le beau sexe 
se concentrait sur la personne de sa femme. La Kronprin- 
zessin Cécile était venue le relancer une fois à Stenay. 
Au bout de deux jours, Cilly — comme on l'appelait 
dans l'intimité — avait dû vider les lieux et battre en 
retraite, effarée, sinon même, à ce que d'aucuns assu- 
raient, maltraitée et rouée de coups. Il se refusait à pren- 
dre des permissions pour aller voir ses enfants, dont il 
avait pourtant six. On parlait d'un divorce imminent. Sa 
belle-mère, la grande-duchesse de Mecklembourg-Strelitz, 
qui, en dépit de la guerre, continuait à vivre sur la 
Riviera, poussait de toutes ses forces à une rupture et 
qualifiait publiquement, paraît-il, son impérial gendre 
d' « ignoble individu ». Celui-ci, qui lui rendait sa 
sympathie et ne voulait pas être avec elle en retard de 
politesse, la traitait partout de « vieille toquée » et 
répandait le bruit, fondé ou non, qu'elle avait pour amant 
un croupier de Monte-Carlo. 

Il serait tout aussi dénué de saine psychologie d'in- 
duire de cette relative douceur de caractère que le Kron- 
prinz fût personnellement porté à déplorer et à réprouver 
les duretés de la guerre. S'il n'eût pas toléré que des actes 
de cruauté fussent commis en sa présence ou dans son 
voisinage immédiat, il s'inquiétait fort peu de ce qui se 
passait loin de ses yeux, et était toujours prêt à souscrire 
aux sévérités que ses généraux jugeaient nécessaires pour 
U bien de la patrie et l'honneur du nom allemand. Les 



k£ BOUCHER DE VERDUN 247 

pertes fabuleuses que subissaient ses troupes ne l'émou- 
vaient en aucune façon, sinon par les résultats peu propor- 
tionnés à l'enflure de ses désirs qui étaient le fruit de 
leurs souffrances. Quand quelque affaire était engagée, 
que quelque opération était en vue dont on pouvait espé- 
rer un avantage, il n'hésitait pas à préconiser l'envoi au 
feu du plus grand nombre de bataillons possible, ne 
rêvant que plaies et bosses, indifférent à l'effusion du 
sang et à l'horreur des mêlées, ardent à faire prévaloir les 
décisions les moins modérées, pourvu que sa précieuse 
personne fût à l'abri et que l'exercice de ses plaisirs 
accoutumés n'en fût point troublé. Par contre, quand le 
coup n'avait pas réussi, il était le premier à se décourager 
et à parler de tout envoyer promener. 

Etait-ce au prix qu'il attachait à sa sécurité propre ou 
au désir d'épargner à ses regards délicats des spectacles 
trop cruels qu'il fallait attribuer son peu de penchant à 
aller s'exposer à l'avant? Le fait est qu'il ne se montrait 
jamais sur le front pendant les périodes de grands com- 
bats. On ne l'avait pas vu devant Verdun, et la canon- 
nade, qu'on entendait fort distinctement de Stenay, con- 
tinuant avec une intensité redoutable, il préférait ne pas 
s'aventurer trop au sud de son Quartier Général. Par 
ailleurs, lorsque le temps était au beau et le baromètre 
de la bataille au calme, il aimait à aller se pavaner au 
milieu des troupes et à se faire acclamer par les soldats. 
Il leur faisait de petites harangues assez bien troussées, 
exaltant leur loyalisme et les stimulant au courage. Juché 
comme un jockey sur son pur sang à robe blanche, il se 
plaisait à passer en revue un régiment ou, le gant à la 
casquette marquée de la tête de mort d'argent, à voir défi- 
ler davant lui une relève de compagnies. « Guien Mot- 



248 LE BOUCHER DE VERDUN 

gen, Kameraden! » saluait-il de sa voix aigrelette de 
ténorino. A quoi le tonitruement des Feldgrauen répon- 
dait d'une seule haleine, dans un barytonnement martelé : 
« GulenmorgenkaiserlichehGheit! » 

La légende guerrière du dernier héritier de Frédéric II 
était soigneusement entretenue, tant par ces petites céré- 
monies peu dangereuses, qui se renouvelaient aussi sou- 
vent que le permettaient les circonstances, que par une 
propagande fort bien comprise au moyen de l'image, de 
l'écrit et de la parole. Des conférenciers dûment stylés 
portaient sur le front et jusque sous les bombes le récit de 
ses exploits; des représentations cinématographiques le fil- 
maient sous ses aspects les plus avantageux et chauffaient 
l'enthousiasme; des tracts, des feuilles volantes, un jour- 
nal spécial, die Westfront, trompetaient partout la gloire 
du jeune héros, et, tout le long des lignes encerclant Ver- 
dun, les marches, attaques et assauts ne se faisaient qu'au 
cri de guerre de la V e armée : Hurra Kronprinz! 

Mais, hélas î le Français résistait partout aux rudes 
coups de bélier que nous lui assénions périodiquement. 
Nulle part il ne paraissait entamé, pas plus dans sa 
volonté de tenir que dans la perpétuelle improvisation de 
ses moyens militaires, et son moral se maintenait aussi 
haut que le nôtre. Que devenait cette fameuse propa- 
gande de démoralisation que nous faisions chez l'ennemi 
et dont j'avais pris quelques aperçus à Magdebourg, au 
contact du général von Z...? Sans doute les Sosthène 
Rossignol n'étaient-ils pas encore assez nombreux, ou le 
résultat de leur activité tardait-il à se rendre sensible : 
quoi qu'il en fût, aucun signe de lassitude, nul symptôme 
de défaillance ne se laissait apercevoir jusqu'ici chez les 
défenseurs de Verdun, dont nous harassions sans effet la 
constance stoïque. 



LE BOUCHER DE VERDUN 249 

Chose curieuse, c'était le fils des Hohenzollern, le hus- 
sard à la tête de mort que semblait seul déprimer cette 
longue attente! De ce qu'on n'avait pas réussi du premier 
coup, il paraissait presque désespérer qu'on pût réussir 
jamais. Il en rejetait la responsabilité sur les généraux 
et s'exprimait en termes extrêmement aigres à l'endroit du 
Grand Etat-Major. « Falkenhayn est un âne! déblaté- 
rait-il. Il fallait marcher par la rive gauche. C'est une 
faute irréparable d'avoir attaqué sur la rive droite. » Sa 
vanité vexée lui faisait ajouter : « Si l'on m'avait con- 
sulté, j'aurais préconisé l'attaque par la rive gauch«. » 
Puis, se souvenant qu'on avait exécuté un ancien plan de 
Haeseler, il s'écriait plein d'amertume : « Ce vieux Gott- 
lieb est un misérable! » 

Certes, le Kronprinz n'en était pas à douter de la vic- 
toire, mais déjà elle ne lui paraissait plus devoir être 
absolue. Aussi, à la suffocation de ses généraux, l'enten- 
dait-on parfois parler de paix. « A quoi bon s'obstiner 
à se casser les dents sur un os trop dur! disait-il. Les 
Français seraient contents si on ne leur prenait que leurs 
colonies. On leur donnerait en compensation la Lorraine 
française, on reconstruirait leurs usines, on remettrait un 
toit à leur cathédrale de Reims et on partagerait la Bel- 
gique. C'est l'Angleterre qui est notre ennemie. On peut 
s'entendre avec la France. » Et circulant familièrement 
dans les rues de Stenay, la Kronprinz-Wilheîmstrasse, le 
Caecilienplatz, la Goldschmidtstrasse ou la Krausestrasse, 
on l'entendait dire d'un petit ton paterne aux bonnes 
gens sur leur porte : 

— Eh bien, on en a « marre » de la guerre!... Bah! 
n« vous en faites pas, vous redeviendrez Français... 



250 LE BOUCHER DE VERDUN 

Les déjeuners et dîners que donnait au Château des 
Tilleuls S. A. I. le Kronprinz, sans être dépourvus d'une 
certaine cérémonie, ne se départaient pas d'une intimité 
de bon ton et d'une simplicité toute militaire, en raison 
de l'exiguïté de la villa et de la proximité du front. Ils 
avaient lieu le plus souvent en l'honneur d'hôtes d'impor- 
tance, généraux venus des lignes, personnalités allemandes 
ou étrangères arrivant de Charleville. C'est ainsi que l'on 
vit successivement au Château, pendant mon séjour à Ste- 
nay, les généraux von Mudra, von Lochow, von Gallwitz, 
von François, le prince Waldemar de Prusse, le prince 
de Hohenzollern-Sigmaringen, le duc de Brunswidc, le 
prince Boris de Bulgarie, Enver-Pacha, le feld-maréchal 
comte von Sturgh, représentant l'Empereur d'Autriche 
auprès du Grand Quartier, les attachés militaires de 
Suède, major von Adlerkreutz, d'Espagne, major Val- 
divia, de Roumanie, lieutenant-colonel Mircescu, des 
Etats-Unis, major Langhorne, du Brésil, colonel Jullien, 
du Chili, major Aumada, de la République Argentine, 
lieutenant-colonel Pertiné, puis le comte Zeppelin, le 
général von Bissing, le cardinal Hartmann, archevêque 
de Cologne, le grand-duc de Meckîembourg-Schwerin, 
beau-père de Son Altesse Impériale, avec qui elle s'en- 
tendait mieux qu'avec sa femme et surtout qu'avec sa 
belle-mère. On y vit une fois le maréchal von Haeseîer; 
mais, au dire de von Werthau, qui assistait au déjeuner, 
ce fut très froid, le Kronprinz, à l'ordinaire si bavard, 
ne prononçant pas une syllabe et le vieux Gottlieb, plus 
mécontent que jamais, se bornant à chevroter de quart 
d'heure en quart d'heure entre les dents de son râtelier : 
« Ça traîne, ça traîne... Donner und Blitzl en 1870, 
nous avions mené les choses plus rondement! » On y 



LE BOUCHER DE VERDUN 251 

voyait aussi le prince de Schaumbcurg-Lippe, sexagé- 
naire et crapuleux ivrogne, qui trouvait dans le major 
von Iena, de la maison du Kronprinz, un partenaire 
digne de lui. Au reste, faisant fi des corvées officielles, 
c'est surtout au casino que l'on rencontrait alors le prince 
de Schaumbourg-Lippe, festoyant, bambochant jusqu'aux 
heures les plus avancées de la nuit, en dépit des règle- 
ments, et d'où les deux compagnons ne sortaient que 
complètement poivrés, titubant, roulant entre les maisons, 
hurlant, cassant des vitres et épouvantant tout Stenay du 
bruit de leur orgie et de leurs déjections. 

A la rare exception de dames de la Cour ou d'épouses 
légitimes d'officiers généraux, le Kronprinz ne recevait 
pas de femmes au Château. Celles-ci animaient par 
contre de leurs gracieux essaims les salles et le parc du 
casino, centre des rendez-vous galants. La plupart habi- 
taient Stenay même, où elles occupaient des fonctions 
dans l'administration militaire ou le service de santé. 
Elles appartenaient souvent à la bonne société allemande 
et quelques-unes étaient titrées; toutes avaient des liai- 
sons avec des officiers; toutes, ou du moins toutes celles 
qui plaisaient, avaient été, étaient ou devaient être, une 
heure, un jour, une semaine, des maîtresses du Kron- 
prinz. Outre cet escadron stable, de sémillantes voya- 
geuses arrivaient fréquemment de Charîeviile, de Bruxelles 
ou même de Berlin, mondaines et demi-mcnclaines aux 
élégances capiteuses et aux desseins entreprenants. On me 
montra un jour, bien déchue de sa gloire, la belle Kahn, 
l'ancienne favorite du prince à Luxembourg, venue, 
comme la Kronprinzessin Cécile, pour tenter, sans plus 
c'e succès qu'elle, de reconquérir son impérial amant de 
deux mois. Hélas! la place était prise. Car si le princier 



252 LE BOUCHER DE VERDUN 

papillon voltigeait de fleur en fleur, avec un éclectisme 
stupéfiant et une légèreté étourdissante, il avait toujours, 
conjointement avec ses multiples passades, une rose pré- 
férée, une maîtresse en titre. Et cette fleur de choix était 
pour le moment une charmante Française, la plu* jolie 
jeune fille de Stenay, M"* Blanche Desserey. 

Fille d'un maréchal des logis de gendarmerie mort 
avant la guerre, brune, fine, svelte, âgée de dix-neuf ans, 
la gentille Blanche Desserey, d'âme simple et sensible, 
n'avait pu résister aux attraits cavaliers et aux entreprises 
du prince. Très douce, de caractère affable et caressant, 
ses beaux yeux noirs chargés de regards tendres et poé- 
tiques, elle était sentimentale au point de pleurer quand 
un aviateur allemand était descendu par un aéroplane 
ennemi. C'était une véritable Gretchen sous sa gracieuse 
enveloppe française. Elle aimait à porter des fleurs au 
Château, accompagnée par sa petite sœur. Le prince 
l'avait eue pure et sage. Il venait presque chaque jour 
la voir dans le magasin qu'elle tenait avec sa mère, Kron- 
prinz-Wilhelmstrasse, et qui, approvisionné par l'inten- 
dance, achalandé par ce qu'il y avait de mieux dans la 
garnison, rapportait beaucoup d'argent. Comme elle pa- 
raissait l'aimer d'amour sincère, il se montrait très épris 
d'elle, ce qui ne l'empêchait pas de lui adjoindre d'in- 
nombrables rivales, aussi prétentieuses que passagères. 

Si de nombreuses Allemandes fréquentaient le casino, 
on n'y rencontrait, à part Blanche Desserey, que peu de 
Françaises : celles-ci, on les voyait chez elles ou dans 
des maisons spéciales. La basse débauche et l'exercice 
local des droits du vainqueur n'avaient pas accès au 
casino de la Krausestrasse, réservé aux ébats d'une cer- 
taine distinction. Peur l'assouvissement de ses besoias 



LE B9USHER DE VERDUN 253 

inférieurs, Son Altesse Impérial* s'était fait aménager 
aux champs, à mi-chemin entre Stenay et Carignan, une 
manière de Parc-aux-Cerfs dans un pavillon de la ferme 
de Presles, où il se rendait par lubies avec quelques-uns 
de ses familiers, von Muller, von Iena, von Zobeltitz, 
et où se tiraient d'invraisemblables bordées en compagnie 
de drôlesses du dernier étage ou de filles du pays que 
lui procurait le policier Klein. De ces lupercales, dont il 
sortait rompu, flageolant, assommé pour deux jours, je 
ne puis parler que par ouï-dire, n'y ayant jamais assisté. 
Max von Kubitz, qui s'y trouva une fois, m'affirma que, 
personnellement, il n'y avait pris aucun plaisir. 

J'étais par contre un assidu du casino. Le Kronprinz 
y dînait chaque jour, quand il n'avait pas d'invités au 
Château, et s'y montrait habituellement d'excellente 
humeur. Il y oubliait les devoirs inhérents à son rang et 
y secouait avec satisfaction l'étiquette cependant peu 
sévère de sa résidence officielle. Entouré de femmes 
folâtres et de joyeux amis, loin de Knobelsdorf, des plans 
directeur et du téléphone qui le reliait au Grand Quar- 
tier de son auguste père, il y coulait les heures les plus 
agréables de la guerre, de cette guerre qui était un peu 
la sienne et qu'il s'entendait si bien à transformer, pour 
ce qui le concernait, en guerre en dentelles. Il y prenait 
le thé et le Champagne, il y jouait au tennis, jeu qu'il 
affectionnait, car il était une excellente raquette; parfois, 
quand le temps était beau, il emmenait Blanche Desserey 
ou une cargaison de femmes dans une de ses Mercedes 
faire une randonnée à travers la pittoresque camparrne 
ardennaise. Le soir, on dansait le tango, aux sons d'un 
petit orchestre de soldats et des tambours de basque de 
la lointaine canonnade de Verdun. 



254 LE BOUCHER DE VERDUN 

Au milieu de cette société suprêmement galante et où 
chacun tenait à honneur d'arborer une jolie maîtresse, 
qui n'était pas toujours la même, je n'étais pas sans 
éprouver une certaine mélancolie à ne pas me trouver 
tout à fait à la hauteur de la situation. Il n'eût tenu 
qu'à moi d'offrir avec succès mes hommages à telle ou 
telle des aimables flirteuses du casino, et les avances peu 
dissimulées de quelques-unes de ces dames m'eussent 
même dispensé de trop longs préliminaires. J'étais jus- 
qu'ici resté solitaire, aussi insensible à ces blandices que 
le grand dolichocéphale blond lui-même, qui n'avait pu 
ou daigné rencontrer à Stenay d'âme sœur du genre de 
M m * la baronne von K..., à défaut d'une âme frère qui 
lui eût sans doute mieux agréé encore. 

C'est que j'avais un projet, un obscur mais séduisant 
projet, qui sollicitait à la fois mon cœur et mon désir de 
briller. J'en portais avec moi la constante suggestion sous 
la forme d'un bracelet-montre contenant une boucle de 
cheveux. Quel triomphe pour moi, si j'amenais un jour à 
mon bras dans le casino de Stenay, sous les yeux éblouis, 
fascinés d'admiration des officiers du Kronprinz et les 
regards incendiés de jalousie de leurs compagnes, cette 
merveilleuse fleur de France, cette petite reine de beauté 
et de charme, la divine Juliette Rossignol ! Plus j'y son- 
geais, plus je me sentais hanté par ce désir obsédant et 
cette idée magnifique. Mais comment m'y prendre? La 
réalisation d'un pareil dessein, pour attrayant qu'il fût, 
n'allait ni sans difficulté, ni peut-être sans risque. 

Je n'avais pas revu Juliette depuis le don de sa boucle 
de cheveux, à l'avant-veilîe de la grande offensive, ce 
qui faisait plus de six semaines. J'avais de ses nouvelles 
par mon ordonnance Schmutz, que j'avais envoyé plu- 



LE BOUCHER »E VBSDUN 255 

sieurs fois à Dun, chez les Lormeau, et ces nouvelles 
étaient qu'il ne s'y passait rien. J'aurais pu en avoir de 
plus précises par le lieutenant de police Moral, auquel je 
n'aurais eu qu'à envoyer un coup de téléphone, mais je 
préférais ne pas mêler cette mouche à mes affaires. Il me 
fallait les faire moi-même, d'autant qu'elles n'étaient pas 
encore bien avancées. 

Je demandai donc quelques jours de permission et me 
fis précéder par Schmutz, porteur d'une lettre, qu'après 
avoir un peu hésité je jugeai plus adroit et plus conve- 
nable d'adresser à M 010 Lormeau et où j'annonçais mon 
arrivée : 

A. O. K. S 
le 2S41 A. H. Q., 7.4. 1916. 

Saal des A. O. K. 

Honorée Madame Lormeau, 

Je vous serai obligé de bien vouloir tenir prête ma cham- 
bre, que j'ai l'intention de réoccuper très prochainement. 
J'espère que, conformément aux instructions que je vous 
ai données, personne n'y est entré pendant mon absence, 
hors vous, votre mari et Mademoiselle votre nièce, que j'ai 
autorisée bien volontiers à disposer des livres de la biblio- 
thèque. 

Veuillez agréer, honorée Madame Lormeau, ainsi que 
Mademoiselle votre nièce et votre digne époux, l'assurance 
de ma haute et respectueuse considération. 

Premier-Lieutenant Wilfrid Hering, 
Attaché à l'Etat-Major de S. A. I. et R. le Kronprinz. 

Deux jours plus tard, j'étais à Dun. Je retrouvai ma 
belle chambre dans un ordre parfait et je remerciai très 
poliment M m * Lormeau de ses soins, m'informant de sa 
santé, et de celle des siens. Je brûlais de revoir Juliette. 



256 LE B9UÇHER DE VERDUN 

Une jolie lumière baignait le jardin, dont les arbres, 
bourgeonnant avec ardeur, verdissaient déjà de petites 
pousses fraîches la dentelle brune des branches. 

— Elle est près de la rivière, me dit Schmutz. 

Je sortis par la porte-croisée, plus ému peut-être qu'il 
ne fallait, et je descendis vers la Meuse, entre les planches 
de légumes et les buissons de groseilliers. J'aperçus bien- 
tôt une mince robe noire, élimée et rapiécée, qui se pro- 
menait dans une allée, un livre à la main. Je m'appro- 
chai, le cœur battant. Au bruit mou de mes pas sur le 
sol feutré, elle se retourna quand je fus près d'elle. Ce 
fut un éblouissement. Elle était devant moi sans fard, 
intacte, merveilleuse, plus belle encore que tout ce que 
mon souvenir et mon imagination me faisaient si souvent 
rêver d'elle, non plus surprise à la dérobée par un trou 
de muraille, mais révélée tout entière dans la radieuse 
fluidité du plein air et la lumière blonde du soleil. 

Saisi, je dus rougir ou pâlir, trembler ou me figer sur 
place; je ne pus en tout cas que balbutier, au bout d'un 
instant et en m'inclinant très bas : 

— Oh! pardon, mademoiselle... excusez-moi... je ne 
m'attendais pas à vous voir ainsi... 

— Ainsi?... Que voulez-vous dire? 

— Je veux dire si belle... C'est la première fois, 
mademoiselle, que vous vous montrez telle que la nature... 
que la divine nature... Vous avez donc renoncé à vous 
enlaidir si abominablement? 

— Je n'y ai pas renoncé, dit-elle. Mais pour vous..-, 
pour vous cela n'a vraiment plus de raison d'être. Vous 
ne m'avez pas trahie, expliqua-t-elle dans un délicieux 
sourire, et je pense que je puis maintenant avoir con- 
fiance en vous. 



LE BOUCHER DE VERDUN 257 

Elle me tendît sa main, une ravissante petite main fine, 
blanche, aux mignonnes coquilles nacrées, et j'y posai 
mes lèvres dévotement. 

— Certes, dis-je, mademoiselle, vous pouvez avoir 
confiance, pleine confiance en moi... Mais d'autres peuvent 
vous voir qui seraient loin d'inspirer la même confiance!... 

— Rassurez-vous, fit-elle, rassurez-vous, mon lieute- 
nant. Personne ne me voit. Il n'y a plus ici que deux 
officiers, qui sont absents toute la journée et ne soup- 
çonnent même pas mon existence. 

C'était une Juliette toute nouvelle que je retrouvais et, 
en vérité, aussi aimable qu'elle était jolie. Je n'en croyais 
pas mes yeux et à peine davantage mes oreilles. Que 
signifiait cette transformation? 

— Vous voyez, me dit-elle en me montrant son livre, 
j'ai profité de votre permission. 

J'examinai le volume avec curiosité. C'était un tome 
d'une édition ancienne de Racine. 

— Excellent auteur, fis-je. Les tragédies de Racine 
valent presque celles des Grecs. Et que lisiez-vou? là- 
dedans? 

— Iphigénie. 

— Touchante pièce. L'avez-vous jouée? 

— Pas à Paris. Je suis trop jeune encore pour qu'on 
me distribue de grands rôles dans le répertoire. Mais je 
l'ai jouée dans une tournée de la Comédie-Française. 

— Où cela? 

— A Bruxelles. 

Je me mordis les lèvres. 

— Et Juliette? dis-je. 

— Juliette de Roméo et Juliette? 

— Précisément. 

17 



259 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Oh! fit-elle étonnée, comment pouvez-vous 
savoir?... Je devais, en effet, jouer Juliette dans une 
adaptation de la pièce de Shakespeare que l'on préparait 
au moment où la guerre a éclaté... Mais comment se 
fait-il que vous soyez si bien informé de ce qui me con- 
cerne? Vous connaissiez mon état-civil, mon visage, ma 
profession... et maintenant voilà que vous connaissez mes 
rôles!... 

— Rosine du Barbier, Célimène du Misanthrope, 
Silvia des Jeux de V Amour et du Hasard, énumérai-je 
en souriant. 

— C'est étrange! s'écria-t-elle en riant de son côté. 
Et pourtant vous m'avez dit que vous n'étiez jamais venu 
à Paris!... Expliquez-moi ce mystère. 

— Je vous l'ai déjà expliqué en partie, et je vous 
révélerai le reste plus tard. Pour le moment, fis-je galam- 
ment, il y a quelque chose qui devrait tout élucider à 
vos yeux. 

— Quoi? 

— L'amour, dis-je en portant de nouveau à mes 
lèvres une main charmante qui ne se retira pas. 

— Vous m'aimez donc? fit-elle de la voix dont elle 
devait jouer Célimène... à Bruxelles. 

— Si je vous aime! fis-je avec transport... Je vous 
l'ai déjà dit un jour, mais vous ne m'avez pas écouté. Je 
vous aime, Juliette... Je vous adorel... 

La canonnade intense qui mugissait dans le sud-ouest 
nous empêchait presque de nous entendre. Elle roulait 
en cataracte ininterrompue, gonflant de ses flots sonores 
l'horizon écumant, répercutant jusqu'à nous ses bouil- 
lonnements puissants, battant nos nerfs et noyant nos 
tympans. 



LE BOUCHER DE VERDUN 259 

— C'est horrible! frissonna la jeune fille. Ce canon 
qui ne cesse pas!... 

— Cela dure-t-il ainsi depuis longtemps? demandai-je. 

— Depuis plusieurs jours, très fort; mais aujourd'hui 
le bombardement est, particulièrement violent. 

Je me rappelai qu'en effet une grosse offensive devait 
être engagée ces jours-ci dans le secteur de la rive 
gauche, pour tâcher d'emporter le Mort-Homme et de 
faire tomber enfin la terrible ligne d'Avocourt à Cumières. 

— C'est épouvantable de penser à ce qui se passe 
là-bas! dit tout à coup Juliette en changeant de ton et 
des larmes plein les yeux. 

Je crus que la canonnade, à peine supportable il est 
vrai, la rendait nerveuse et je lui dis : 

— Venez, rentrons, on ne s'entend pas. Nous cau- 
serons chez moi, si vous le voulez bien, et nous regar- 
derons des livres. 

Je lui offris mon bras, qu'elle prit, et nous remontâmes 
ensemble le long des carrés de pois, de choux et de laitues. 

Elle ne fit aucune difficulté pour entrer dans ma 
chambre, dont je fermai la porte. Le canon ébranlait les 
vitres, mais n'assourdissait plus nos paroles. La voix de 
Juliette résonnait mélodieuse, claire et délicieusement tim- 
brée. La mienne tremblait un peu. J'étais extrêmement 
ému et prodigeusement heureux. 

Je fis servir par Schmutz du chocolat, du madère et 
des gâteaux. 

Juliette connaissait mieux que moi ma bibliothèque, ce 
qui n'était pas étonnant, depuis six semaines qu'elle la 
pratiquait. Il faut dire aussi qu'elle croyait y retrouver 
certains volumes ayant appartenu à des personnes de la 
ville. Mais elle ne se livra à aucune observation dépla- 



260 LE BOUCHER DE VERDUN 

cée sur la façon dont ils étaient venus chez moi. Elle me 
lut d'une voix divine des poésies de Lamartine, de Victor 
Hugo et d'un poète que je ne connaissais pas, nommé 
Samain, mais qui me plut beaucoup et me rappela notre 
Chamisso, d'ailleurs lui aussi Français par son origine. 
Je fis montre de mon savoir en lui exhibant tout ce que je 
me rappelais des leçons de son cousin Sosthène Rossignol, 
ce qui l'amusa follement. Puis, sur ma prière, elle me 
joua des fragments de Psyché. 

— Quel talent!... ne cessais-je d'admirer, complète- 
ment sous le charme. 

Je me jetai à ses genoux, balbutiant d'extase, lui offrant 
tout ce qu'elle voudrait pour qu'elle consentît à devenir 
ma maîtresse. 

— Non... non... non... secouait-elle sa jolie tête mu- 
tine. 

J'en perdais moi-même la mienne, au point que je fus 
enfin assez fou pour lui proposer de l'épouser après la 
guerre. 

— Encore moins!... répondit-elle à cetta déclaration 
surprenante. 

Bien que j'eusse donné tout au monde pour la posséder 
le soir même et m'enivrer de son rayonnement, bien que 
je sentisse en moi bouillonner toute l'ardeur d'un sang 
impétueux, brûler mes nerfs et s'arquer mes muscles gon- 
flés de désir, je me trouvais aussi incapable de la violer 
que si une paralysie insurmontable eût ligoté ma vigueur 
et anéanti mon cerveau. C'est que je l'aimais trop pour 
la contraindre. 

Je la pris cependant passionnément dans mes bras, 
l'étreignant avec paroxysme, cherchant épordument ses 
lèvres et la suppliant d'être à moi. 



LE BOUCHER DE VERDUN 261 

Elle m'échappa comme une anguille et courut à la 
porte du vestibule, où je la suivis. 

— Juliette!... Juliette!... haletais-je. Ne me quittez 
pas!... Quand vous reverrai-je?... 

— Demain... 

— Où?... 

— A dix heures... au jardin... 

Elle disparut dans un carillon de rires argentins, tandis 
que la tempête de l'artillerie redoublait de violence et 
remplissait la maison de secousses profondes. 

Je dormis mal ou pas du tout. Les ronflements voisins 
de Schmutz s'appareillaient avec les grondements loin- 
tains de la tourmente. Je me relevais continuellement. 
Roulant comme un naufragé dans ma chambre, j'aper- 
cevais, quand je dérivais vers les fenêtres, les grandes 
lueurs rouges qui embrasaient le ciel au sud-ouest, se 
diffusaient en halo jaune, puis violet au firmament noc- 
turne et se reflétaient en phosphorescences roses dans la 
Meuse sombre. Le jour se leva serein sur les feuillages 
vert tendre et les buées perle de la rosée. A neuf heures 
et demie, j'étais aux aguets derrière mes rideaux, atten- 
dant l'apparition promise de Juliette Rossignol. 

Un ébrouement d'automobile grossit dans la rue et 
s'arrêta devant la maison. Un instant après, Schmutz, 
accouru du dehors, s'effaçait dans la position du garde 
à vous, pour laisser entrer le baron von Werthau. 

— Morgan, Gulesier!... 

— Morgen, lieber Baron... Welche U eberraschung ! ... 

— Mon cher, je viens vous enlever. Nous allons au 
front du Mort-Homme. 

— Tout de suite? 

— A l'instant. Son Altesse Impériale m*a recom- 



Z62 LE BOUCHER DE VERDUN 

mandé de vous prendre en passant. Sa grandeur l'atta- 
chant au rivage... de Stenay, Son Altesse Impériale désire 
que l'on voie tout au moins au milieu des troupes des offi- 
ciers de sa maison. Nous rendrons d'abord visite à von 
Gallwitz, puis nous ferons la tournée des postes de com- 
mandement régimentaires. 

— Où en est l'attaque? 

— C'était hier le grand jour. Aujourd'hui, c'est plus 
calme. 

— Les résultats sont bons? 

— Peuh!... médiocres. Beaucoup de sang gâché 
inutilement. 

A ce moment, je vis flotter une robe dans le jardin. 
Von Werthau surprit mon regard. 

— Ah! ah! s'écria-t-il gaîment, je vous y prends, 
mon garçon!... Mes compliments!... Quelle est cette allé- 
chante poulette? 

Je lui fis en peu de mots l'historique de mon aventure. 
Quand il eut commencé à comprendre : 

— Vous dites... Juliette Rossignol?... une actrice de 
la Comédie-Française?... 

Puis tout à coup : 

— Comment! Juliette Rossignol est ici? 

— C'est elle. Vous la connaissez? 

— Je l'ai vue jouer à Paris, au printemps de 1914... 
Une très jolie fille... Elle tenait de petits rôles avec, ma 
foi, beaucoup de talent. 

— Venez, dis-je, vous allez la voir de plus près. Il 
faut d'ailleurs que je prenne congé d'elle. 

A notre approche, Juliette poussa un petit cri, s'enfouit 
le visage dans ses mains et voulut fuir. Je la rejoignis. 

— N'ayez pas peur, lui dis-je, c'est un ami, le baron 



LE BOUCHER DE VERDUN 263 

von Werthau, oificier d'ordonnance de Son Altesse Impé- 
riale le Kronprinz. 

Rassurée et deyenue aussitôt toute souriante, elle reçut 
avec une grâce exquise les hommages que le brillant aide 
de camp s'empressa de lui offrir. Jamais elle n'avait 
encore été si ravissante, ni si aimablement disposée. On 
parla de Paris, des théâtres, des boulevards, du procès de 
M m8 Caillaux. Il y eut là quelques minutes de conver- 
sation absolument charmantes. 

Tout fier de l'effet que Juliette produisait sur le baron, 
plus heureux encore de l'humeur favorable où je la trou- 
vais à mon égard, je lui exprimai en termes des plus 
tendres mes regrets d'avoir à la quitter inopinément pour 
affaire de service. Le baron von Werthau s'inclina, lui 
baisa la main et lui dit qu'il aurait grand plaisir à la 
revoir avec moi à Stenay. 

— Mes sincères félicitations, mon cher! me dit-il, 
tandis que nous démarrions et que nous nous engagions 
en vitesse sur la route de Liny. Elle est tout à fait sédui- 
sante. Mais vous devriez l'habiller : elle est mise comme 
une indigente. 

Je rougis et je du» lui avouer qu'elle n'était pas encore 
ma maîtresse. 

— Alors, dépêchez-vous, et amenez-nous-la bientôt à 
Stenay. Je vous prédis un joli succès. Seulement... seule- 
ment, si vous tenez beaucoup à elle, ajouta-t-il, méfiez- 
vous : Willy ne mettra pas longtemps à vous la souffler. 

Nous traversâmes la Meuse à Vilosnes et nous nous 
portâmes en direction de Béthincourt par les villages en 
ruines de Dannevoux et de Gercourt. A mesure que nous 
nous rapprochions de la bataille et que nous pénétrions 
dans la zone dangereuse de l'artillerie, la tumulte devenait 



264 LE BOUCHER DE VERDUN 

effrayant et les spectacles de la guerre accumuîaienl 
autour de nous leurs tragiques images. La route se rem- 
plissait de voitures d'ambulances et de cohortes clopi- 
nantes de blessés, qui refluaient rudement à l'arrière au 
milieu des cris, des jurons, des bousculades, du croise- 
ment chaotique des obusiers légers, des caissons de ravi- 
taillement et des fourgons à vivres. Des compagnies de 
renfort, bossues de sac et d'outils, tanguaient hâtive- 
ment à travers champs pour aller occuper des tranchées 
de soutien. Des chevaux morts ou gambilîant grotesque- 
ment parsemaient la jachère de leurs membres dressés. 
Une fumée acre émanait des éclatements et des terres pro- 
jetées. Les obus secs des pièces de marine française arri- 
vaient jusque-là, mariant leurs explosions sonores et déchi- 
rantes aux ronronnements aériens des avions de guet et au 
bris claqueur de leurs petites bombes. Nous avancions 
difficilement sur cette chaussée regorgeante et défoncée. 
Sur notre gauche, les masses drues du bois de Forges éta- 
laient leur pâte brune, que commençaient à nuancer par 
places des touches verdâtres. Plus loin, le dos plumé de 
la côte de l'Oie et l'aile ravagée du bois des Corbeaux 
boursouflaient leurs pentes pustuleuses où crevaient avec 
des jets noirs les abcès des projectiles. Devant nous, c'était 
le Mort-Homme, nu, désolé, fumant comme un volcan, 
avec ses deux cônes balafrés et sa nuée de petits cratères 
en éruption, Puis c'étaient Béthincourt, qui achevait de 
brûler, la ligne glabre de hauteurs que marquait d'un 
bubon la cote 304, la tache sombre, blanchie de pelade, 
des bois d'Avocourt et de Malancourt, tandis que, tout 
à droite, sortant d'un plateau figé, le pic de Montfaucon 
érigeait dans l'azur sa flèche intacte, par-dessus son église 
à jour, percée de trous comme une écumoire. 



LE BOUCHER DE VERDUN 265 

Il nous devint bientôt certain que nous ne pourrions 
pas atteindre Béthincourt, évacué par nos troupes qui 
l'avaient conquis l'avant-veille, foyer sinistre que finissait 
d'anéantir l'artillerie ennemie. Couverte par la cote 25 1 , 
une couronne de nos mortiers de campagne, dans le fond 
de l'Homme-Tué, contrebattait infernalement la canon- 
nade française. C'est là que nous laissâmes notre auto 
pour prendre des chevaux. Abandonnant la route du sud, 
intenable, nous prîmes, en direction de l'est, le chemin 
vicinal de Forges, qui longeait nos tranchées de départ et 
suivait la lisière méridionale du bois. Une petite escorte 
de uhlans nous accompagnait. L'effroyable bataille tirait 
vers sa fin. Vingt et un régiments avaient été lancés vio- 
lemment à l'assaut de cette ligne maudite, d'une étendue 
de moins de dix kilomètres. Soutenus par une artillerie 
formidable et précédés par une rampe flamboyante de 
feux de barrage, soixante-dix mille hommse étaient montés 
au carnage. 

Rejoignant la route du ruisseau de Forges et remon- 
tant un peu le thalweg, nous arrivâmes au moulin de 
Raffécourt, où se trouvait le poste de commandement de 
la 1 2 e division de réserve. Nous y trouvâmes le général 
von Gallwitz et le général von François. L'agitation et 
la mauvaise humeur y étaient extrêmes. On considérait 
l'affaire comme manquée, aucun des résultats que l'on 
se promettait de cette opération capitale n'ayant été 
atteint. Le général von François brandissait avec empor- 
tement un ordre du jour français daté du jour même, 
et en nous le mettant sous les yeux sa lippe baveuse 
tremblait d'une rage concentrée. 

Cette proclamation, signée Pétain, portait : 
Le q avril est une journée glorieuse pour nos armes. Les 



266 LE BOUCHER DE VERDUN 

assauts furieux des soldats du Kronprinz ont été partout 
brisés. Fantassins, artilleurs, sapeurs, aviateurs de la deuxiè- 
me armée ont rivalisé d'héroïsme. Les Allemands attaque- 
ront encore : que chacun travaille et veille pour obtenir le 
même Buccès qu'hier. Courage! On les aura! 

Après nous être restaurés et avoir transmis les senti- 
ments de gratitude de Son Altesse Impériale, nous annon- 
çâmes notre intention de poursuivre notre mission en allant 
visiter les confins immédiats du champ de bataille. Les 
chevaux n'étant plus utilisables, nous continuâmes à pied 
avec une escouade de chasseurs. 

Le soleil cuivreux et sans rayons, dans la vibration 
poussiéreuse d'un ciel mordoré, détachait et enluminait 
fantastiquement les crêtes foudroyées du Mort-Homme. 
Par le fond de Fargevaux et la vallée Jacques, nous en 
aboidâmes les premières pentes. Nous tenions à gauche 
une lisière galeuse du bois des Corbeaux, aux arbres 
équarris, rompus, grimaçant comme des gibets. De temps 
en temps, une lourde détonation caverneuse chargeait l'air 
de suie et rudoyait le sol, tandis que la chape étouffante 
du firmament bas se mouchetait des petits cirrus fugitifs 
des shrapnells. Nous buttions péniblement dans les mottes 
retournées, les essarts bouleversés, les trous d'obus, les 
débris de ferrailles. Des vêtements épars, des bottes, des 
casques, des couvertures, des roues de caissons, des har- 
nachements, des douilles, des fusils, des dislocations 
d'engins de tranchées et des ossements de mitrailleuses, 
tout un pêle-mêle de lendemain de bataille, toute une 
brocante de guerre semaient la glèbe éventrée et obs- 
truaient le terrain. Une batterie d'obusiers de 105, limons 
broyés, flasques claquées, gisait par le travers d'une 
ravine dans un enchevêtrement hérissé «l'affûta eulbutéô, 



LE BOUCHER DE VERDUN 267 

de gueules déjetées et de tibias de chevaux. Des siffle- 
ments et des miaulements rayaient comme des étoiles 
filantes l'étendue grondante et la basse continue du bruit. 
Tout à coup, nos chasseurs clamèrent en sautant vive- 
ment dans une sape effondrée : « Achiungf Achtungl » 
Un mugissement de sirène fendait l'air et nous arrivait 
dessus. Nous n'eûmes que le temps de nous aplatir. 
L'explosion se produisait à dix mètres, nous couvrant de 
terre, d'éclats, de pierraille et nous empoisonnant de gaz. 
Je me relevai les oreilles tintantes et en me secouant 
comme un barbet. 

— Etes-vous touché? dis- je à mon compagnon qui 
paraissait se remettre debout avec effort. 

— Je crois qu'il y a quelque chose, fît-il en se 
tâtant le flan^. Rien de grave... 

— Faut-il envoyer chercher des brancardiers? 

— Ce n'est pas la peine; je me ferai panser au pre- 
mier poste. 

Puis, recouvrant sa belle humeur : 

— Voilà qui ne fera pas mal dans le paysage, s'écria- 
t-il, et la mission de Son Altesse Impériale aura été rem- 
plie à son honneur! 

Nous reprîmes notre expédition, en évitant de nous 
égarer trop avant dans le sud. Le spectacle que nous 
avions déjà sous les yeux suffisait d'ailleurs à combler 
notre curiosité. Quelle que fût la diligence de nos ambu- 
lanciers, de nombreux blessés demeuraient encore sans 
secours sur le théâtre de leurs exploits, remplissant l'hor- 
rible scène, aussi loin que portait la lorgnette sous ce 
ciel de géhenne et dans ce décor saturnien, de leur 
ignoble remuement larvaire, de leur grouillement et de 



268 LE BOUCHER DE VERDUN 

leurs contorsions. Gris, répugnants, stercoreux, laissant des 
baves sanglantes derrière leurs traînements de limaces, ils 
brandillaient désespérément sur le sol visqueux des moi- 
gnons convulsifs ou des têtes dandinantes. On en voyait 
d'occupés confusément à se redresser sur des jambes titu- 
bantes, sautillant burlesquement, retombant, roulant, se 
relevant, pour s'abattre de nouveau et s'acharner en sac- 
cades, en soubresauts, en reptations; d'autres qui, montés 
sur leurs genoux coupés, accrochaient sur l'herbe ou le 
roc des gestes simiesques ou balançaient d'un bercement 
d'ours l'épouvante d'un torse entr'ouvert; d'autres, debout, 
la face déchirée et sans yeux, qui tâtonnaient dans le vide, 
risquaient des pas oscillants, appuyés à leur fusil, pour 
aller trébucher contre un corps et basculer lourdement le 
front dans la marne. La plupart cependant, incapables de 
se mouvoir, palpitants et vautrés, formaient des tas 
informes ou des loques solitaires, montrant des dos assom- 
més ou des ventres tumescents, des entrailles échappées, 
des membres tronçonnés, des visages livides ou violets, 
balafrés de cruor. Ceux auprès desquels nous passions 
nous paraissaient les plus effrayants. Un gros feldv/ebel, 
le bassin pétri par des éclats de fonte et répandu sous 
lui comme une pâte rouge, râlait bruyamment, hoque- 
tant et spumeux, la tête dans une broussaille. Ployés et 
contorsionnés, deux petits mousquetaires de moins de 
vingt ans, en proie à d'affreuses douleurs internes, la 
mitraille aux intestins ou intoxiqués de miasmes, vomis- 
saient du sang et de l'ordure. Un autre, les jambes empor- 
tées, brûlé vif, noir et la peau mangée, suppliait d'un 
rictus macabre qu'on l'achevât. De toutes parts mon- 
taient des cris, des hurlements; de partout se répondaient, 
comme une immense plainte, des souffles, des soupirs, de» 



LE B9UCHER DE VERDUN 269 

sanglots et des jurons. La meute des blessés, décousue et 
pantelante, aboyait sinistrement à la mort. 

Ceux qui ne gémissaient plus, les tués, étaient en 
nombre beaucoup plus grand, car on n'avait pas encore 
commencé à les ramasser. Il y en avait des milliers, dans 
toutes les poses, dans tous les modes d'écroulement, dans 
tous les états de ruine ou de déchiquettement, prostrés 
parfois par rangs entiers dans un élément de tranchée ou 
derrière une corne de bois. Sépulcraux et blafards, les 
plus noblement tombés reposaient du sommeil légendaire 
du guerrier germain. Mais bien peu offraient cette atti- 
tude héroïque. La grande masse de ces corps immolés 
présentait beaucoup plus l'aspect de l'abattoir ou du 
charnier que celle du cimetière ou même de ia morgue. 
Tuméfiés, boursouflés, crevant d'exhalaisons, tailladés, 
charcutés, tranchés, écarteîés, excoriés de plaies, fracassés, 
dilacérés, grillés, rôtis, fumés, ouverts comme des porcs 
ou dépecés comme de la venaison, les cadavres, baignant 
dans un jus de sang coagulé, exposaient sur l'étal du 
champ de bataille leur viande fraîchement abattue et leur 
rougeoyante charognerie. A travers le cuir des vêtements, 
les blessures fendaient et labouraient la chair, entamaient 
et hachaient les viscères, dénudaient les os, /idaient les 
abdomens, détachaient des quartiers entiers. Des pattes 
étaient sectionnées et des nuques décapitées. On patau- 
geait dans la graisse, la fiente et les déchets. Ici, c'était 
un tronc adipeux, découpé de l'anus au thorax, estomac 
et intestins à l'air, que dévoraient gloutonnement des rats. 
Là, une cervelle avait jailli d'un crâne pour venir accom- 
moder d'un ris blanchâtre une paire de testicules. Ail- 
leurs, sous l'effet refoulant d'une poitrine effondrée, une 
verge ce dressait, écarlate et rigide, entre deux cuisses 



270 LE BOUCHER DE VKRDUM 

bleues. On passait sur ces corps et on longeait ces abats. 
Des chapelets de boyaux pendaient aux crochets des 
arbres comme des rangs de saucises crues; d'épouvan- 
tables gigots, d'effrayantes entrecôtes, des paquets de 
tripes traînaient de tous côtés dans la fange pourprée; 
des pieds et des têtes exsangues gisaient sur l'herbe 
comme dans du cresson; des aloyaux rutilaient, des foies 
luisaient, des rognons suintaient; on marchait sur des 
doigts, des vertèbres, des langues et des yeux. Toute la 
monstrueuse tuerie jonchait de ses victimes innombrable- 
ment sacrifiées les flancs du sinistre Mort-Homme et du 
hideux bois des Corbeaux, tandis que se prélassait là-bas, 
dans sa joyeuse résidence, au milieu de ses généraux de 
cour, de ses intendants, de ses favoris, de ses maîtresses, 
de ses policiers et de ses chiens, le singe vaniteux et 
dissolu pour qui coulait tout ce sang, celui que ses sol- 
dats appelaient déjà avec horreur et haine, sans se dépar- 
tir pour cela de leur servile discipline, LE BOUCHER 
de Verdun» 



II 



Un soleil printanier baignait le jardin d'une grâce 
délicieuse quand, à dix heures, le lendemain matin, je 
me retrouvai auprès de Juliette. L'air était rose et par- 
fumé. Des touffes de violettes parsemaient les mousses 
et un buisson de lilas offrait les gestes flexibles de ses 
grappes étoilées. La Meuse brillait doucement entre les 
arceaux du feuillage neuf. 

- — Savez-vous, mademoiselle, ce que me disait hier 
en vous quittant mon ami, le baron von Werthau? 

— Que vous disait-il? 

— Que, charmante comme vous l'êtes, vous lui parais- 
siez vraiment mal habillée et il m'en faisait de vifs 
reproches. 

Juliette rougit jusqu'à la racine de ses jolis cheveux, 
puis répliqua vivement : 

— Que voulez-vous? En venant en vacances, j'avais 
apporté trois malles de vêtements : vos pillards les ont 
enlevées. 

— Je m'en doutais, dis-je. Voulez-vous me faire un 
plaisir, mademoiselle Juliette, un très grand plaisir; 

— Lequel? 

— Celui d'accepter que je vous en restitue l'équi- 
valent. 

Juliette Rossignol demeura quelques instants silen- 



272 LE BOUCHER DE VERDUN 

cieuse, plissant son petit front, réfléchissant. Puis elle 
répondit : 

— J'accepterais volontiers que vous me fassiez rendre 
mes malles, et je vous en serais même reconnaissante. 

— Mais je ne sais où elles sont!... Ecoutez, fis-je, 
vous devriez venir avec moi jusqu'au garde-meuble de 
Dun. Si vous n'y trouvez rien qui vous convienne, nous 
irions à Sedan ou à Charleville. 

— Avec vous?... 

— Pourquoi pas? Je vous emmènerais en automobile. 
Nouveau silence. Juliette, décidément, était perplexe. 

Elle parut cependant envisager sans esprit de refus cette 
proposition, car elle reprit : 

— C'est que je ne puis me montrer ainsi au dehors. 
Il faudra que je me repeigne. 

— Je vous le défends bien! protestai-je. Abandonnez 
maintenant cette mascarade. Mademoiselle Juliette Rossi- 
gnol, de la Comédie-Française, n'a plus rien à craindre, 
protégée qu'elle est dorénavant par un officier prussien. 
Celui qui se risquerait à lui manquer de respect passerait 
en conseil de guerre. 

Cette déclaration parut l'impressionner fortement. 

— Dans ce cas, dit-elle, dans ce cas... je n'ai plus 
d'objection fondamentale... 

Mais tout à coup je la vis se troubler; ses traits s'alté- 
rèrent et des pleurs gonflèrent ses paupières. 

— Oh! monsieur, fit-elle sanglotant presque, il y a 
une chose qu'il faut avant tout que vous obteniez... 

— Quoi donc?... demandai-je interloqué. 

— Il faut... je vous le demande... je vous en supplie... 
il faut que vous obteniez, pour moi et pour ma pauvre 
tante... la dispense de la visite. 



LE BOUCHER DE VEBDBN 273 

Elle prononça ces derniers mots honteusement, tout bas. 

— Comment, m'écriai-je indigné, vous subissez la 
visite sanitaire? 

— Oui, avoua-t-^lle... et même ma malheureuse tante, 
malgré son âge... C'est l'ordre de la Kommandantur, 

— Oh! c'est infâme I éclatai-je, bouleversé plus que 
je ne voulais le paraître. Soyez tranquille, je vais vous 
délivrer de ce supplice. N'y pensez plus, ce n'est plus 
qu'un mauvais rêve. Et si vous vouliez, si vous vouliez... 
ajoutai-je sans oser achever. Vous savez que tous vos 
désirs sont d'avance satisfaits. 

Elle me prit la main, la serra, essuya ses larmes, sou- 
rit, et je vis dans ce geste muet et dans ce sourire mouillé 
le gage de mon prochain bonheur. 



Dès l'après-midi, je vins la chercher dans une voiture 
de l'Etat-Major pour la conduire au garde-meuble. Elle 
arriva, légère et un peu tremblante, et je sentis sa taille 
vaciller sur mon bras quand je l'aidai à franchir le 
marche-pied. Les Lormeau nous regardèrent partir avec 
un certain effarement. 

Tout le long de la grande rue de Dun, la stupéfaction 
ne fut pas moindre. Ebahis et intrigués, les gens voyaient 
passer cette jolie fiîle inconnue, dont la mise simple ne 
restreignait ni la distinction, ni le chic, se demandant qui 
elle était et d'où elle venait. Au casino du Grand Cerf, 
nous fûmes, pour les officiers aux fenêtres, l'objet d'une 
vive curiosité. Devant la mairie, le poste présenta les 
armes, je riais à part moi et me sentais de magnifique 
humeur. 

N«us. pareeurâmes le garele-meuble, passablement dé- 

18 



274 LE BOUCHER DE VERDUN 

garni depuis ma première visite, mais où il restait encore 
beaucoup de choses. Par une fortune extraordinaire, 
Juliette y retrouva ses malles, ce qui la combla de joie. 
Elle crut reconnaître aussi quelques-uns des meubles des 
Lormeau, sans en être toutefois bien sûre. Je m'engageai 
fastueusement à remeubler toute la maison. Il n'y avait 
qu'à prendre, et Juliette n'avait qu'à commander. Nous 
revînmes de cette petite expédition très animés et pleins de 
projets. 

Il s'agissait toutefois de convaincre M me Lormeau, ce 
qui ne fut pas facile. Aux premiers mots qui lui en furent 
touchés, la vieille Française se rebiffa, ne voulant rien 
entendre, protestant noblement qu'elle ne recevrait rien 
d'un Allemand, pas même ce qui lui appartenait; et le 
père Lormeau, renchérissant sur elle, déclara, la barbiche 
plus agitée que jamais, qu'il mettrait plutôt le feu à sa 
maison que de devoir quelque chose à un « Boche ». 
Ces braves gens, sachant qu'ils n'avaient rien à redouter 
de moi, ne lésinaient point, on le voit, sur leurs expres- 
sions. 

— Laissez-moi faire, dit Juliette. 

Je ne sais ce qu'elle leur dit, mais, le soir, tout était 
arrangé; les vieux ne faisaient plus de difficultés, et il 
fut convenu que nous retournerions le lendemain au garde- 
meuble, où M me Lormeau nous accompagnerait. 

C'est ce qui eut lieu, avec cette particularité que la 
récalcitrante dame Lormeau s'étant refusée énergiquement 
à monter en automobile, nous dûmes aller à pied, ce qui, 
comme bien on pense, ne manqua pas de soulever une 
curiosité plus grande encore que la veille. 

Ce furent des exclamations et des larmes quand cette 
bonne M°" Lormeau reconnut effectivement un certain 



LE BOUCHER DE VERDUN 275 

nombre de ses meubles rangés, étiquetés et classés dans le 
magasin de l'armée. Elle put ainsi identifier un beau 
buffet lorrain de salle à manger, un bahut en chêne 
sculpté, un mobilier complet de salon, plusieurs canapés 
et fauteuils, un lit Louis XVI, une batterie de cuisine, des 
tapis, des vases, des flambeaux. Beaucoup d'objets, tou- 
tefois, avaient disparu : elle chercha vainement un secré- 
taire de bois des îles, souvenir de famille, et ne put 
retrouver l'ameublement de la chambre de son fils Pierre. 
Les registres consultés nous apprirent que les pièces man- 
quantes avaient pris le chemin de l'Allemagne. J'engageai 
vivement M me Lormeau à les remplacer et à se servir à 
son gré; elle ne voulut rien savoir, s'obstinant à ne 
reprendre que ce qui lui appartenait. Le tout fut chargé 
sur des camions militaires et le remménagement fut opéré 
en quelques heures. 

Fort content de ces heureuses circonstances, sans les- 
quelles il m'eût peut-être été mal commode de faire enten- 
dre raison aux scrupules bizarres de mes hôtes français, 
je complétai mon oeuvre par une visite au sieur Moral, 
lieutenant de police, qui m'accorda, bien entendu, tout 
ce que je voulus et raya illico de ses listes ignominieuses 
les noms de la « femme Lormeau » et de la « fille Ros- 
signol ». Enfin, pendant que j'y étais, je passai chez 
le sergent Flachsmann, au bureau des logements, pour 
lui donner l'ordre de faire déguerpir au plus tôt les deux 
escogriffes qui occupaient encore des chambres au pre- 
mier étage de la maison Lormeau et de considérer celle-ci 
comme désormais soustraite à toute réquisition, réserve 
faite pour l'appartement que j'y oçrupais. 

La semaine qui suivit fut sans doute la plus délicieuse 
de ma vie. Jour après jour, heure après heure, je faisais 



276 LE BOUCHER DE VERDUN 

des progrès remarquables dans la conquête des bonnes 
grâces de Juliette et de ce que j'osais espérer être son 
coeur. Car, si je l'aimais, je prétendais aussi qu'elle 
m'aimât. Et tout me donnait à penser qu'elle m'aimait en 
effet. Aussi, plein de désir de goûter longuement la 
saveur de ces enivrants préliminaires, n'éprouvais-je pas 
l'impatience d'en parcourir trop hâtivement les divers 
stades, tant l'événement si souhaité, pour merveilleux qu'il 
fût, paraissait désormais infaillible. 

Oh! le frissonnement divin du bras coulé autour de la 
taille ployante, l'émoi prodigieux du premier baiser posé 
doucement sur le satin de la joue, la volupté inouïe du 
premier baiser sur la bouche, celle plus inouïe encore du 
second, celle du troisième, prolongé davantage, lentement 
appuyé, lèvres frémissantes et paupières closes!... Je ne 
m'essayerai pas, en fussé-je capable, à décrire de pareils 
étourdissements, que chacun peut aisément imaginer, s'il 
a l'âme allemande, nourrie d'idéal, sensuelle et mystique 
à la fois, et s'il a jamais rêvé tenir entre ses bras une 
do ces Française hallucinantes, délire et torture de notre 
race... Schopenhauer, cet ennemi déclaré de la femme, 
n'avait sans doute jamais respiré le parfum rare et capi- 
teux d'une de ces exquises fleurs de France, ni surtout 
connu l'ensorcellement, plus subtil encore, d'une actrice 
d'un théâtre de Paris, incarnation suprême qui représente, 
pour nous autres Germains, l'essence même de l'Eternel 
Féminin!... 

Ces premières expressions d'amour s'échangeaient au 
jardin, par ces belles journées du printemps nouveau, tan- 
dis que nous étions agréablement bercés par la lointaine 
musique des canons et l'amollissante langueur des arbres 
en Horaisoa. Parfois nous entrions chez moi, pour choisir 



LE BOUCHE* BE VERDUN 277 

un Kvrs ou prendre le thé. Elle me récitait des vers ou 
me lisait une page. Moments incomparables!... Mais elle 
n'aimait pas à s'attarder trop longtemps dans ma 
chambre : la présence du grand lit Empire l'inquiétait, 
et Juliette ne voulait pas se donner encore. Je respectais 
avec une extrême délicatesse son affolant caprice. Son 
heure serait mon heure!... 

Blanche ou rose, en robes exquises à la mode de 1914, 
corsage lâche très ouvert, bras noyés de mousseline, jupe 
souple à volants tombant sur le cou-de-pied chaussé de 
blanc, Juliette, l'ombrelle de faille à la main ou le cha- 
peau-toque à aigrette sur ses cheveux à chignon bas, deve- 
nait extraordinaire de grâce, d'éclat et de séduction. Je 
n'avais, je crois, jamais vu de femme si jolie; certes, 
aucune de celles que j'avais pu remarquer à Stenay ne 
lui était comparable, et Blanche Desserey n'était qu'une 
petite pensionnaire insignifiante auprès d'elle. Comme 
disait son cher Molière dans je ne sais plus quelle pièco, 
« elle brillait de mille attraits, et ce n'était qu'agrément 
et que charmes que toute sa personne ». On eût dit que, 
retrouvant avec ses toilettes et la liberté de ses allures 
l'élément naturel de sa vie, elle semblât chaque jour 
plus belle encore que la veille, chaque jour parée davan- 
tage de gaîté, de fraîcheur, de jeunesse et d'esprit. Il ne 
lui manquait que des bijoux. L'infortunée n'avait rien sur 
la peau, pas même une bague. Je n'osai pas lui deman- 
der si elle en possédait, mais je me promis de lui en offrir 
aussitôt qu'il serait séant de le faire, sans paraître vouloir 
forcer la faveur du destin. 

D'autres largesses plus immédiatement indiquées solli- 
citaient d'ailleurs ma générosité. Le jour où une magni- 
fique pièce de boeuf, livrée par le service des subsistances, 



278 LE BOUCHER DE VERDUN 

fit son apparition dans la cuisine des Lormeau, accom- 
pagnée d'une manne pleine de farine, d'œufs, de beurre, 
de sucre, de café et d'épices, ce fut un événement sensa- 
tionnel. Juliette en manifesta sa satisfaction par une véri- 
table crise de joie. Le régime végétarien, agrémenté de 
quelques rares conserves américaines, prenait fin. On vit 
désormais sur la table des Lormeau du mouton, du veau, 
du lard, du jambon et jusqu'à du poulet. Je trouvais 
cependant fort discourtois de n'y être jamais invité. 
Juliette me fit comprendre qu'elle avait déjà eu beaucoup 
de mal à faire accepter aux deux vieillards cette amé- 
lioration de leur ordinaire. Pour m'en récompenser, elle 
vint à plusieurs reprises dîner avec moi dans ma chambre. 
Ces jours-là, Schmutz se distinguait et l'on faisait venir 
du Grand Cerf ce qu'il y avait de mieux. 

Transformée, la maison avait pris un aspect des plus 
confortables. Le premier étage, débarrassé de ses intrus, 
avait été rendu tout entier à M. et M me Lormeau. Juliette 
occupait toujours sa chambre du bas, donnant comme la 
mienne de plain-pied sur le jardin. Remeublée et arran- 
gée avec goût par la jeune comédienne, c'était maintenant 
le coquet sanctuaire où, comme dans une loge, Célimène 
attifait artistement sa beauté. Je n'avais pas encore été 
admis à y pénétrer, mais j'en connaissais le nouvel amé- 
nagement grâce au précieux pertuis qui continuait à faire 
mes délices et dont je ne lui avais pas révélé le secret. 
C'était la chambre de Juliette qui avait notamment béné- 
ficié du joli lit Louis XVI et je me demandais non sans 
émoi lequel, du lit Empire ou du lit Louis XVI, verrait 
se consommer mon bonheur. 

Je me rendais généralement à Stenay pour la journée, 
mais, autant que me le permettait mon service actuellement 



LE BOUCHER PE VERDUN 279 

peu chargé, je ne manquais pas de revenir à Dun dans 
l'après-midi pour pousser et activer ma cour auprès de 
ma Française adorée, dans l'attente fiévreuse du grand 
soir. Le casino de la Krausestrasse me voyait donc moins 
souvent et ne se doutait guère que j'étais occupé à m'y 
ménager une rentrée triomphale. Le général Schmidt 
von Knobelsdorf préparait mystérieusement de nouvelles 
opérations. Retombé dans une de ses périodes de dépres- 
sion, le Kronprinz menait une vie épouvantable, courant 
de fille en fille et d'orgie en orgie, lâchant tout pour filer 
à Charleville ou à son Parc-aux-Cerfs de Presles, d'où 
il nous revenait complètement abruti. On le voyait alors 
rôder, l'oeil avachi et la nuque ballante, dans les rues de 
Stenay, répétant aux vieilles gens : « Allons, allons, vous 
redeviendrez Français! » ou jetant des sous aux gamins 
qui se bousculaient autour de sa dégaine princière en 
criant : « Ohé! Gugusse! » tandis que Max von Kubitz 
considérait avec intérêt leurs petits culs sautillants. Quant 
au baron von Werthau, tout à fait remis de sa légère 
blessure, il m'adressait, lorsque je le rencontrais, un geste 
sympathique, un sourire entendu, et me demandait : 

— Eh bien; eh bien? ça marche-t-il?... Quand est-ce 
que vous nous l'amenez? 



Elle portait, ce soir-là, une délicieuse toilette en crêpe 
de Chine vert d'eau. Ses cheveux coiffés bas baignaient 
de leurs ondes soyeuses les fines conques de ses oreilles. 
Le pur et mobile ovale de son visage ravissant s'ombrait 
de cils, s'illuminait de regards, se creusait de fossettes, 
se fleurissait de sourires rosés et malicieux. Nous venions 
d'achever un merveilleux canard à la rouennaise, chef- 



28* ta. BtveNie 0E vu»un 

d'oeuvre de la patronne du Grand Cerf, et nous savourions 
un excellent café où Schmutz avait mis toute sa science 
récemment acquise en France. 

— C'est un crime, se récriait Juliette, de se régaler 
de si bonnes choses quand tant de gens en France 
souffrent de la faim! 

— Rassurez-vous, dis-je, on ne meurt pas de faim en 
France, et à en juger sur des renseignements qu'on peut 
tenir pour certains, vos chers compatriotes se nourrissent 
même copieusement. Quant à vos soldats, nous en savons 
quelque chose : ils se gobergent. 

— Je pense à nos malheureuses populations occupées. 

— Bah! fis-je, c'est la guerre! D'ailleurs, si cela 
peut vous rasséréner, charmante Juliette, sachez qu'en 
Allemagne on n'en mène pas plus large. Félicitons-nous 
seulement, ma divine, d'être parmi les privilégiés. Puis- 
qu'il existe encore des canards, il faut bien que quelqu'un 
les mange. Pourquoi ne serait-ce pas nous? 

— Allons, dit-elle en riant, je vois bien que vous êtes 
un monstre d'égoïsme! 

— Du moment que vous me permettez de le partager 
avec vous, répliquai-je galamment, voilà un égoïsme dont 
j'accepte avec joie le reproche. 

Nous sortîmes dans le jardin. Le ciel encore tout rose 
du couchant répandait autour des feuillages assombris une 
lumière mauve. L'air était tiède et doux comme l'haleine 
d'un soir d'été. Indistinctes et lourdes, les phalènes fran- 
geaient le crépuscule de leur vol velouté. Les lilas énervés 
épanchaient leur fragrance. 

Nous marchions mollement, enlacés, les chairs proches. 

p— Autrefois, disait Juliette, ce jardin était plein de 



LE B«U*K£R »K VSH-BUN 281 

fleurs. Il n'y a plus aujourd'hui que celtas qui poussent 
toutes seules. 

— Demain, dis-je, si vous voulez me cueillir de vos 
mains une salade plantée et arrosée par vous, ce légume 
vaudra pour moi toutes les fleurs. 

— Vous aurez une romaine, fit-elle énigmatiquement. 

Nous allions vers la Meuse dont le cours encore dé- 
bordé s'épandait largement sur les prés de. l'autre rive. 
L'eau lente scintillait de reflets violets, se marbrait de 
plaques rubescentes. Assis sur un banc moki de mousse, 
pressés l'un contre l'autre et la main dans la main, nous 
contemplions, le cœur plein de poésie, le paysage étale 
que caricaturait à droite la grimace noire d'une villa 
brûlée et que gonflait devant nous le coteau nu de Ciéry 
portant comme une tache verruqueuse le petit bois de la 
Croix de France. La rivière aux teintes changeantes, 
ardoisée, grise, jaune, amarante, selon les jeux du ciel 
et de la nuit tombante, s'écoulait imperceptiblement avec 
une indolence de lac. Nous vîmes flotter un cheval comme 
une outre énorme. Des formes ligneuses passaient. De 
grosses bulles émergeaient, s'irisaient et crevaient. Une 
odeur équivoque et fade émanait Ianguissamment des eaux. 

Progressivement le couchant s'éteignait, ne portant plus 
qu'une ligne cramoisie sur laquelle s'allumaient les pre- 
mières étoiles. Mais un autre couchant naissait en même 
temps dans le sud, envahissant et incendiant l'horizon à 
mesure que le premier s'évanouissait et que la nuit s'affir- 
mait. Pourpré, vermillonné, s'avivant jusqu'à i'écarlate, 
irradiant en aurore australe de grandes lueurs roses, 
vertes, blanches, il semblait encore plus beau et plus somp- 
tueux que celui de la nature. C'était le halo des canons 
de Verdun. 



282 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Quel spectacle! m'écriai-je. 

— Oui, quel spectacle! fit Juliette en écho, sans qu'il 
fût discernable si son accent était admiratif ou triste. 

On eût dit qu'un lointain orage roucoulait là-bas, se 
mariant ici au grésillement des grillons et au frôlement des 
insectes nocturnes. Mon bras emprisonnait étroitement la 
taille chaude et souple de Juliette; ma main venait 
s'appuyer ouverte sur son petit sein dur, dont mes doigts, 
à travers la soie du corsage, buvaient en frissonnant le 
modelé voluptueux. D'une pression souvent renouvelée 
j'attirais plus près de moi encore ce buste enivrant, et ma 
bouche, ardemment posée sur le cou, les lèvres et jusque 
sur la gorge, s'affolait de contact et se soûlait de vertige. 

— Juliette I murmurais-je. Juliette!... M'aimez- 
vous?... 

— Oui, faisait-elle d'une voix sibylline. 

Nous quittâmes le bord de l'eau pour remonter vers la 
maison, dont le comble se bombait obscurément dans les 
feuillages. Ma chambre était vivement éclairée, la sienne 
plus doucement et d'une clarté bleue. Nous nous perdîmes 
sous le lacis des branches et dans le dédale des hautes 
plantes potagères. Je la sentais qui s'abandonnait de 
plus en plus à mes étreintes. 

Nous nous assîmes de nouveau, cette fois sous les lilas. 
De grands pans de ciel luisants et brûlants d'étoiles se 
suspendaient aux cimes des arbres. Comme une escar- 
boucle, Régulus jetait au méridien l'éclat de ses feux 
rouges; la merveilleuse topaze d'Arcturus resplendissait 
à l'est; on voyait rayonner le saphir de Véga, le brillant 
de Capella, les deux roses des Gémeaux; et c'étaient le 
collier de Cassiopée, le coffret de la Grande-Ourse, la 
rivière du Cygne, le pur diamant de l'Epi de la Vierge. 



LE BOUCHER DE VERDUN 283 

Mais à tous ces joyaux célestes s'égalaient les seuls 
bijoux dont se parait Juliette, ses yeux qui flamboyaient 
étrangement comme des onyx. 

J'éteignis ces yeux sous mes baisers; j'enveloppai de 
gestes fous ce corps de jeune fée, dont la robe vert d'eau, 
sous la luminosité astrale, était devenue sombre. 

— Juliette! Juliette!... soupirais-je avec délices. 

Et tout à coup le chant d'un rossignol s'éleva dans la 
nuit de printemps. Suave et mélodieuse, la voix filait sur 
un ton de syrinx de longues notes d'amour, s'attardant 
transposant, précipitant son rythme musical, partant et 
repartant dans des modulations infinies, tantôt pénétrante 
et douce comme un son de chanterelle, tantôt rapide, 
vibrante, s'envolant et s'éparpillant en trilles aigus de 
petite flûte. Tout le jardin semblait frissonner d'extase 
aux accents du virtuose inspiré. Dans l'émoi de la nature 
captivée le chant divin montait, jaillissait, s'exaltait, lan- 
çait ses vocalises, distribuait ses arpèges, distillait ses 
phases expressives, suspendait ses points d'orgue. On eût 
dit que ce chant s'enivrait de lui-même, tant il frémissait 
de passion, défaillait en spasmes éperdus, éclatait en 
pizzicati forcenés, en traits délirants, qui parfois s'égo- 
sillaient jusqu'à la fureur, d'autres fois s'apaisaient, se 
nuançaient, se fondaient de tendresse, pour se résoudre en 
une cantilène presque mourante. Inlassablement, le musi- 
cien déroulait sa sérénade enchantée, tour à tour sen- 
suelle, ravissante ou pathétique. Et tandis qu'il chantait, 
qu'il chantait sur les plus hautes gammes des sons, voilà 
qu'à ses roulades de flûtiste répondaient, en basse con- 
certante, les roulades sombres du canon. Le solo devenait 
un duo; la mélodie s'accompagnait d'une grondante 
harmonie, et dans cette lutte égale il semblait qu'excité 



2S4 LE B«V«HEK BÊ VBR»UK 

et soutenu à la fois, l'artiste s'efforçât de faire triompher 
sur la thaumaturgie diabolique des hommes, le sublime 
génie de la création. 

— Juliette! Juliette!... Le rossignol!... 

— Le rossignol!... répéta-t-elîe d'une voix brisée. 

Je la pris... je l'emportai... je voulus l'entraîner dans 
ma chambre... 

— Non... non... balbutiait-elle. Attendez!... 
Avant que j'eusse pu la ressaisir, elle était chez elle. 

— Attendez! prcnonça-t-ellc encore en fermant sur 
elle la porte- fenêtre. 

Je restai là, ne sachant ce qu'il allait m'advenir, ni 
si je n'allais pas être de nouveau le jouet piétiné de 
mes désirs. 

Mais la porte se rouvrit comme un rideau de théâtre. 
Juliette était sur le seuil, divine, hallucinante, dans son 
éclairage bleu, mortellement triste, bras nus, jambes nue:, 
gorge découverte, la chemise en linon, garnie d'entre-deux 
de dentelle, retenue sur les épaules adorables par ces 
rubans vert-bleu. 

Mon sang bondit. Je me ruai sur elle. 

Comme je l'enlevais, avec un cri rauque, pour la porter 
sur le lit, ses cheveux se dénouèrent et nous inon:. 
l'un et l'autre de leur toison chaude. 

— Juliette!... Juliette!... râlais-je. 

Tout en baisant follement son corps étendu dans les 
draps ouverts, je me dévêtais à tâtons d'une main, quit- 
tant précipitamment bottes, uniforme, corset.... 

O Dieu suprême! L'univers pouvait crouler! J'aurais 
vécu!... 

Elle ne poussa pas un cri... J'avais toute sa peau de 
nymphe sous la mienne. Ses petits seins me pénétraient 



LE BOUCHER DE VERDUN 285 

le cœur. Je mourais sur ses lèvres, !es doigts noyés dans 
les ondes profondes de sa chevelure... 

— Juliette!... 

Et pendant qu'éperdu de verïige j'enfonçais dans cette 
délicate chair française l'acier brûlant de ma furie alle- 
mande, le rossignol, dans un paroxysme de délire, cls 
jaillissement et d'éblouissement, couvrait le corps de ma 
maîtresse d'une cascade de perles. 



ÏII 



Trois ou quatre jours plus tard, et ayant couché deux 
autres fois avec elle, je me trouvai fort indécis. Condui- 
rais-je ou non Juliette à Stenay? La vanité m'y poussait, 
mais mon amour, mon amour croissant me retenait. Je 
me rappelais le mot du baron von Werthau : « Willy 
vous la soufflera. » Certes, avant qu'elle ne devînt ma 
maîtresse, j'avais fort bien envisagé cette hypothèse, qui 
ne me troublait pas outre mesure. Je crois même que la 
perspective d'un partage éventuel avec Son Altesse Impé- 
riale n'était pas pour me déplaire absolument. En tout 
cas, et risque pour risque, il n'était pas alors question 
pour moi de dérober mon trésor à tous les yeux, et si 
je désirais impatiemment avoir Juliette Rossignol pour 
maîtresse, c'était en grande partie pour le plaisir flatteur 
de produire à Stenay une aussi brillante conquête. 

Or, maintenant que Juliette était à moi, mon point de 
vue changeait curieusement. Loin dCoir hâte de faire 
étalage de cette bonne fortune extraordinaire et de m'en 
prévaloir pour me porter au premier rang de la considé- 
ration, je commençais à avoir peur de Stenay. L'amour, 
l'amour avec toutes ses craintes, ses effarouchements, sa 
peur de souffrir, son appréhension de la jalousie, prenait 
décidément le pas sur la vanité, fût-elle celle d'un officier 
prussien, fût-elle la mienne, qui était immense et que je 



LE BOUCHER DE VERDUN 287 

croyais sans borne. Il réapparaissait même que ce que 
j'avais pris jusqu'ici pour de l'amour n'en était pas ou 
du moins n'en était pas complètement, mélange de douce 
sentimentalité et de sensualité effrénée, qui ne connaissait 
ni les détours les plus subtils, ni les sillons les plus pro- 
fonds de la véritable passion amoureuse. Ce que j'éprou- 
vais était réellement nouveau, car je ne l'avais ressenti ni 
avec ma fiancée Dorothéa, malgré la nuit passée avec 
elle, ni avec Juliette elle-même avant de l'avoir possédée. 
Il avait fallu cette possession pour me l'apprendre, pos- 
session d'un caractère tel, qu'il me semblait être possédé 
par Juliette, beaucoup plus que je ne la possédais. J'avais 
complètement oublié, bien entendu, ma pauvre et blonde 
Dorothéa, à laquelle je ne songeais qu'avec remords, aux 
rares lettres qu'il m'arrivait de lui adresser encore et où 
je lui mentais à chaque ligne, remords qui n'était même 
plus maintenant que de l'ennui, de l'agacement, de la ré- 
pugnance, tellement j'étais ensorcelé, envoûté par cette 
Française. 

Ce fut Juliette qui mit fin à ma perplexité. Ainsi que 
je me l'étais promis, j'avais fait choix d'un superbe bijou 
pour lui en faire présent. C'était un bracelet de perles 
et brillants, que j'avais trouvé aux magasins de l'armée 
et que j'avais acquis à un prix d'officier, c'est-à-dire au 
quart de sa valeur. Je pensais qu'elle accueillerait ce 
joyau avec satisfaction. A ma grande surprise, elle le 
refusa. 

— Non, dit-elle, je ne porte pas de bijoux et je ne 
veux rien recevoir de vous. Si vous voulez m'être agréable, 
faites-moi un plaisir. 

— Lequel? 

— J'ai une envie folle. Menez-moi à Stenay. 



288 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Vous désirez faire la connaissance du Kronprinz? 

— Pas précisément, mais je voudrais beaucoup aller 
à Stenay. 

— C'est une curiosité, une ambition? 

— C'est un caprice. 

Caprice, lubie, ou quoi que ce fût d'autre, du moment 
qu'elle formulait ce désir, je n'avais plus de volonté que 
celle d'y déférer. D'ailleurs, en y réfléchissant, j'aperce- 
vais mieux, avec les avantages de mon intention pre- 
mière, les difficultés qu'il y aurait à ne pas m'y tenir, 
et mes objections tombaient. Du moment que Juliette 
s'était donnée à moi, ce n'était évidemment pas pour 
demeurer confinée dans sa chambre et son jardin de Dun, 
comme une femme turque dans le harem, mais pour jouir 
de sa nouvelle condition de maîtresse d'officier d'état- 
major, sortir et voir du monde. Comment ferais-je, si je 
n'avouais ni ne montrais ma maîtresse, peur la conserver 
et l'emmener avec moi, au cas où un changement de 
résidence ou d'affectation m'éloignerait de la région de 
Verdun? Qu'en assurant ainsi ma tranquillité et la durée 
d« mon plaisir, je dusse payer le tribut probable au 
Kronprinz, cela n'était pas pour m'offusquer, tout au 
contraire. Je n'avais pas à être jaloux de Son Altesse 
Impériale, qui me ferait un grand honneur en me prenant 
ma maîtresse. Volage comme il était, Willy ne la gar- 
derait pas longtemps. Quant aux autres seigneurs de 
moindre importance, je saurais défendre mon bien contre 
leurs tentatives et n'en serais même que plus fort pour 
cela, après mon ga'ant acquiescement aux prérogatives 
du prince. Enfin je n'avais plus le choix de me dérober, 
car quelqu'un connaissait déjà mon aventura et avait vu 
Juli<rtte Rossignol : la baron von W«rthau. Si je n'ame- 



LE BOUCHER DE VERDUN 289 

nais pas Juliette à Stenay, je passerais pour n'avoir pas 
su faire d'elle ma maîtresse et je me rendrais ridicule à 
ses yeux. II ne pourrait pas se faire que le baron n'en 
ébruitât pas la piquante anecdote, et il ne se passerait 
assurément pas longtemps avant qu'on ne vînt m'enlever, 
à Dun même, la jolie Française. 

Ce dernier argument emporta tout, et, délaissant toute 
vaine et peut-être chimérique terreur, je ne voulus plus 
considérer que les profits certains et les importantes satis- 
factions d'amour-propre que j'aurais à retirer de la pro- 
duction sur la scène miroitante de Stenay de la merveil- 
leuse petite étoile parisienne. 

Il devait y avoir, le lendemain, un thé dansant au 
casino de Stenay. Je vins à quatre heures chercher Juliette 
en automobile. Elle était en robe noire de cachemire, 
égayée de quelques empiècements de taffetas blanc. Elle 
portait un chapeau de velours noir garni de fusées d'ai- 
grettes blanches, sur lequel elle ouvrait une délicieuse 
ombrelle en damier noir et blanc. Il faisait un temps 
charmant, plein de soleil, de jolis nuages roses, de feuil- 
lages verts et d'une gentille petite brise qui caressait les 
avoines naissantes. La Meuse annelait paresseusement, 
luisante et bleuâtre, entre ses prairies. L'humeur de ma 
ravissante compagne répondait au temps et aux méandres 
de la rivière. 

Vingt minutes d'auto conduisaient de Dun à Stenay. 
Lorsque nous arrivâmes à la Krausestrasse, un grand con- 
cours de voitures et de chevaux de selle tenus par des 
ordonnances obstruait déjà les abords de la grille d'entrée 
du vieil hôtel français que dominait le drapeau rouge, 
blanc, noir. Je n'avais prévenu personne de la visite de 
Juliette Rossignol, sauf le baron von Werthau, à qui 

19 



290 LE BOUCHER DE VERDUN 

j'avais téléphoné le matin. Mais je vis tout de suite que 
presque tout le monde était informé de l'événement. A 
peine avions-nous pénétré dans les salles, que les regards 
sa portaient sur nous de tous côtés, que des remous se 
produisaient et que de vifs chuchotements s'élevaient sur 
notre passage. 

— Ach! das ist die Juliette Rossignol!... 

— Die Schauspielerin der Comédie-Française... 

— Sie gehl mit dem Oberleutnant Hering... 

— Scharmant!... 

— Hocheleganl!... 

— Ein pilantes Weibl... 

Le baron von Werthau s'avançait tout souriant : 

— Mademoiselle, fit-il en lui baisant le gant, soyez la 
bienvenue dans notre casino... notre mess, notre cerc'e 
d'officiers, comme vous dites en français... Le plaisir que 
nous avons de vous recevoir n'égale que notre admiration 
pour votre beauté et pour votre talent. 

Krause en personne s'empressait : 

— Très honorés sommes-nous, mademoiselle... Très 
charmés, mademoiselle, sommes-nous d'apprendre que 
vous êtes restée dans ce beau pays... sous notre protec- 
tion. 

On se bousculait pour se faire présenter, ce dont von 
Werthau et moi-même nous acquittions à l'envi : 

— Monsieur le major von Miilîer, premier aide de 
camp de Son Altesse Impériale le Kronprinz... Monsieur 
le maréchal de la Cour et chambellan capitaine von 
Behr... Monsieur le major von der Planitz... Monsieur le 
major Ehrhardt... Monsieur le major Heymann... Mon- 
sieur le rittmeister von Zob«ltitz... Monsieur le médecin 



LE BOUCHER DE VERDUN 291 

chef général professeur Wiedenmann... Monsieur le capi- 
taine d'aviation Siebringhaus... 

Au milieu de ce branle-bas d'uniformes, de cour- 
bettes, de taions qui se choquaient en faisant sonner leurs 
éperons, de compliments et de baisemains, ma belle 
Juliette ne perdait pas la tête, observant une dignité imper- 
turbable, répondant aux hommages avec un tact, une dis- 
tinction, un esprit qui faisaient la plus vive impression 
et lui conciliaient immédiatement tous les suffrages. J'étais 
fier comme un paon. C'était un succès, comme on pouvait 
s'y attendre, et mieux qu'un succès, un engouement. Il 
semblait qu'un souffle d'air pétillant de Paris, qu'une 
bouffée d'oxygène français eût soudain pénétré dans ces 
salons à l'atmosphère germanique et en eût aussitôt grisé 
tous les hôtes d'une légère ivresse. Chacun voulait se 
faire remarquer de la comédienne, bombait le torse, 
brossait sa moustache, découvrait ses dents d'un sourire 
géométrique, jetait les fleurs massives de ses flatteries. 
L'un prétendait avoir vu la charmante actrice dans une 
pièce de Dumas fils; l'autre assurait l'avoir applaudie 
dans Victor Hugo; le rittmeister von Zobeltiz l'avait 
certainement rencontrée au bal de l'Elysée. Il n'était pas 
jusqu'au major von Iena, réellement ivre, lui, déjà, et 
non pas seulement d'air de Paris, qui ne déclarât, en 
s'efforçant de ne pas trop chanceler, qu'il avait soupe 
avec elle chez Ciro's, en joyeuse compagnie. 

Quant aux femmes, rivalisant de simagrées tudesques, 
par-dessus leur jalousie concentrée, elles accablaient de 
prévenances fielleuses la nouvelle venue, détaillant de leurs 
yeux aigus sa toilette élégante et sobre, qui faisait un si 
plaisant contraste avec leurs mises bruyamment déver- 
gondées ou leurs pédants uniformes d'infirmières. Csm- 



292 LE BOUCHER DE VERDUN 

tesses ou pseudo-comtesses, baronnes de parchemin ou de 
carton, chevalières de franc alleu ou d'industrie, catins 
plus ou moins aristocratiques, diaconesses en rupture 
d'hôpital et dactylographes délurées formaient un essaim 
bourdonnant, affolé, voltigeant et venimeux couvrant de 
miel la petite reine française, tout en aiguisant secrète- 
ment l'aiguillon dont elles s'apprêtaient à la piquer. En 
quelques minutes, depuis le porche d'entrée jusqu'aux 
extrémités du parc, tout le casino Krause était mis en 
révolution par cette arrivée sensationnelle, et de toutes 
parts, sous la multiple rumeur des voix masculines et fémi- 
nines, sous le flux bruissant des admirations, des formules 
et des interjections, on entendait sourdre ces mêmes mots 
cent fois répétés : « Comédie-Française... Comédie- 
Française... Ja, so... Gométie-Vranzaisse... » 

Seule, Blanche Desserey, qui assistait elle aussi à l'en- 
trée de Juliette, ne s'était pas avancée, se bornant à 
considérer avec inquiétude cette autre Française. 

On dansait dans la galerie, aux sons du petit orchestre 
de soldats, et les tournoiements débordaient dans le parc, 
où étaient disposées les tables à thé, couvertes de linge 
damassé, de porcelaine et de verrerie à Champagne. 
L'après-midi était amoureuse et guerrière; les tailles se 
cambraient ou ployaient, les bottes scintillaient, les 
allures paradaient. Des couples imprécis s'estompaient 
sous les arbres. 

Nous prîmes place, Juliette et moi, à une table, en com- 
pagnie du baron von Werthau et du comte von Kubitz. 

— Elle est très bien, me dit Max en allemand, après 
s'être assuré que Juliette n'entendait pas notre langue, 
elle est incontestablement très bien. Mais pour ce qui me 
concerne, cher ami, vous pouvez être tranquille : elle est 



LE BOUCHER DE VERDUN 293 

bien trop femme pour mon goût, et ce n'est pas moi qui 
vous mettrai jamais des cornes. 

Puis, la paupière battante et avec un soupir élégiaque : 

— Les femmes... que voulez-vous, bester Freund, les 
femmes, ce n'est pas mon genre... Je n'en ai guère trouvé 
qu'une qui me convînt... Vous rappelez-vous cette sacrée 
petite baronne... à Aix-la-Chapelle... Ah! la mâtine!... 
un vrai garçon!... 

Je laissai l'honneur de la première danse au baron von 
Werthau, et Juliette accepta son invitation. Le baron 
l'entraîna savamment dans la souple ondulation d'un 
tango. Que ma maîtresse était belle, impressionnante et 
lyrique! Appuyé au chambranle d'une porte, je suivais 
d'un regard émerveillé la grâce et la noblesse de ses évo- 
lutions, admirant dans une orgueilleuse émotion l'accord 
de sa robe noire et de ses glissements rythmiques avec 
l'impeccable uniforme gris et les flexions cavalières du 
brillant aide de camp. Ce corps, dont je connaissais toutes 
les parcelles, je le sentais jouer et se mouvoir sous l'élé- 
gance de ses attitudes et la dextérité de son danseur. Un 
murmure charmé s'élevait au passage de ce couple accom- 
pli. Ce beau gentilhomme germanique et cette ravissante 
Parisienne, quel symbole séduisant, pensais-je, du rappro- 
chement de l'Allemagne et de la France!... 

Mais si Juliette représentait exquisement son pays, 
pouvait-on dire que le baron von Werthau, avec son 
esprit, sa. haute intelligence, sa correction suprême et sa 
sérénité olympienne fût bien l'image de l'Allemagne, de 
l'Allemagne d'aujourd'hui, massive, brutale, impérieuse 
et casquée? 

Chose curieuse, je n'éprouvais pas la moindre piqûre 
de jalousie à l'égard du baron von Werthau. Et pourtant 



294 LE BOUCH&R DE VBRBUN 

il me semblait le seul de tous ces hommes, après moi, bien 
entendu, qui fût digne de Juliette. Lui seul pouvait être 
dangereux, et lui seul ne m'inspirait point de crainte. 
Bizarrerie du cœur humain ou sûreté inexplicable de 
l'instinct? 

Leur tango fini au milieu d'une salve indiscrète d'ap- 
plaudissements, nous rejoignîmes notre table. Juliette était 
indéchiffrable et sans trouble, un sourire inaltéré sur les 
lèvres, les yeux pleins d'une sorte de calme dédain. De 
nouveaux complimenteurs s'approchaient, de nouvelles 
curiosités s'exacerbaient. La comtesse von L..., lingère 
en chef du lazaret A de Stenay, très allumée, traitait 
déjà Juliette de « ma chère ». Le peintre Schulze-Gôriitz, 
qui n'était dans l'armée que le sous-officier Schulze, mais 
qui, en raison de sa célébrité, était admis à fréquenter 
le casino, voulait à toute force faire son portrait. Plus 
saoul encore que le major von Iena, le prince de Schaum- 
bourg-Lippe vint ployer le genou devant elle pour lui 
adresser, au milieu de hoquets et de rots, une déclaration 
ridicule, au sortir de laquelle il eut besoin du secours de 
von Werthau et de son Kubitz pour remettre debout 
sa grosse panse sur ses jambes flageolantes. 

Soudain, je fus pris d'un saisissement. Je venais d'a- 
percevoir la face sinistre du policier Klein, le « Crimi- 
nel » de Son Altesse Impériale, qui observait Juliette 
d'un œil inquisiteur. A plusieurs reprises il passa devant 
nous, s'arrêtant chaque fois sur ses courtes jambes, visi- 
blement soupçonneux et le nez flaireur. 

J'allais m'avancer vers l'odieux personnage pour lui 
demander des explications sur son insolence, quand des 
aboiements sonores éclatèrent, annonçant l'arrivée du 
Kronprinz. Nous vîmes peu aprè e apparaître le prince, 



LE BO'JSHBR 0K VBRBHN 295 

sautillant et dégingandé, la tunique étroite, les culottes 
bouffantes au-dessus des leggings maigres, la casquette 
large sur l'occiput, le collet démesuré et la cravache au 
gant, entouré de trois lévriers qui gambadaient prodi- 
gieusement autour de lui. Il se mit aussitôt à passer la 
revue des tables, riant, saluant, secouant des mains, tapo- 
tant des épaules, embrassant Blanche Desserey, pendant 
que von Werthau se portait à sa rencontre. 

Mais le Kronprinz n'avait pas fait vingt pas, que ses 
prunelles mobiles de guépard, qui virevoltaient de tous 
côtés, avaient découvert Juliette. Il s'arrêta, surpris, atten- 
tif, très intrigué, puis, après quelques vives questions 
adressées à von Werthau, abandonnant Blanche Desserey, 
il s'avança vers nous avec animation. Nous nous étions 
tous levés, moi et les autres officiers présents, la main au 
salut, tandis que Juliette, pâle et les cils battants, regar- 
dait de ses grands yeux noirs s'approcher l'héritier des 
Hohenzollern. 

— Ah! elle est bien bonne!... elle est bien bonne, 
mon cher Hering! s'écria allègrement Son Altesse Impé- 
riale, en m'envoyant un grand coup de cravache dans le 
mollet. Vous faisiez bien le cachottier!... Présentez-moi 
donc cette charmante dame! 

Je fis la présentation dans toutes les formes. 

— Sapristi!... sapristi de sapristi!... Mais c'est un 
événement!... Savez-vous bien, madame... mademoiselle... 
Doit-on dire madame ou mademoiselle? 

— Mademoiselle, Monseigneur. 

— Ah! oui... c'est la tradition... Au théâtre, on dit 
toujours mademoiselle... Eh bien, mademoiselle, nous 
sommes ici, comme au théâtre, entre camarades... L'ar- 
mée, c'est une ^ande famille... c'est une troupe, toujours 



296 LE BOUCHER DE VERDUN 

comme au théâtre... et il n'y a ici aucune cérémonie... 
Je ne puis vous inviter à ma table, puisque je n'en ai 
pas et que j'arrive seulement, mais, si vous le permettez, 
je vais m'asseoir à la vôtre. 

Le prince s'installa et nous reprîmes nos rocking- 
chairs. Les trois lévriers se campèrent sur leur fin derrière 
et sur leurs hautes pattes de devant autour du fauteuil 
d'osier de leur maître. 

Il me parut que Son Altesse Impériale ressentait exac- 
tement l'impression que j'avais eue la première fois que 
j'avais pu contempler Juliette dans sa beauté véritable, 
car je l'entendis qui disait en allemand à von Werthau : 

— Délicieuse!... Tout à fait un des Watteau de 
papal 

Il ne cessait de la regarder, de la détailler, la trouvant 
évidemment de plus en plus à son goût. A se sentir ainsi 
examinée, étudiée par l'Altesse Impériale, et à son avan- 
tage, Juliette, sa première émotion passée, avait soudain 
changé d'allure, déployant maintenant toutes ses grâces, 
toutes ses coquetteries, tous ses sourires. Le Kronprinz, 
qui ne parvenait pas à comprendre comment une aussi 
jolie femme, une actrice de la Comédie-Française, avait 
pu tomber comme du ciel à Stenay, au milieu des armées 
allemandes, se faisait raconter son aventure, qu'il voulait 
conaître par le menu. 

— Stupéfiant! s'exclamait-il à tout bout de champ. 
Stupéfiant!... épatant!... tout à fait épatant!... 

Lorsque ce fut terminé, à grand renfort d'explications 
données tant par le baron que par moi-même et que com- 
plétait spirituellement l'héroïne de l'histoire : 

— Non, c'est trop fort! s'écria le prince en se tapant 
!a cuisse. C'est trop fort!... Dire que j'ai eu pendant 



LE BOUCHER DE VERDUN 297 

près de deux ans à douze kilomètres de chez moi cette 
charmante petite Française et que je n'en savais rien!... 
C'est un crime!... Comment se fait-il, malheureuse enfant, 
que vous n'ayez pas eu tout de suite l'idée d'avoir recours 
à moi?... Je me serais fait une joie de vous accorder 
tout ce que vous m'auriez demandé... et même bien da- 
vantage!... 

— Si j'avais su, Monseigneur! minauda un peu trop 
exagérément Juliette. Mais pouvais-je me douter?... Je 
me serais, il est vrai, épargné bien des souffrances!... 

— Me preniez-vous donc pour un butor? 

— Oh! non, certes, Monseigneur! Mais pour un 
grand général très sévère! 

Elle disait gentiment « Monseigneur », à la française, 
et cela nous étonnait, nous chatouillait délicatement, le 
prince tout le premier. 

— Que dites-vous de ça, Altesse Impériale? fit le 
baron von Werthau sans essayer de réprimer un sourire. 

— Que de légendes on fait courir sur mon compte!... 
Mais j'aime la France, mademoiselle Rossignol... J'aime 
les Français... et surtout les Françaises!... et si je n'étais 
Kronprinz de Prusse, je voudrais être Dauphin de 
France. Peut-être le serai-je. Si jamais je deviens roi de 
France, soyez assurée, mademoiselle, que je résiderai 
plus souvent à Paris qu'à Berlin. 

— Pour ce qui concerne mes goût personnels, crut 
alors devoir déclarer le comte von Kubitz, je me permets 
de ne pas partager l'avis de Son Altesse Impériale, et 
sans vouloir froisser mademoiselle Rossignol, je préfère 
encore Berlin à Paris. 

La conversation s'aiguilla tout naturellement sur la 
brillante capitale française. Le Kronprinz en fit un grand 



298 LE B0U6HKR BE VERDUN 

éloge. Il y avait séjourné plusieurs fois. Il en connaissait 
les restaurants à la mode et les lieux de plaisir. Il des- 
cendait à l'hôtel Chatham. Mais il avoua sans ambages 
qu'il n'avait jamais mis les pieds à la Comédie-Française, 
passant ses soirées dans des endroits mieux à sa conve- 
nance, comme les Variétés et les Folies-Bergères. 

De grands rires accueillirent cette confession auxquels 
Son Altesse Impériale s'associa en se claquant bruyam- 
ment les cuisses. 

— Oua! oua! oua! éclatèrent à leur tour joyeuse- 
ment les trois chiens. 

Juliette elle-même faisait mine de s'amuser. Elle ne 
cachait pas en tout cas sa surprise des manières prime- 
sautières du Kronprinz et de la pureté de son français, 
qu'il parlait sans le moindre accent et avec plus de per- 
fection encore que moi-même. 

Quand on eut bien ri et conté force anecdotes sur 
Paris, Son Altesse Impériale sauta sur ses jambes, fit 
deux ou trois moulinets avec sa cravache avant de la 
fourrer dans la gueule d'un de ses lévriers, s'inclina pro- 
fondément devant Juliette et l'invita à danser. 

Elle prit son bras. Ils traversèrent la terrasse du parc 
au milieu de la haie des regards et entrèrent dans la salle 
de bal. Je suivis ma maîtresse comme la première fois et, 
comme la première fois, je vins m'adosser à une des baies. 
Je les vis partir dans un tourbillon saccadé de fox-trott. 
Mais avec le Kronprinz, Juliette était bien différente de 
ce qu'elle s'était montrée avec le baron von Werthau. 
Autant elle avait été réservée, grave, d'une élégance 
discrète, autant elle était maintenant prodigue de séduc- 
tion, de rouerie et de désir de plaire. C'était Célimène en 
personne qui mettait en jeu toutes ses ressources. Et avec 



LE BOUCHER D2 VERBUN 299 

q'tel art, quelle astuce, il me semblait même quelle per- 
fidie! J'en étais étranglé de saisissement, suffoqué d'aba- 
sourdissement. Il était évident, aveuglant que Juliette, 
oubliant tout ce qu'elle me devait, cherchait à faire la 
conquête de Son Altesse Impériale le Kvonprinz. 

Une jalousie aiguë me brûla le cœur. Que le Kron- 
prinz, qui volait de passade en passade, dût me « souf- 
fler » ma jolie maîtresse française, l'espace d'une fan- 
taisie, j'y étais préparé, et je n'eusse même pas trop 
répugné, s'il l'eût fallu, à lui en ménager moi-même le 
plaisir. Mais que ce fût Juliette qui s'employât à allumer 
son désir, à attiser son ardeur et se jetât pour ainsi dire 
à sa tête, voilà qui déconcertait singulièrement ma sou- 
plesse et qui ne m'alîait plus du tout. Sérieusement inquiet, 
je commençais à me demander si mon imprudence n'avait 
pas été excessive et si, en voulant assurer ma domination 
sur l'esprit de Juliette, je n'étais pas sur le point de 
perdre son cœur. 

Pas une seule fois elle ne me regarda, pas une seule 
fois elle ne tourna la tête de mon côté, pendant qu'elle 
s'abandonnait, provocante et suave, aux bras de son 
impérial danseur. Je n'existais plus. Il n'y en avait que 
pour lui. Et, hélas, son succès était complet. Très excité, 
les épaules trépidantes, les bras désordonnés, la nuque 
patibulaire et allongée soutenant le masque dépravé, où 
les petits yeux félins, tantôt s'étrécissant, tantôt s'agran- 
dissant, jetaient des feux sauvages et des lueurs étranges, 
Willy paraissait sous le coup d'une de ses passions subites 
et temporairement exclusives qui le portaient à tous les 
excès et le poussaient à toutes les folies. Caracolant, piaf- 
fant, les jambes acrobatiques, il se livrait autour de sa 
danseuse à des contorsions ahurissantes et à des entre- 



300 LE BOUCHER DE VERDUN 

chats saugrenus, la serrait tout à coup avec brusquerie 
contre lui, puis I'éloignait en la tenant par les coudes, 
gigotait éperdument devant ou derrière elle, le ventre 
effacé, le dos bossu, pour se redresser, l'étreindre de 
nouveau avec frénésie, la plaquer sur lui, bouches à un 
centimètre et genoux entremêlés. 

Avec tout autre que le Kronprinz, cet effarant spec- 
tacle m'eût tellement indigné que je me serais précipité 
avec fureur dans le bastringue, pour arracher ma maî- 
tresse au contact du répugnant individu et l'emporter 
hors de ce lieu de perdition. 

Mais Juliette m'aurait-elle suivi?... 

Elle daigna cependant, après son infâme fox-trott, 
m'accorder une vulgaire valse, redevenant avec moi ce 
qu'elle avait été avec le baron. Puis elle dansa de nou- 
veau avec le Kronprinz, et mon supplice recommença. 

Non moins émue que moi, la pauvre Blanche Desserey 
s'était depuis longtemps sauvée, son mouchoir sur ses 
yeux. 

Le sort en était jeté, et je n'avais plus qu'à espérer 
que l'interlope partie, où mon jeu allait devenir difficile, 
ne se prolongerait pas longtemps. 

Son Altesse Impériale ne voulut pas laisser partir 
Juliette avant qu'elle lui eût promis de revenir. 

— Je veux vous voir chaque jour, lui dit-il. Venez 
demain de meilleure heure, je vous ferai faire une pro- 
menade en automobile. 

— Quel plaisir ce sera pour moi, Monseigneur, et 
combien je suis touchée de votre haute bienveillance! 

Je l'aurais battue!... 

— Mademoiselle, fit Wilîy en sifflant ses chiens, avec 
une jolie femme comme vous, un prince comme moi n'a 



LE BOUCHER DE VERDUN 301 

que le devoir de se déclarer le plus dévoué de ses servi- 
teurs... en attendant la faveur de pouvoir se dire le plus 
heureux de ses adorateurs!... 

En ce moment quelques sombres coups de tonnerre, 
roulants et grondants, se firent entendre dans le lointain, 
couvrant le parc en fête d'une brume de bruit et faisant 
trembler légèrement les vitres du casino. 

Juliette tressaillit. 

Le baron von Werthau leva lentement l'index dans 
la direction du sud, comme pour me faire signe d'écouter, 
puis murmura ces mots : 

— La boucherie continue. 

Je remmenai Juliette à Dun. Arrivés devant sa perte, 
elle me tendit la main en disant : 

— Au revoir! 

— J'entre avec vous, dis-je. 

— Non, non, retournez à Stenay. 

— Mais, fis-je, je suis chez moi!... 

— Cela ne fait rien, retournez à Stenay... Je ne veux 
pas vous savoir aujourd'hui dans la maison. 

— Juliette!... fis-je altéré, en couvrant sa main de 
baisers. 

— C'est inutile... Obéissez-moi!... A Stenay!... Et 
n'oubliez pas de venir me chercher demain à deux heures. 



De plus en plus féru de Juliette, le Kronprinz voulut 
donner un dîner en son honneur. C'était lui maintenant 
qui la reconduisait chaque soir. Elle n'était plus ma 
maîtresse, mais elle n'était pas encore la sienne. Elle 
menait avec lui le jeu affolant qu'elle avait inauguré 
avec moi. Je souffrais le martyre. 



302 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Willy est amoureux comme un collégien! me disait 
von Werthau, étonné lui-même de cette violente toquade. 
Le dîner eut lieu quelques jours après au casino. Il 
comptait une trentaine de convives, dont cinq ou six 
dames, au nombre desquelles ne figurait pas Blanche 
Desserey. La table était couverte de fleurs et chargée 
d'un service d'apparat. Les hommes étaient, comme au 
Château, en litewka blanche et les femmes en toilette 
décolletée. Juliette, placée à la droite de Son Altesse 
Impériale, portait une robe de mousseline blanche incrus- 
tée de guipure de Milan, dont le dessous, en satin rose, 
formait une traîne étroite encadrée de dentelle d'or. Pour 
être tout à elle, le prince n'avait pas mis de dame à sa 
gauche, place qu'occupait le volumineux prince de 
Schaumbourg-Lippe, Adolphe de son prénom, général à 
la suite d'un régiment de hussards, impénitent et sexagé- 
naire ivrogne, frère du prince régnant et qui, époux enlu- 
miné d'une des sœurs de Guillaume II, se trouvait oncle 
par alliance du Kronprinz. Juliette avait à sa droite le 
capitaine Krause, directeur du casino, et en face d'elle le 
capitaine baron von Werthau. Pour moi, je me voyais 
relégué à un bout de la table, à la place que m'assignait 
mon grade, mais non point à celle qu'aurait pu me valoir 
le droit que je me croyais encore. sur la reine de la fête. 
Ce fut très gai. Les vins et la chère étaient exquis, 
bien supérieurs en qualité et en abondance à ce qui 
s'offrait au Château, où la présence d'hôtes étrangers ou 
de personnes n'appartenant pas au cercle intime du Kron- 
prinz obligeait à faire montre de la sobriété requise en 
temps de guerre. La consigne était de ne parler que le 
français, et ceux qui ne le savaient pas n'avaient qu'à 
se taire. Comme presque tout le monde connaissait cette 



LE BOUCHER DE VERDUN 303 

langue, et en particulier les meilleurs causeurs, la con- 
versation ne chôma pas. Ce fut bientôt un feu roulant 
de plaisanteries, d'escarmouches, de bons mots, d'anec- 
dotes de cour et de camp, de médisances et de discus- 
sions sur les sujets les plus divers, au gré de l'occasion, 
du vin, de la fantaisie et du rebondissement des ripostes. 
Juliette s'y montrait charmante, enjouée, spirituelle, 
pleine d'ironies et d'intentions, que le baron et moi étions 
souvent seuls à comprendre, défendant la France avec 
vivacité chaque fois qu'elle la croyait attaquée, déco- 
chant le plus gentiment du monde ses coups de griffe et 
ses répliques cinglantes. 

— Vous n'avez pas de poésie lyrique! déclarait som- 
mairement le pédant Krause. 

— Par exemple! se récriait Juliette. 

Et après avoir lancé toute une kyrielle de noms, où 
je reconnaissais quelques-uns de ceux que m'avait appris 
son cousin Sosthène Rossignol, elle demandait : 

— Et quels sont vos plus grands poètes lyriques? 
Des voix jetaisnt : 

— Gcetha! 
D'autres : 

— Heine ! 

Le rittmeister von Zobeltitz, qui me faisait face à 
l'autre bout de la table, envoya : 

— Chamisso! 

— Va pour Goethe, fit alors Juliette. Mais sans 
Shakespeare, sans Rousseau, sans Dante, sans les Grecs, 
sans Rome et sans nos légendes du moyen âge, où en 
serait Gœthe? 

— A ccup sûr, appuya le Kronprinz, qui s'amusait 
beaucoup, il n'aurait pas son monument à Weimar! 



304 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Heine, messieurs? continua Juliette. Mais, par- 
don, êtes- vous bien sûrs que I leine fût un Allemand? 
je l'avais toujours pris pour un Juif. 

— Ah! ah!... ah! ah!... éclatait le Kronprinz. Elle 
est bien benne!... Mais elle a raison, eette petite!... 
C'est ce que je me suis toujours tué de dire à cette buse 
de Kronprinzessin, dont ce faquin de Heine est le poète 
favori... Un Juif! c'est un Juif!... Bravo, mademoi- 
selle!... 

— Quant à Chamisso, monsieur de Zobeltitz, votre 
choix est heureux. Seulement Chamisso n'est pas plu» 
Allemand que Heine : c'est un Français. 

Cette fois Juliette m'adressa un regard, car c'est de 
moi qu'elle tenait ce détail de notre histoire littéraire. 

Ce fut un toile. On la bombardait d'autres noms : 
Biirger, Herder, Tieck, Novalis, Platen, Uhland, Kor- 
ner, Riïckert, Lenau... 

— Oh! s'il vous plaît, n'en jetez plus!... Je ne con- 
nais pas tous ces gens-là, mais je suis bien sûre qu'aucun 
d'entre eux, ni même leur groupe entier ne va à la che- 
ville de nos Hugo, de nos Lamartine ou de nos Musset! 

J'étais presque de son avis, car de prétendre que la 
France ne soit pas lyrique, c'est encore une de ces bonnes 
fables qu'on s'obstine à entretenir en Allemagne. 

De la poésie on passa à la peinture. Le professeur 
Wiedenmann, qui était amateur, voulut bien reconnaître 
que l'art français soutenait la comparaison avec la pein- 
ture allemande, où il rangeait, bien entendu, Rembrandt 
et Van Dyck, non moins que Bocklin et Hodler. Là 
encore on se battit à coups de noms. J'entendais défiler 
ceux de Poussin, Fragonard, Greuze, David, Dela- 
croix, Millet, Troycn, Daubigny, Courbet, Manet, sans 



LE BOUCHER DE VERDUN 306 

oublier Corot, dont je me rappelai avec plaisir que nous 
possédions un échantillon dans notre maison de Halle. 
J'entendis parler des réalistes, des impressionnistes, des 
pointillistes et des cubistes. On s'entretint des pastels de 
La Tour, sauvés par les Allemands, et le Kronprinz, 
par une allusion pleine d'à propos et de galanterie à 
l'adresse de sa jolie voisine, ne manqua pas de placer les 
Watteau de Potsdam. 

— Oui, mais pour l'architecture, déclarait le profes- 
seur Wiedenmann, nous sommes sans rivaux. Nos monu- 
ments sont les plus beaux de l'Europe, et je ne vois 
guère que l'Italie qui, sur ce point, puisse lutter avec 
nous. 

Il cita Potsdam, précisément, avec un geste obséquieux 
au prince, Potsdam plus beau que Versailles, le Château 
royal de Berlin, la Porte de Brandebourg supérieure à 
l'Arc de Triomphe de l'Etoile, l'Opéra de Dresde, la 
Pinacothèque de Munich, la gare de Francfort, la colos- 
sale Germania des bords du Rhin, la cathédrale de 
Cologne, la plus haute du monde... 

— Qu'avez-vous à nous opposer? 

— Plus grand'chose évidemment, répondit doucement 
Juliette. Nous avions la cathédrale de Reims... 

Cela jeta un léger froid. 

— Bah! fit le prince de Schaumbourg-Lippe en 
lâchant son premier mot, qn vous la reconstruira, et dans 
un meilleur style. 

Après une grimace simiesque, le Kronprinz fifra : 

— J'avais pourtant bien dit à ce diantre de von 
Biilow d« ne pas tirer là-dessus!... La brute ne m'a pas 
mou té. 

20 



306 LE BOUCHER DE VERDUN 

— «• Mail, Monseigneur, argua finement Juliette, vous 
tirez bien sur la cathédrale de Verdun! 

— Comment, fit le prince en jetant des regards inter- 
rogateurs autour de lui, il y a donc une cathédrale à 
Verdun ? 

Un murmure indécis courut, d'où sortit enfin la vcîx 
en fausset du major von Millier : 

— On voit bien quelque chose, Altesse Impériale, 
quelque chose comme deux tours... Ce sont vos aviateurs 
qui m'ont raconté ça. 

— Dites donc, Werthau, avez-vous quelque tuyau sur 
cette affaire? 

— Pas pour ce qui concerne les tirs, Altesse Impé- 
riale. Il faudrait interroger le général. Quant à l'église, 
elle existe bien réellement. C'est une vieille construction 
dont certaines parties remontent, paraît-il, au XII e siècle; 
d'autres dateraient du XIV*- et du XV". Les tours sont du 
XVIII*. Il y a aussi un beau cloître qui est du XV*. 

— Ventre-saint-gris !... Et où avez-vous appris tout 

— Dans le Baedeker. 

— Ah! ça... ça, par exemple!... Après tout, je veux 
bien. Mais la différence... voyez-vous, mademoiselle, la 
différence qu'il y a entre moi et von Biilow, c'est que von 
Biilow démolit systématiquement une ville où il n'y a pas 
un soldat français, tandis que moi... moi, je tire sur 
Verdun où il y a une grosse citadelle pleine de troupes. 
S'il se trouve là-dedans une cathédrale qui reçoit des 
coups, tant pis pour elle, ce n'est pas ma faute!... Tou- 
tefois, ajouta-t-il, il me semble que von Knobelsdorf et 
von Lochow pourraient s'arranger pour respecter un peu 
mieux les œuvres d'art. 



LE BOUCHER DE VERDUN 307 

Et, après une nouvelle grimace, le général-lieutenant 
Kronprinz Wilhelm de conclure en se battant la cuisse : 

— Tous des brutes, ces généraux! 

Ce qui déchaîna, comme bien on pense, une explosion 
d'hilarité. 

La conversation ne tarda pas à prendre un tour moins 
sévère et à se porter sur le théâtre, comme il était tout 
indiqué par les circonstances. Le Kronprinz, dans le des- 
sein flagrant de plaire à Juliette, déclara le théâtre fran- 
çais le meilleur de tous et les acteurs français les premiers 
du monde. Il avait vu Coquelin dans Cyrano de Bergerac, 
Réjane dans Madame Sans-Gêne, Guitry dans la Veine. 
Il avait applaudi Brasseur et plus encore Lavallière, dont 
il faisait un éloge enthousiaste. Il avait admiré Cassive 
dans la Dame de chez Maxim et Polaire dans Claudine 
à l'école. Il avait été une fois à l'Opéra, dans la loge 
de son ami le marquis du Fresnoy, mais il s'y était 
tellement ennuyé qu'il ne se rappelait plus quel était le 
spectacle auquel il avait assisté, bien qu'il elt trouvé 
l'escalier fort beau et la salle trop grande. Par contre il 
n'avait pas vu Sarah Bernhardt: la célèbre actrice n'ayant 
jamais voulu venir jouer à Berlin, il n'avait pas non plus 
voulu la voir à Paris. 

Ces assertions, plus ou moins intéressées, du prince sur 
la supériorité des scènes françaises n'allèrent naturelle- 
ment pas sans soulever de nombreuses objections. Les 
acteurs berlinois, dont on détailla la longue nomencla- 
ture, valaient ceux de Paris. Quant à l'art de la mise en 
scène, il avait été poussé en Allemagne à un point de 
perfection tel, que les Français, qui en étaient encore à 
la période de la barbarie, n'avaient qu'à venir prendre 
humblement des leçons chez nous. On dauba sur l'incom- 



308 LE BOUCHER DE VERDUN 

modité des salles parisiennes, leurs dispositions ridicules, 
leur saleté repoussante, leur manque complet de confor- 
table. Aller au théâtre à Paris était un véritable supplice, 
et il fallait bien de la docilité aux Français et bien du 
courage aux étrangers pour se risquer dans des endroits 
pareils. 

Ces discussions semblaient amuser beaucoup Juliette, 
qui s'étonnait naïvement que des Allemands fussent si 
bien au courant de ce qui se passait à Paris. Elle donna 
des détails sur son théâtre, la Comédie-Française, ses 
moeurs, ses règlements, son répertoire, parla de Molière, 
de Napoléon et du décret de Moscou, des sociétaires et 
des pensionnaires, de l'honneur qu'il y avait à faire partie 
de cette maison et du dévouement dont par contre il fallait 
le payer. C'est ainsi que, pour ce qui la concernait, elle 
ne jouait que très rarement de grands rôles, ceux-ci étant 
réservés de droit aux artistes les plus anciens, les plus 
âgés et les mieux rémunérés. 

— Mais cependant, objecta-t-on, les rôles d'amoureux 
et d'amoureuses, de héros de drame ou d'héroïnes de 
comédie demandent à être tenus par des artistes d'une 
certaine jeunesse et d'une certaine figure. 

— Cela n'est point nécessaire, dit-elle, et ce n'est 
pas la règle au Théâtre-Français, où les jeunes premiers 
et jeunes premières, les ingénues et les coquettes sont 
souvent joués par des artistes de soixante ans. 

Elle nomma à ce propos quelques-unes de ces illustra- 
tions : Mounet-Suîly, Bartet, d'autres encore... 

— Oui, mais quel talent! éructa le prince de Schaum- 
bourg-Lippe, qui, en qualité de sexagénaire, tenait à 
prendre la défense de l'âge. J'ai vu dans mon jeune temps 
Delaunay, qui jouait encore à soixante ans les amoureux 



LE BOUCHER DE VERDUN 

de Musset, et je vous assure que, sur la scène, il ne le 
cédait en jeunesse, en fougue et en grâce à aucun de vos 
godelureaux de vingt ans. 

— Moi, fit le Kronprinz, si je n'ai plus vingt ans, je 
suis loin d'en avoir quarante, mais je sens bien que 
jusqu'à soixante ans je resterai jeune et amoureux comme 
à vingt ans. 

Là-dessus, et comme on en était au Champagne, il se 
leva, se tourna, le verre en main, vers Juliette et porta un 
unique toast en l'honneur de la « toute divine, toute char- 
mante et toute brillante artiste parisienne. M 1 " Juliette 
Rossignol, de la Comédie-Française, que nous avons 1« 
bonheur de posséder parmi nous et en la ravissante per- 
sonne de qui nous avons la joie de saluer une des plus 
séduisantes fleurs de la culture française ». 

Tout le monde se leva, fit hoch! hochl choqua les 
verres, qui furent vidés d'un trait, les yeux braqués con- 
centriquement sur Juliette, devenue soudain impassible. 

On avait tout simplement oublié 1« Kaiser ce qui ne 
laissa pas de m'ofTusquer quelque peu. 

Au bout de deux minutes le sourire avait reparu sur 
les lèvres de Juliette, qui avait maintenant à répondre à 
l'hommage qui venait de lui être fait en donnant à 
l'assistance quelques échantillons de son talent. Nous 
eûmes alors, une fois le café fumant dans les tasses et 
tandis que, la nuit ayant fini par se faire, l'électricité, 
comme un jeu de herses, déversait sur la table souillée 
de vin et de fleurs fripées une éclatante lumière artifi- 
cielle, nous eûmes la plus curieuse, la plus exquise audi- 
tion d'art qu'il soit possible d'imaginer et où ce que je 
connaissais déjà de Juliette me sembla surpassé par ce 
qu'elle mettait fTameur-propre, Sx coquetterie, de ré«o- 



310 LE BOUCHER DE VERDUN 

lution à se vouloir irrésistible, dans ce décor extraordi- 
naire et devant ce parterre d'uniformes allemands. 

Elle débuta par quelques poésies de Musset, dont la 
plus importante, Sur trois marches de marbre rose, qu'elle 
dit adorablement, lui valut un succès étourdissant. C'est 
celle où le poète remémore, sur le mode ironique et senti- 
mental à la fois qui lui est cher, le passé fané de Ver- 
sailles : 

Dites-nous, marches gracieuses, 
Les rois, les princes, les prélats, 
Et les marquis à grand fracas, 
Et les belles ambitieuses, 
Dont vous avez compté les pas... 

où, évoquant les fantômes des femmes qui les hantèrent, 
il demande : 

Laquelle était la plus légère? 
Est-ce la reine Montespan? 
Est-ce Hortense avec un roman, 
Maintenon avec son bréviaire 
Ou Fontange avec son ruban?... 

et qui se termine sur cette note mélancolique ; 

Est-il donc vrai que toute chose 

Puisse être ainsi foulée aux pieds. 

Le rocher où l'aigle se pose 

Comme la feuille de la rose 

Qui tombe et meurt dans nos sentiers?... 

— Dans deux cents ans, dit le Kronprinz, il nous 
faudra aussi un Musset pour Potsdam. Mais il y aura 
cette différence, c'est que les Hohenzollern seront tou- 
jours là. 

Encouragée par son triomphe, Juliette nous régala 



LE BOUCHER DE VERDUN 311 

ensuite d'une «cène de Psyché, tantôt jouant, tantôt 
déclamant, selon qu'elle passait du rôle de Psyché à 
celui de l'Amour, jouant complètement le premier, disant 
l'autre appuyée au dossier du Krcnprinz et comme si 
c'était lui qui lui donnait la réplique. Le morceau corres- 
pondait d'une façon si curieuse à la situation présente 
que nous en étions tous bouche bée et que le prince, 
ravi, manifestait son émerveillement par de petits cris de 
joie et de sonores claquements sur les cuisses, transporté 
à l'idée de n'être ni plus ni moins que le seigneur Cupi- 
don. C'était d'abord l'exquis monologue de Psyché : 

Où suis-je? et dans un lieu que je croyais barbare, 
Quelle savante main a bâti ce palais 

Que l'art, que la nature pare 

De l'assemblage le plus rare 

Que l'oeil puisse admirer jamais? 

Tout rit, tout brille, tout éclate 
Pans ses jardins, dans ces appartements, 

Dont les pompeux ameublements. 

N'ont rien qui n'enchante et ne flatte; 
Et, de quelque côté que tournent mes faveurs, 
Je ne vois sous mes pas que de l'or ou des fleurs... 

Puis l'Amour paraissait, disait quelques v«rs, et 
Psyché, étonnée à sa vue, s'écriait : 

Vous, Seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle 

A menacé mes tristes jours, 
Vous qui semblez plutôt un dieu qui, par miracle, 
Daigne venir lui-même à mon secours? 

Et sur une nouvelle réplique de l'Amour , Psyché 
reprenait : 

Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte 1... 
Bref, c'était d'un tel à propos, si amusant, «i spirituel, 



312 LE BOUCHER BE VERDUN 

qu'on ne pouvait qu'admirer, en même temps que le 
talent de la jeûna actrice, son intelligence «t sa (îneese. 

J'ai dans ce doux climat un souverain empire, 
Comme vous l'avez sur mon cœur, 

déclarait l'Amour, et le Kronprinz applaudissait 

Je veux vous acquérir, mais c'est par mes services, 
Par des soins assidus et par des vœux constants... 
Sans que l'éclat du rang pour moi vous sollicite, 
Sans que de mon pouvoir je me fasse un mérite; 
Et, bien que souverain dans cet heureux séjour, 
Je ne vous veux, Psyché, devoir qu'à mon amour. 

Son Altesse jubilait, et nous étions tous sous 1« charme. 
Quand la scène se fut achevée, avec le concert de com- 
pliments qu'elle souleva, Willy, excité au plu3 haut point, 
proclama : 

— Eh bien, puisque je suis l'Amour, je rais vous 
donner publiquement un baiser. 

Ce qu'il fit aussitôt, sans en attendre la permission, et 
non pas pudiquement sur le front, comme dans je ne sais 
quel tableau célèbre, mais goulûment en pleines lèvres. 

Je devais être rouge comme une écrevisse. 

Ce fut une tempête d'allégresse, de hourras, de 
« hoch » et de formidables acclamations. Chacun saluait 
déjà en Juliette Rossignol la nouvelle favorite, celle qui 
allait remplacer, et combien brillamment, la gentille et 
douce Blanche Desserey, dont le magasin de mercerie 
verrait bientôt verser un déluge de larmes. Très frappé 
moi-même par l'exaltation du Kronprinz, je me deman- 
dais, encore sous l'impression des vers de Musset sur les 
femmes de Versailles, si nous n'avions pas devant nous 
la Pompa «iour du prochain règne. 



LE BOUCHER DE VERDUN 3! 3 

On vida de nouvelle coupes, au milieu de nouveaux 
« hoch » et d'un crescendo de gaîté, tandis que le prince 
de Schaumbourg-Lippe et le major von Iena, qui com- 
mençaient à être poivrés, se roulaient sur un divan en 
proie à d'homériques convulsions. 

Juliette crut alors pouvoir risquer le charmant conte 
en vers d'Andrieux, le Meunier Sans-Souci. Ce morceau, 
qui débute d'ailleurs par un fort beau portrait du roi 
philosophe, le grand Frédéric, narre l'épisode célèbre 
du meunier de Potsdam qui refusa de vendre son moulin 
au roi de Prusse. 

Mon moulin est à moi, 
Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi. 

Juliette détaillait cela à ravir. 

Entendez la raison, 
Sire; je ne veux pas vous vendre ma maison. 
Mon vieux père y mourut ; mon fils y vient de naître ; 
C'est mon Potsdam à moi... 

On écoutait flatté, séduit par cette jolie anecdote alle- 
mande contée par une bouche française. 

Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste... 

Puis c'était la réplique historique : 

Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre? 
Je suis le maître. — Vous? de prendre mon moulin? 
Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin 1 

Et le roi, désarmé, de céder : 

Charmé que sous son règne on crût à la justice, 

Il rit; et se tournant vers quelques courtisans : 

Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans. 

V«isin, garde ton ki«a... 



314 LE BOUCHER DE VERDUN 

Et le conîeur de s'écrier : 
Qu'aurait-on fait de mieux dans une république? 

Mais là, la flatterie cessait et l'épigramme suivait : 
Juliette y fut extraordinaire. Elle prit un temps, regarda 
bien tout le monde et, avec une petite menace mutine 
du doigt au Kronprinz : 

Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier : 
Ce même Frédéric, juste envers un meunier, 
Se permit maintes fois telle autre fantaisie, 
Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie— 

Elle haussa un peu le ton : 

Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers, 
Epris du vain renom qui séduit les guerriers, 
Il mit l'Europe en feu... 

Puis elle décocha hardiment la flèche finale : 

Ce sont là jeux de prince : 
On respeete un moulin, on vole une province 1 

Le Kronprinz se tordait. 

— Ah! ahl... ah! ah!... très drôle!... Brava! brava! 
c'est admirable!... « Ce sont là jeux de prince!... on 
vole une province!... » Excellent!... On vole une pro- 
vince, ma foi, oui, on vole même un pays... Seulement, 
chez nous, ça ne s'appell» pas voler, cela s'appelle 
prendre. 

— Et même conquérir, Altesse Impériale, fit von 
Muller, flatteur. 

— Non, ça, c'est un mot français, pour une stupidité 
française... Prendre, ça suffit et cela explique tout. 

Puis se tournant vers Juliette, lui passant sa manche 
autour de la taille et l'embrassant derechef : 



LE BOUCHER DE VERDUN 315 

— Mademoiselle Rossignol, vous êtes délicieuse, et 
j'entends bien vous prendre vous aussi, car vous faites 
partie de la prise. 

Satisfaite de son effet, Juliette paraissait enchantée. 
Mais ses yeux pleins d'un éclat étrange ne me laissaient 
pas sans quelque inquiétude. 

Accompagnée au piano par Max von Kubitz, elle 
chanta la romance de Chérubin du Mariage de Figaro. 
La voix était souple, musicalement posée, pas très forte, 
mais d'un charme pénétrant. Ce fut un nouveau triomphe. 
Moi-même, j'en restai tout surpris, car je ne savais pas 
qu'elle chantât. Elle nous gratina ensuite de diverses 
vieilles chansons françaises, qui n'avaient heureusement 
rien de subversif. Elle en donnait préalablement le 
timbre au grand dolichocéphale blond qui, de ses fuyants 
gestes féminins, improvisait très élégamment un accom- 
pagnement un peu trop moderne. C'était délicieux de 
fraîcheur d'un côté, d'insinuante et troublante perversité 
de l'autre. 

Nous fîmes ainsi un charmant petit voyage de folklore 
à travers les provinces de la France d'autrefois, passant 
de la Normandie paysanne à la Bretagne marine ou 
bocagère, de la Guyenne vigneronne à la Provence horti- 
cole, pour finir par une antique ronde lorraine qui remon- 
tait peut-être au temps de Jeanne d'Arc. 

— Ventre-saint-gris! fit le Kronprinz avec enthou- 
siasme, quand je serai au Louvre... 

— Mais le Louvre est un musée, observa le profes- 
seur Wiedenmann. 

— J'en referai un palais. Quand je serai au Louvre, 
dis-je, je revivifierai ces vieilles provinces, que la Révo- 
lution a eu grand tort de détruire. La France des rois 



316 LE BOUCHER DE VERDUN 

avait vraiment plus de saveur que celle des députés et 
des marchands de vin. Je restaurerai les coutumes bril- 
lantes du grand siècle et les mœurs d'ancien régime. Je 
construirai des châteaux, des villes et des ponts. Je dessi- 
nerai des jardins. Je donnerai des fêtes et des chasses. 
J'entretiendrai des peintres, des musiciens, des danseurs 
et des poètes. J'aurai des maîtresses. 

— Mais il me semble. Altesse Impériale, que... inter- 
rompit le rittmeister von Zobeltitz. 

— Des maîtresses, ai-je dit, et non des femmes. Je... 

— Si j'étais vous, Altesse Impériale, glissa à son tour 
la voix persuasive du comte von Kubitz, je penserais 
aussi aux mignons. 

— Je m'occuperai avec une attention particulière des 
théâtres. Pour ce qui est de la Comédie-Française, mon 
premier soin sera d'abolir le décret de Moscou, pour le 
remplacer par un décret de Berlin. 

— Ou de Stenay, émit Krause. 

— Ou de Stenay, parfaitement. Nous pouvons, en 
effet, l'élaborer séance tenante. Je commencerai par sup- 
primer les sociétaires et par nommer à leur place un surin- 
tendant muni de pleins pouvoirs, qui aura pour principale 
mission de rechercher partout les bons acteurs et de les 
contraindre par la force à venir jouer dans la Maison 
de Molière, devenue la Maison du Kronprinz. 

— Ne craignez-vous pas, Altesse Impériale, osa 
lancer le baron von Werthau, que Sa Majesté le Kaiser 
ne veuille être lui-même le chef de ces comédiens? 

Comme, sans être dans l'état du prince de Schaum- 

bourg-Lippe et du major von Iena, tout le monde était 

passablement parti, ce trait audacieux, loin de déplaire, 
déchaîna de bruyants éclats de rire. 



LE BOUCHErR DE VERDUN $17 

— Non, répliqua Willy, après s'être abondamment 
conjoui, en fait de comédiens, papa aura déjà assez à 
faire avec ses grands et petits vassaux, les Ostrogoths, 
les Huns, les Teurs, les Bougres et les Neutres!... Mes 
comédiens à moi seront d'ailleurs peut-être plus difficiles 
à mener. Ceux qui récalcitreront seront comme jadis 
enfermés au For-1'Evêque. 

— Le For-1'Evêque n'existe plus, dit le professeur 
Wiedenmann. 

— Alors à la Bastille. 

— La Bastille a été démolie. 

— Eh bien, au Cherche-Midi. Tout marchera à la 
baguette. On ne verra plus des barbons jouer les Léandres 
et des duègnes sous la mantille de Rosine. Le talent seul 
comptera, et Mademoiselle Juliette Rossignol aura tous 
les grands rôles. 

Juliette ne bioncha pas. Ses sourcils se froncèrent seu- 
lement, tandis qu'une nuance d'anxiété estompait ses 
grands yeux. 

— Voilà ce que je ferai, quand je serai à Paris l 
trompeta le Kronprinz. 

— Mais, Monseigneur, dit alors Juliette d'une voix 
légèrement altérée croyez-vous vraiment que vous irez 
à Paris? 

— Comment, si je le crois, mais j'en suis sûr, ma 
charmante 1 

— Monsieur le major von Millier, Son Altesse 1< 
Kronprinz ira-t-elle à Paris? 

— Mais certainement, mademoiselle. 

— Monsieur le capitaine Krau?e, e?t-ce que Son 
Aitesse Impériale prendra réellement Paris? 

— Sans aucun doute, mademoiselle. 



318 LE BOUCHER DE VERDUN 

Son inquiétude croissait, comme si, ne connaissant 
pas exactement la situation des armées, elle commençait 
seulement à se rendre compte de la gravité du péril couru 
par son pays, et que les paroles du Kronprinz, bien que 
prononcées sur un certain ton de plaisanterie, n'étaient 
pas une simple rodomontade. 

— Monsieur le baron von Werthau, vous qui êtes 
un homme juste... 

Où avait-elle pris que von Werthau fût un homme 
juste? Après tout, son intuition féminine ne la trompait 
peut-être pas complètement en lui faisant distinguer le 
baron von Werthau d'entre tous les officiers qui l'en- 
touraient. 

— Vous qui êtes un homme juste, dites-moi la vérité. 
La France est-elle réellement en grand danger d'être 
vaincue? 

— Malheureusement, mademoiselle, répondit avec 
infiniment de sérieux et de respect le baron von Werthau, 
ce danger est si grand qu'il confine de très près à la 
certitude. Les armées allemandes pressent formidablement 
les vôtres et ne relâcheront pas leur étreinte avant d'avoir 
déterminé la rupture de votre front. 

— Mais la résistance de Verdun?... 

— Magnifique, mais elle finira par être brisée. 

— Et si elle ne l'était pas? 

— Elle le sera tôt ou tard, c'est fatal. Songez que 
nous avons pénétré très avant dans votre territoire. La 
moindre avance de nos troupes sur un point de la ligne 
de bataille est mortelle pour vous et mettrait Paris à 
portée de nos canons. 

— Paris est un camp retranché, comme Verdun. 
Paris résisterait, comme Verdun. 



LE BOUCHER DE VERDUN 319 

— Et Paris serait détruit, comme Verdun. 

— Et la Comédie-Française sarait anéantie, déplora 
le Kronprinz. Quel malheur!... 

— La France ferait mieux de céder tout de suite, 
reprit gravement le baron von Werthau. A quoi bon 
s'obstiner dans une résistance inutile? La défensive ne 
sert à rien, qu'à prolonger la guerre déjà trop coûteuse. 
Il n'y a que l'offensive qui puisse créer des chances de 
fortune, et la France, que Verdun saigne à blanc, est 
désormais incapable de prendre l'offensive. Que la France 
se rende, et que cesse enfin le massacre! 

— La France ne se rendra pas, dit Juliette. Vous 
détruirez Paris, mais la France continuera à se battre. 

— Absurdité!... La partie est jouée : la poursuivre 
davantage est un monstrueux non-sens. Il n'y a plus rien 
à faire pour vous. Tous les atouts sont chez nous. Les 
soldats? Malgré nos pertes effroyables, nous en aurons 
toujours plus que vous... 

— Et les Anglais?... 

— Mauvaises troupes. D'ailleurs l'Angleterre a jeté 
tout ce qu'elle avait; son effort est au bout. Mais ce qui 
vaut encore mieux que le nombre, nous avons l'organi- 
sation, le moral, l'endurance, la discipline... Le maté- 
riel? Il est de notre côté... Les chefs? Il vous faudrait 
des chefs de génie. Ils sont chez nous. 

— Hourrah Kronprinz! envoya le princ« de Schaum- 
bourg-Lippe, 

— Sans doute, accéda courtoisement le baron von 
Werthau, mais sans vouloir porter ombrage à la modestie 
de notre char Kronprinz, il me permettra de nommer à 
côté de lui le grand Falkenhayn, Hindenburg, Luden- 
dorff, Maclc«nsen, le prince héritier Rupprecht de Ba- 



320 LE BOUCHER DE VER9VN 

vière... Que valent en face d'eux un JofFre ou un Pétain? 

— Nous avons l'héroïsme, prononça Juliette. Nous 
tiendrons jusqu'à la mort. 

— J'ai plus confiance que vous, mademoiselle, dans 
la sagesse de votre pays. La France finira par comprendre 
que nous sommes les plus forts. Dieu veuille qu'elle ne 
le comprenne pas trop tard! 

Tout le monde écoutait extrêmement attentif ce dia- 
logue, quelques-uns avec une sorte de pitié, d'autres avec 
un certain sadisme, tant von Werthau avait l'air d'un 
chat manœuvrant délicatement une souris. Et j'admirais 
la vaillance de cette jeune femme qui, sans éclats de voix, 
sans énervement et presque sans cesser de sourire, bien 
que les lai mes aux yeux, tenait tête à cette jungle d'offi- 
ciers. Le baron s'exprimait posément, avec un grand 
sang-froid, non seulement sans la moindre cruauté, quel- 
que implacable que pût paraître son jeu, mais avec une 
espèce de tristesse impressionnante et certainement dans 
un esprit qui n'était pas hostile à la France. La certitude 
de la défaite de la France, qui s'imposait à sa raison, ne 
semblait pas combler son cœur d'une joie maligne, et si 
d'autres, intimement satisfaits de l'exaspération de la 
résistance française, se plaisaient à y voir le prélude et le 
gage de l'écrasement complet, je n'étais peut-être pas le 
seul à partager le point de vue du sagace aide de camp. 

Arriverait-il à convaincra Juliette, et son entreprise, 
ei voisine de celle dont je m'étais chargé jadis sur la 
personne de Sosthène Rossignol, aurait-elle le même suc- 
cès de démoralisation? Car si von Werthau n'agissait 
pas en service commandé, si, à la différence de moi- 
même, il parlait loyalement, ne disant que ce qu'il pensait 
réellement et qui était aussi, selon toutes prévisions 



LE BOUCHER DE VERDUN 321 

humaines, la stricte vérité, le résultat n'en devait pas 
moins être immanquablement semblable, Et je me deman- 
dais déjà si, profitant de ce travail tout fait, et après 
avoir laissé à Son Altesse Impériale le temps d'assouvir 
son caprice, notre haute police n'utiliserait pas la dépres- 
sion morale de Juliette et la conviction où elle serait de 
la vanité de toute défense française, pour la renvoyer, 
comme son cousin, de l'autre côté des lignes. 

Précisément, l'ignoble policier Klein, le « Criminel » 
du Kronprinz, venait de se montrer. Il n'était pas parmi 
les convives, mais pendant que nous écoutions Juliette 
et que la soirée s'avançait, de nombreux habitués du 
casino étaient survenus qui, répandus dans le parc, regar- 
daient s'allumer les girandoles et les lanternes vénitiennes 
dont on fêtait l'artiste française. Par les portes ouvertes, 
leurs voix et leurs silhouettes confuses venaient jusqu'à 
nous avec le parfum des fleurs. 

— Assez de sangl reprit von Werthau au bout d'un 
silence pesant. Assez de tuerie... Qu'espérez-vous de plus? 

— Nous espérons, murmura Juliette, nous espérons 
encore en la victoire. 

— Elle est impossible. 

— Un miracle peut se produire. 

— Il n'y a pas de miracles. 

— Il y a eu celui de la Marne! 

— Ce n'était pas un miracle, c'était une surprise. Il 
n'y aura plus de surprise, il ne peut plus y en avoir. 

— Et si cependant il y en avait une? 

— Je vous dis que c'est impossible. La guerre est 
devenue une opération de mathématiques, un calcul de 
mécanique, où tout peut être exactement évalué et déter- 
miné, du moment qu'on connaît les éléments du pro- 

21 



322 le kcusttut »e vkwun 

blême, qui sont des hommes, des positions et d« ©anons. 
Vous êtes malheureusement perdus mademoiselle, mathé- 
matiquement perdus. 

Von Werthau, comme je l'ai indiqué, n'y mettait 
aucune passion; son ton était digne, mesuré, correct; il 
posait un théorème, l'élucidait, en faisait la démonstra- 
tion; et la pondération avec laquelle il en déduisait des 
conséquences qui ne lui causaient aucune joie était d'un 
effet plus poignant que les plus insolentes forfanteries. 

— Allons, allons, ne vous frappez pas! s'écria jovia- 
lement le Kronprinz. Ne vous frappez pas, ma char- 
mante!... Je serai bon prince... Surtout avec vous! 

— Mais enfin, monsieur le baron, s'obstinait Juliette, 
si, malgré toutes vos prévisions, toutes vos assurances 
mathématiques, nous finissions cependant par remporter 
la victoire?... 

— Supposition fantastique. 

— Enfin, si... Vous ne pouvez m'empêchw «le faire 
cette supposition... Si... 

— — Conjecture extravagante! 

— Mais enfin... 

— Eh bien, soit! consentit alors, comme pour s'amu- 
ser, comme pour se prêter à cette lubie et avec un 
pétillement dans les yeux, le baron von Werthau. Soit! 
J'admets un instant votre hypothèse... ridicule. Si la 
France remportant la victoire, demandez-vous? Eh bien, 
mademoiselle, si la France, par une supposition absurde, 
avait la victoire, elle ne l'aurait pas en réalité, et l'Alle- 
magne n'en serait pas plus battue pour cela. 

— Comment cela? demanda Juliette interloquée et 
avec une sorte de consternation, tant elle avait peur 
d'avance de ce qu'allait lui sortir encore von Werthau. 



k£ BOUCHER DE VERDUN 323 

— C'est bien simple, et vous allez me comprendre. 
Ecoutez-moi bien, et croyez que je ne plaisante pas, 
que je suis au contraire extrêmement sérieux. Pourquoi 
la France, tout en remportant la victoire, ne serait pas 
victorieuse, je vais vous le dire. En cas de victoire, — 
vous voyez que j'entre à fond dans votre supposition, — 
en cas de victoire, et aussi complète qu'il vous plaira de 
l'imaginer, la France ne serait pas seule à être victo- 
rieuse; elle le serait avec ses alliés, et surtout avec le 
principal d'entre eux, l'Angleterre. Or, croyez-vous, 
eeriez-vous assez naïve pour croire que l'Angleterre soit 
entrée en guerre à vos côtés pour les beaux yeux de la 
France? Aucunement. L'Angleterre est entrée en guerre 
parce qu'elle commençait à avoir peur de nous, peur de 
notre puissance maritime, peur de notre flotte. Une fois 
débarrassée de nos cuirassés et maîtresse de nos colonies, 
— et elle s'arrangerait, soyez-en sûre, pour que ce soit 
là le premier fruit de la victoire commune, — l'Angle- 
terre serait servie, et n'ayant plus rien à craindre de 
notre côté, une autre peur la reprendrait, celle d'autrefois, 
celle de toujours, sa vieille phobie de la France, Aussi 
«'ingénierait-elle, — et nous savons ce qu'est en diplo- 
matie le génie de l'Angleterre, — à empêcher la France 
de profiter de la victoire pour redevenir puissante. Elle 
s'opposerait avec énergie à l'écrasement comme au démem- 
brement de l'Allemagne, et plutôt que de souffrir la France 
sur le Rhin, elle recommencerait la guerre contre elle. 

— Parfaitement raisonné, Werthau, approuva le 
Kronprinz; je connais les Anglais, c'est bien ça. 

— C'est qu'il ne faut pas vous dissimuler une chose, 
mademoiselle, une chose qui est très grave pour vous et 
qui donne la clef de tout. La France n'est pas aimée. 



324 LE BOUCHER DE VERDUN 

Elle peut être admirée, enviée, goûtée même dans cer- 
taines de ses manifestations, elle n'est pas aimée. Elle 
ne l'est pas par ses ennemis, ce qui est naturel, et moins 
encore peut-être par ses prétendus amis. Personne ne 
désire la voir heureuse et prospère. Cela vous surprend? 
C'est pourtant l'exacte vérité. C'est que la France a un 
grand défaut, une qualité, si vous voulez, enfin une qua- 
lité qui est un défaut capital, un vice rédhibitoire et qui 
la fait détester ouvertement ou secrètement par le monde 
entier. La France est le seul pays des deux hémisphères 
qui ne soit pas hypocrite. Voilà ce qui la sépare de toutes 
les autres nations et fait d'elle une sorte de monstre, 
d'épouvantail et un scandale pour tout l'univers. 

Des éclats de rire saluèrent cette déclaration inatten- 
due. Von Werthau continua sans s'émouvoir : 

— Vous pensez bien que ce n'est pas le manque 
d'hypocrisie qui est reproché directement à la France. 
Cela, c'est la cause, la cause profonde, inaperçue de la 
plupart des gens. L'effet qui en résulte, l'apparence qui 
frappe, c'est l'immoralité. La France est immorale. Elle 
est même, en vertu de la proposition antécédente, le seul 
pays foncièrement immoral qui soit au monde. Or, vous 
savez, mademoiselle, et vous aussi, messieurs, qui m'écou- 
tez et voulez bien vous intéresser à mon raisonnement, 
vous savez combien l'imputation d'immoralité est acca- 
blante, particulièrement dans les pays anglo-saxons, qui 
ont élevé le puritanisme, le cant et la Sainte-Bible à la 
hauteur du sacro-saint mercantilisme lui-même. La France 
pécheresse, pour ces pharisiens, n'est pas digne d'être 
grande. Elle a beau être héroïque, généreuse, intelligente, 
inventrice, artiste... surtout artiste!... elle est perdue de 
réputation et doit in œternum porter le poids de son péché. 



LE BOUCHER DE VERDUN 325 

Sentez-vous combien il serait immoral, scandaleux que 
la France reçût le prix de son courage, de son sacrifice, 
de ses souffrances et de sa victoire?... 

Juliette ouvrait de grands yeux profondément étonnés, 
tandis que les rires éclataient de plus belle, chacun étant 
extrêmement amusé par l'esprit brillant et paradoxal du 
caustique aide de camp. Flatté de son succès, le baron 
s'animait : 

— Nous, au contraire, nous autres Allemands, notre 
réputation est intacte. Nous sommes un peuple moral, et 
nous le resterons, quoi que nous fassions. Nous avons 
beau nous conduire comme des brigands, voler, piller, 
brûler, massacrer, couvrir des provinces entières de ruines 
et de dévastation, étaler partout nos vices, nos brutalités 
et notre crapuleuse débauche, violer nos engagements les 
plus sacrés comme nous violons les femmes et les enfants, 
déployer sans vergogne notre incommensurable orgueil, 
notre appétit de lucre, notre avidité démesurée et notre 
colossale goujaterie, rien ne prévaudra contre notre vieille, 
solide et indestructible réputation de moralité. Nous 
sommes tabou sur ce terrain. C'est en nous qu'on aura 
confiance, en notre honnêteté, en notre loyauté, en notre 
conscience, en notre amour du travail et de l'ordre, en 
notre capacité intellectuelle et technique, en nos vertus 
familiales et civiles. C'est nous qu'on aidera, nous qu'on 
soutiendra, nous qui exciterons la commisération et la 
sympathie, nous qu'on voudra relever et restaurer, au 
risque de nouvelles conflagrations, nous qu'on ressuscitera. 

— Deulschland iïber ailes! mugit le prince de 
Schaumbourg- Lippe. 

— Défense de parler allemand! menaça en riant le 
Kronprinz. 



326 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Mais comment voulez-vous dire cela en français, 
mon neveu? C'est intraduisible. 

— En effet, accorda Willy. Alors ne le dites pas!... 
D'autant plus que vous êtes vous-même, mon oncle, au- 
dessous de tout! s'esclaffa-t-il, tandis que le vieux sei- 
gneur s'effondrait dans les bras mous de von Iena en 
jurant et en expectorant un jet de vinasse. 

— Ce qu'il y a d'admirable, reprenait le baron de 
plus en plus en verve, c'est que cette réputation d'immo- 
ralité que s'est acquise la France est parfaitement usur- 
pée. Non seulement, mademoiselle, je pense que votre 
pays n'est pas un pays immoral, mais je tiens pour assuré 
que c'est actuellement le pays le plus moral qui existe, 
dans les actes et les faits, sinon dans les paroles et les 
gestes. Il n'y a pas de contrées où les femmes soient 
plus fidèles, la population plus laborieuse, où il y ait 
moins de corruption dans l'administration et de licence 
dans les mœurs... 

— Ça, par exemple!... s'élevèrent des voix. 

— Mais si, messieurs, je sais ce que je dis. Ce qui 
vous trompe, ce qui trompe surtout ces balourds d'An- 
glais, c'est précisément l'absence de toute hypocrisie que 
je relevais à l'instant, de toute pudeur même, si vous 
voulez, chez les Français. Ils ne savent pas comme nous, 
comme les Anglais, dissimuler leurs tares. Ils les dé- 
couvrent plutôt commme à plaisir, avec une exagération 
comique, comme pour se donner la maligne satisfaction 
d'en faire la critique. L'art, la littérature, en France, 
sont en grande partie consacrés à cette critique des 
mœurs, qui sont en même temps les mœurs mêmes de 
l'homme. En cela consiste justement l'intérêt, la valeur 
de la littérature française : elle est humaine. Mais de 



LE BOUCHER DE VERDUN 327 

là à conclure, comme nous le faisons trop volontiers, 
aue ces mœurs, censurées par la satire, ridiculisées par 
l'ironie, soient les mœurs nationales de la France, il y 
a un abîme. J'irai plus loin : je dirai même qu'elles 
sont exceptionnelles chez le Français, du moins au degré 
aigu où il aime à les représenter. Sans doute il en 
possède lui aussi des spécimens caractérisés, mais beau- 
coup moins certainement qu'il n'y en a partout ailleurs. 
La différence, c'est qu'il les cloue publiquement au 
pilori, tandis que nous jetons pudiquement sur eux le 
manteau des fils de Noé. Ajoutez-y que le Français 
s'amuse prodigieusement du spectacle des turpitudes 
humaines, dont il fait ses délices et sa distraction favo- 
rite, alors que, nous contentant de les pratiquer, nous en 
écartons scrupuleusement nos regards, nous feignons de les 
ignorer, nous les voilons. Pour ne prendre qu'un exemple, 
voyez l'adultère, qui fait le sujet de milliers de romans 
français et de milliers de pièces de théâtre. Eh bien, je 
mets en fait qu'il n'y a peut-être pas, en France, une 
femme sur dix qui, dans la réalité, trompe son mari. Je 
déclare qu'il y en a cinq en Allemagne, et je dis qu'en... 
Paphlagonie, du moins dans les classes les plus élevées 
de la société, il y en a neuf. 

Une huée de lazzis couvrit la voix de l'orateur. Quand 
ils furent un peu apaisés, on entendit la voix vrillante du 
Kronprinz, devenu soudain et momentanément très sérieux, 
qui, supputant le nombre et la proportion de ses conquêtes 
et de ses tentatives dans tous les pays, décidait : 

— Parfaitement exact, cher ami... Seulement je 
trouve que vous êtes modeste pour les Allemandes. 

— Ce que je voulais dire, reprit von Werthau, c'est 
qu'e* Fraa«« ©a ne s'intéresse qu'à cette unique femme 



328 LE BOUCHER DE VERDUN 

sur dix, tandis qu'en... Paphlagonie, on prétend ne 
s'occuper que de la seule qui reste. 
Mais des interruptions repartaient : 

— L'orgie des boulevards!... Les restaurants de 
nuit!... les bars!... les tripots!... les maisons de passe!... 

Le prince de Schaumbourg-Lippe fit un énorme effort 
pour se soulever, tendit un bras zigzaguant en manière 
de protestation et jeta dans un hoquet plantureux : 

— La tournée des grands-ducs!... 

— Oui, je sais, je sais... « la grande Babylone »!... 
Mais, messieurs, répliqua le baron von Werthau, vous 
êtes-vous promenés comme moi dans tous ces dessous 
parisiens?... Eh bien, vous aurez pu constater, comme 
je l'ai fait, qu'ils ne sont fréquentés presque exclusive- 
ment que par des étrangers. Vous y rencontrez des Alle- 
mands, des Autrichiens, des Hongrois, des Russes, des 
Hollandais, des Suisses, des Américains, des Turcs, des 
Japonais, des Chinois, des nègres et un très grand 
nombre d'Anglais. Pas un Français. Et si, par hasard, 
vous en trouvez un, regardez son nez : vous pouvez 
parier mille contre un que c'est un Juif. 

Ce dernier trait souleva, comme de juste, une vive 
hilarité, redoublée par la remarque du major von Millier 
que c'était donc à Paris comme à Berlin! 

— Et voilà, termina von Werthau, la grande immo- 
ralité de la France, le déficit majeur qui lui fera perdre 
la guerre, dût-elle même la gagner. Nous sommes 
quelques-uns en Allemagne à savoir la vérité, à juger 
que la France est, moralement, la plus saine des nations, 
ou, si vous préférez, la moins pourrie... Nous sommes 
quelques-uns à le penser, et Son Altesse Impériale, j'en 
suis sûr, partage mon sentiment... 



LE BOUCHER DE VERDUN 329 

— Je le partage entièrement, fit le Kronprinz. Von 
Werthau, vous ne dites que la vérité. 

— Nous savons que si la France est peut-être une 
nation en décadence, c'est pour d'autres causes, dont la 
discussion nous mènerait jusqu'à demain, et qui n'ont 
rien à voir avec l'immoralité. Mais cette vérité, nous nous 
gardons de la proclamer. Nous entretenons, au contraire, 
soigneusement la calomnie, car cette calomnie nous 
est merveilleusement profitable. Elle nous garantit contre 
les risques de guerre et nous sert de contre-assurance. 
Nous sommes, à sa faveur, dans la situation d'un joueur 
qui peut tout gagner et qui ne peut rien perdre. Vous le 
voyez, mademoiselle, la partie n'est pas égale. Si nous 
l'emportons, comme c'est certain, nous vous conquerrons 
jusqu'à la Loire, nous prendrons vos colonies, nous rui- 
nerons votre industrie et nous vous asservirons pendant 
un siècle sous le fardeau d'une dette écrasante. Vous 
n'existerez plus. Si, selon votre supposition invraisem- 
blable, nous sommes battus, la partie est nulle, nous 
recouvrons notre mise et nous redevenons en peu de temps 
ce que nous étions auparavant, avec l'appui, la bienveil- 
lance et la complicité du monde. 

— Eh bien, mademoiselle, s'écria Herr Krause, vous 
voilà bien arrangée! 

Juliette se leva, prit son verre, alla le heurter contre 
celui du baron von Werthau et dit simplement, toute pâle : 

— La Grèce est morte, monsieur, pour les mêmes 
raisons que vous venez de dire. La Grèce vivra éter- 
nellement. 

Le baron s'inclina, but, puis, baisant la main de la 
jeune Française, répondit : 

— Et Rome aucsi. 



330 LE BOUCHER DE VERDUN 

A ce moment, une estafette de l'Etat-major du géné- 
ral Schmidt von Knobelsdorf entra dans la salle, s'avança 
vers son Altesse Impériale le Kronprinz, en saluant rapi- 
dement, et lui remit un pli. Après l'avoir décacheté et lu, 
le Kronprinz poussa un glapissement de joie, bondit sur 
la table au milieu des coupes renversées et des tasses cul- 
butées, et cria en agitant son papier comme un petit dra- 
peau : 

— Messieurs, une grande, une magnifique nouvelle... 
Messieurs, une grandissime nouvelle!... Le fort de Vaux 
est prisl 

Instantanément, ce fut une hurlée formidable, une 
trombe de hourras étourdissants, de « hoch », de vivat3 
forcenés, de corps acrobatiques sautants et délirants, de 
jambes cabriolantes, de bras tournoyants, de bouteilles 
tambourinantes, de verres projetés contre les parois. 

— Vaux gefallen!... Vaux gefallen!... entendait-on 
de toutes parts. 

D'une chaloupée, se ruant au piano, von Kubitz y 
déchaînait, de toute la virilité dont il était capable, une 
Wacht am Rhein tintamarresque, enguirlandée d'arpèges 
ébouriffants. Apoplectiques et vautrés, Schaumbourg- 
Lippe et von Iena évacuaient, comme de gros glouglous, 
des barytonnements de triomphe. 

De proche en proche, avec la rapidité de la poudre 
enflammée, la nouvelle se propageait, faisait f-mgasse, 
éclatait de tous côtés à la fois, remplissant le casino d'un 
déferlement joyeux de clameurs, s'engouffrant de salle en 
salle, battant le premier étage, débordant sur le parc où 
elle allait gronder jusqu'au lointain des pelouses. 

— Vaux gefallen!... Vaux gefallen!... 

On accourait, on »'#mpr «était auteur <U S*q Al tasse 



LE BOUCHER DE VERDUN 331 

Impériale, on l'ovationnait, on l'acclamait frénétique- 
ment, les femmes lui embrassaient les genoux ou se 
jetaient à son cou. 

— Vaux gefallenf... Hurra Kronprinz!... 

Juliette était complètement oubliée. Je la cherchai des 
yeux. Je la découvris dans le rideau d'une des fenêtres 
donnant sur le parc. Elîe pleurait. 

Pour fêter dignement la chute du fort de Vaux, assiégé 
à grandes pertes d'hommes depuis trois mois, le Kron- 
prinz commanda un punch monstre à servir sur le terre- 
plein du parc. On apporta un vaste chaudron à moitié 
rempli d'une forte infusion où trempaient des citrons; on 
y déversa une caisse de sucre et l'on y vida une cinquan- 
taine de bouteilles de rhum. Bientôt, une énorme flamme 
bleue monta en chevelure de comète marier ses corusca- 
ticns flottantes aux incandescences rouges des lanternes 
vénitiennes et aux diffusions d'une belle lune sereine 
répandant sa clarté blanche sur la vallée de la Meuse. Le 
plus grand enthousiasme régnait. 

Tout à coup, plusieurs détonations retentirent. Nous 
crûmes d'aJbord qu'on tirait le canon pour célébrer l'heu- 
reux événement. Mais presque aussitôt une inquiétude 
courut, qu'accrurent jusqu'à l'angoisse une série de nou- 
velles déchaiges. Elles paraissaient provenir des parages 
des casernes Chanzy et, plus près, du coté du Château, 
où se trouvaient des batteries anti-aériennes. Des voix 
étranglées crièrent sinistrement : 

— Die Fliegerl... die Flieger!... Les avions!... les 
avions!... 

En même temps, d'autres détonations toutes différentes, 
plus brisantes, plus aiguës, déchirantes, se mirent à écla- 
ter à un« certaine distance, s* rapprochant rapidement. 



332 LE BOUCHER DE VERDUN 

Un ululement de sirène fendit la nuit. L'électricité s'étei- 
gnit brusquement. 

— Franzœsische Flieger!... Les avions français!... 
Ah! les canailles! les bandits! les assassins!... 

Une panique épouvantable s'emparait de la foule. Des 
ombres gesticulantes couraient, tourbillonnaient. Les 
femmes hurlaient. Des bras hystériques happaient des 
lanternes vénitiennes pour les étouffer. Un moteur proche 
ronfla et un de nos appareils de chasse s'enleva oblique- 
ment comme un gros hibou de derrière les arbres, occul- 
tant un instant de sa grande aile sombre le disque 
argenté de la lune. L'escadrille ennemie était invisible 
noyée dans l'éther lumineux. 

... Pan!... pan!... boum!... rraoum!... 

Tout tremblant, agité d'une sorte de danse de Saint- 
Guy, les mandibules claquantes, décomposé et verdâtre 
dans le halo du punch, le Kronprinz semblait en proie 
à une peur incoercible. 

— Mon auto, nom de Dieu! bégayait-il. Vite, au 
Château!... 

Le capitaine d'aviation Siebringhaus, chargé de sa 
sécurité, lui criait : 

— Vous n'avez pas le temps, Altesse Impériale, les 
avions sont là!... Je vous assure, Altesse Impériale, que 
les caves sont ici aussi bonnes qu'au Château... Je vous 
les garantis... 

... Paoum!... paoum!... rapataprraoum!... 

Un écroulement se produisit dans la ville. Des flammes 
jaillirent. Une galopade de gosses passa, comme un tor- 
nado de sabots, dans la rue Krause. 

— Ohé! Gugusse!... 

Tout le monde se bousculait pour gagner les caves. On 



LE BOUCHER DE VERDUN 333 

y transportait des femmes évanouies. Le prince de 
Schaumbourg-Lippe et von lena y furent roulés comme 
des tonneaux. Gugusse y disparut, semblable à un poli- 
chinelle qui s'abîme dans les dessous d'un théâtre-gui- 
gnol. 

En deux minutes mortelles, le parc et la maison 
s'étaient vidés. Il semblait que toute la région du casino 
fût maintenant encerclée. Les explosions, les éclatements 
se succédaient à droite, à gauche, imprévisibles, effroya- 
bles... Prroum!... pataprroum!... Un arbre se fracassa. 
Le fer et la mitraille giclaient de toutes parts. Une 
fulguration éblouissante frappa le tennis du Kronprinz... 
Karakakrraum!... 

Où était Juliette?... 

Au moment où j'allais me mettre moi-même à l'abri, 
je l'aperçus avec effarement qui était demeurée droite 
et seule au milieu du terre-plein, les mains sur la poitrine, 
la tête immobile et levée. Je m'élançai vers elle: 

— Au nom du ciel, Juliette!... Votre vie est en 
danger!... 

— Ma vie ne signifie rien!... Il importe peu de 
mourir... 

— Juliette, je vous en supplie, venez... 

— Non. 

— Alors, je reste avec vous. 

— Comme il vous plaira. 

Soudain, à mon inexprimable horreur, je vis, à un sou- 
pirail de la cave, la face infâme du policier Klein qui 
considérait fixement la jeune Française de ses yeux 
d'hyène, tandis que sur la robe blanche aux reflets roses, 
dressée dans la nuit lunaire comme un fantôme, le punch 
qui finissait de flamber jetait ses dernières lueurs. 



IV 



Le lendemain, à peine remis de ses émotions de la 
nuit, le Kronprinz reçut dans les bureaux de l'Etat-Major 
le chef de bataillon Raynal, commandant du fort de 
Vaux. Son Altesse Impériale daigna remettre au vaincu, 
en témoignage d'admiration pour la bravoure de sa 
défense, une épée d'officier français trouvée dans le 
butin. Après quoi, et convenablement congratulé, le 
valeureux commandant fut envoyé en captivité en Alle- 
magne. 

Sortie indemne de sa folle équipée, Juliette était ren- 
trée seule à Dun, dans une voiture du prince. Je me sen- 
tais de plus en plus désemparé par sa conduite étrange 
et je commençais à me demander, sérieusement alarmé, 
si la perfide ne s'était pas tout simplement servie de moi 
pour approcher Son Altesse Impériale. Assurée désor- 
mais de devenir, quand elle le voudrait, sa maîtresse, 
Juliette n'avait plus de raison pour ménager l'entourage 
du prince, surtout au degré infime où je me trouvais. 
S'était-elle jouée de mon amour et de ma naïveté? Elle 
ne manifestait plus à mon endroit qu'une froideur décon- 
certante qui même s'aggravait, me semblait-il, d'une 
nuance à peine dissimulée de mépris. Me fallait-il renon- 
cer à l'espoir de la reconquérir jamais? Cette idée m'était 
insupportable et me remplissait souvent d'une sombre 



LC B«V«HtR »£ V1RSUN M3 

épouvante. Juliette! Juliette!... Et pourtant je l'avais 
eue!... Quelle comédienne!... 

Je l'avais eue!... Et je ne l'aurais plus?... C'était 
impossible!... Je n'avais couché avec elle que trois fois... 
trois seules fois... à peine le temps de goûter la saveur 
inouïe de son corps adorable, au souvenir duquel je me 
pâmais douloureusement... à peine assez pour en avoir 
connu jusqu'au fond l'étourdissante ivresse, mais suffi- 
samment pour avoir son venin brûlant dans le sang, pour 
être empoisonné d'elle pour la vie... Et voilà qu'un autre 
que moi allait posséder le corps paradisiaque de Juliette... 
un autre que moi baiserait cette gorge affolante, pétrirait 
ces seins, boirait ces lèvres, noierait ses mains dans ces 
cheveux... un autre que moi jouirait jusqu'au délire de 
cette chair et raidirait son spasme dans cette féminité 
merveilleuse!... A cette pensée, je devenais fou, mon 
coeur s'arrêtait et ma salive séchait. Une angoisse indi- 
cible déchirait mes nerfs et tordait mon cerveau. Prome- 
theus sur son rocher, le foie dévoré par un oiseau tenace, 
me semblait une image trop faible du supplice que 
j'endurais. 

Und rvas mm?... Le sentiment de mon impuissance 
me remplissait de rage. Où était le temps où, à ma 
merci, j'aurais pu la menacer, la dompter, la violer, la 
cloîtrer chez moi comme une prisonnière et l'asservir 
comme une captive? C'était fini. C'était elle, au con- 
traire, qui me tenait dans sa main, elle qui, d'un mot, 
d'un désir, d'un caprice, pouvait décider de ma destinée 
et briser ma carrière, elle qui, d'un signe, pouvait m'en- 
voyer à la mort. 

J'épiais comme un misérable l'heure de la catas- 
trophe. Serait-ce pour aujourd'hui? pour demain? Je 



336 LE BOUCHER DE VERDUN 

maudissais ma sottise et ma fatuité. Dans mon infortune, 
j'en venais à regretter de ne pas être un de ces brillants 
drôles, dont l'histoire des cours est pleine, qui s'entendent 
à asseoir leur faveur auprès des princes en servant leur 
libertinage, tout en partageant leurs plaisirs. J'eusse sou- 
haité avoir l'âme d'un maquereau. Hélas! je n'étais que 
le premier-lieutenant de réserve Wilfrid Hering, fils du 
conseiller de commerce Hering, fiancé de la belle Doro- 
théa von Treutlingen, honnête bourgeois allemand, tout 
ébloui encore d'avoir été admis, par le concours bizarre 
des circonstances, dans l'intimité du Kronprinz de Prusse 
et d'avoir couché trois fois avec une actrice française. 
J'étais incapable de profiter d'une situation exception- 
nelle, que tout autre m'eût enviée, pour m'élever au faîte 
des honneurs et, tout en conservant ma maîtresse, faire 
d'elle l'instrument de sa fortune. Il eût fallu pour cela 
des facultés de brigue, d'astuce et une aptitude au 
cynisme que je ne possédais pas. Il m'eût fallu surtout 
dominer Juliette, la tenir sous ma dépendance, la plier 
au service docile de ma chance et de mes intérêts; il 
m'eût fallu encore me dominer moi-même, vaincre le 
néfaste absolutisme de ma passion, apprendre à consentir 
aux contingences de la vie les sacrifices appropriés aux 
avantages que la sagesse, la fourbe ou le hasard mettent 
à même d'en tirer. 

Or, loin de dominer Juliette, je la sentais qui m'échap- 
pait complètement. J'étais tout uniment mis de côté. 
Avec plus de détresse encore que d'humiliation, je me 
sentais écarté non pas même comme un obstacle ou une 
gêne, mais comme un fétu, une brindille, une poussière. 
Je n'étais rien, plus rien pour elle, vraiment rien. Peur 



LE BOUCHER DE VERDUN 337 

tout dire, elle ne m'aimait plus, si jamais elle m'avait 
aimé; elle ne m'aimait pas. Je n'osais encore m'avouer 
cette terrible réalité, je m'insurgeais de tout mon aveu- 
glement contre l'évidence, mais le poids de mon anéan- 
tissement ne m'en écrasait pas moins. Juliette n'était plus 
à moi. 

Je n'étais pas retourné à Dun depuis qu'elle m'avait 
refusé l'accès de sa maison. Je n'avais même plus le 
prétexte d'aller l'y prendre pour l'amener à Stenay, car 
elle disposait maintenant d'une automobile, quand ce 
n'était pas le prince lui-même qui allait la chercher ou la 
reconduire. Je m'y rendis pourtant, quelques jours après 
le fameux dîner, avide d'avoir avec Juliette une expli- 
cation; qu'il m'était impossible de solliciter d'elle dans 
la dissipation turbulente et mondaine du casino. 

Ah! cette maison de Dun, que d'heures enchanteresses 
j'y avais connues! J'en refranchis le seuil avec une mélan- 
colie extrême. Je trouvai les Lormeau dans leur salle à 
manger, transformée, confortable et luisante de propreté. 
Les deux vieillards paraissaient très émus quand ils me 
reçurent. Sur la table étaient étalés plusieurs numéros de 
la Gazette des Ardennes. 

— Ah! monsieur, me dit M m * Lormeau, les yeux bril- 
lants de larmes, Pierre est retrouvé!... 

- — Pierre? dis-je. Pierre Lormeau, votre fils? 

— Notre fils, dit-elle, la voix mouillée. 

— Notre fils Pierre, répéta le vieux Lormeau, la 
barbiche trmblotante. 

Ils me montrèrent un numéro de la Gazette des 
Ardennes sur lequel vacillèrent leurs doigts flétris. Ce 
journal publiait depuis quelque temps des listes de pn- 
seafli^.rs de guerre français en AJlsmagne, et, par cette 

2e 



338 LE BOUCHER DE VERDUN 

habile manœuvre, avait réussi à augmenter considérable- 
ment son tirage et à répandre jusque dans les moindres 
demeures des régions occupées sa propagande dépri- 
mante. Le nom de Pierre Lormeau, maréchal des logis 
au 21 e dragons, figurait dans une liste du camp de Wit- 
tenberg, province de Saxe. C'était un des camps du 
féroce général von Z... 

— C'est lui, c'est bien lui, larmoyait M m * Lormeau. 
Oh! monsieur, si vous pouviez nous faire avoir de ses 
nouvelles!... Maintenant qu'il est retrouvé, qu'on sait 
où il est, nous pourrions peut-être lui écrire, lui envoyer 
des colis... Il doit être bien malheureux!... 

— Je m'en occuperai, dis-je, bien que toutes relations 
entre les prisonniers de guerre et les régions occupées 
soient strictement interdites. 

— Oh! monsieur, fit alors le père Lormeau en me 
prenant la main, si vous faites cela, et quoique vous soyez 
un Allemand, nous vous bénirons. 

Au même moment, Juliette survint. Elle eut un mouve- 
ment d'humeur en m'apercevant, mouvement qui s'accen- 
tua encore quand elle me vit plongé dans la Gazelle des 
At dermes avec son oncle et sa tante. 

— Je voudrais vous parler, dis-je. Je suis venu pour 
cela. 

— Soit, fit-elle, avec une sorte de résignation inso- 
lente. Si vous le voulez bien, nous passerons chez vous. 

Je ne demandais que cela : me trouver un instant 
seul à seule avec elle. 

Je revis ma chambre telle que je l'avais laissée; il y 
avait seulement un peu de poussière sur les meubles. 
Nous restâmes debout. Ce fut elle qui parla la première. 

— Je vous prierai, me dit-elle sèchement, de ne pas 



LE BOUCHER DE VERDUN 339 

vous occuper de mon cousin, le maréchal des logis Pierre 
Lormeau. Je me charge de cette affaire, qui ne vous 
regarde pas. 

— C'est juste, vous êtes maintenant toute-puissante, et 
votre intervention vaudra mieux que la mienne, répli- 
quai-je amèrement. 

— Ne reparlez jamais de Pierre Lormeau, je vous 
le défends, jeta-t-elle agressive. 

Je me rappelai avoir eu autrefois l'impression qu'elle 
aimait peut-être Pierre Lormeau. Ce n'avait été qu'une 
rapide et fugitive conjecture, à laquelle j'avais attaché 
d'autant moins d'intérêt que je ne connaissais alors 
Juliette que par l'aspect peu séduisant sous lequel elle 
m'était .apparue tout d'abord. Depuis, j'avais complète- 
ment perdu de vue ce personnage absent et lointain. Mais 
Pierre Lormeau ne me préoccupait pas. Pierre Lormeau 
n'était pas dangereux. Pierre Lormeau n'avait pas empê- 
ché Juliette de devenir ma maîtresse. Et cette subite évo- 
cation, dans ces nouvelles circonstances, était incapable 
de me distraire de l'obsession où j'étais que, si Juliette 
ne m'aimait plus, après s'être donnée à moi, c'est qu'elle 
aimait le Kronprinz, ou que, si elle ne l'a'mait pas, elle 
était si heureuse d'avoir été distinguée par lui que sa 
félicité équivalait à de l'amour. 

— Juliette!... balbutai-je extrêmement troublé et en 
essayant de lui prendre la main. 

— Oh! non, fit-elle, je vous en supplie, pas de 
scène! Vous avez eu de moi ce que vous désiriez : c'est 
fini. 

— Juliette ne prononcez pas de pareilles paroles, 
vous me fendez le cœur!... 

— Je n'ai rien à ajouter, dit-elle froidement. Adieu. 



340 LE BOUCHER DE VERDUN 

Elle me tendit la main. 

Mais je reculai. Je venais de voir briller à cette main 
une bague. 

— Qui vous a donné ce bijou? m'écriai-je fou de 
jalousie. 

Elle me regarda sourit perfidement et dit : 

— Le Kronprinz. 

— Vous l'aimez!... proférai-je d'une voix étranglée. 
Il se passa alors une chose invraisemblable. Prise, à 

mon exclamation, d'un rire inextinguible, Juliette se 
laissa choir sans force sur un siège, secouée de longs 
éclats d'une gaîté extraordinaire. 

Je la regardais stupide, ne parvenant pas à com- 
prendre ce qui l'amusait pareillement. 

— Non!... non!... non!... c'est trop drôle! se pâmait- 
elle. Non!... ce que vous me faites rire, mon cher!... 

— Je ne vois pas... fis- je, déconcerté et un peu vexé. 

— Vous ne voyez pas?... Eh bien, ne voyez pas! 
Cela m'est tout à fait égal!... Cela n'empêche pas que 
c'est extrêmement comique!... 

Son accès d'hilarité reprit de plus belle. 

— Mais enfin, dis-je, cette bague... 

— Eh bien, oui, c'est lui qui me l'a offerte, lui, le 
Kronprinz ! 

— Juliette! fis-je sur un ton absurde de reproche, com- 
ment avez-vous pu accepter ce cadeau?... Vous qui 
n'avez jamais rien voulu recevoir de moi ! 

— C'est vrai, dit-elle en redevenant sérieuse, je n'ai 
encore jamais rien reçu de vous... Eh bien, si vous vou- 
lez vous me donnerez aussi quelque chose. 

— Quoi? 



LE BOUCHER DE VBRSUN 341 

— Quelque chose dont j'ai envie et qui me fera le 
plus grand plaisir. 

— Quoi donc? 

— Un revolver. 

— Un revolver? fis-je surpris et un peu effrayé. 

— Cela vous éionne? dit-elle. Il n'y a pourtant rien 
dans ce désir que de bien naturel. Depuis que vous n'êtes 
plus ici, je ne me sens pas en sécurité... 

— ïl ne tient qu'à vous... 

— Oh! non, cela n'est pas en question. D'ailleurs, 
habiteriez-vous encore la maison que vous n'y seriez pas 
toujours. Je suis seule, avec mon vieil oncle et ma pauvre 
tante. Il n'y a pas d'armes dans la maison. La contrée est 
infestée de rôdeurs et de pillards. Or, grâce à vous, il y 
a maintenant ici beaucoup à piller. On le sait. C'est ten- 
tant. Un coup de main, un cambriolage est vite fait. 

— On pour v ait vous donner une garde. 

— En effet, mais il y a autre chose. Depuis que je 
circule, si je puis dire, à visage découvert, on me regarda 
beaucoup. J'ai peur, je vous l'avoue... 

— On n'oserait pas! m'écriai-je. 

— Qu'en savez- vous? Je crois, moi, qu'on oserait. 
Pas tout le monde, évidemment. Mais il y a des risque- 
tout et des fous partout. Le pays est plein d'hommes en 
cantonnement. Il en passe chaque jour, chaque nuit des 
milliers sur la route. On les entend jurer, brailler, heurter 
aux contrevents. Il y a là des têtes... des têtes épouvan- 
tables, de véritables têtes de bandits de grands chemins... 

— Oui, dis-je, vous avez peut-être raison. On ne 
sait pas ce qui peut arriver, et puisque la possession d'une 
arme vous rassurerait, c'est là l'important. Je vais vous 
remettre un revolver» 



342 LE BOUCHER DE VERDUN 

Outre mon browning d'officier, je portais habituelle- 
ment sur moi un pistolet de poche de fabrication fran- 
çaise, arme excellente, de forme plate, très sûre, à répé- 
tition semi-automatique et à tir très rapide. La poignée 
en était ciselée et damasquinée, avec des incrustations 
d'or. Je le lui tendis dans la gaine de peau grise qui le 
contenait. 

— Oh! c'est ravissant, s'écria-t-elle en le tirant de 
son étui. C'est un véritable bijou! 

— Et une pièce de précision. Avec cela, vous pouvez 
tuer un homme à trente pas comme à bout portant. 

— Vous allez m'apprendre à m'en servir. 

— Quand vous voudrez. 

— Tout de suite. 

Nous passâmes au jardin. Je lui montrai le maniement 
du bijou. Je le déchargeai et le rechargeai devant elle. Je 
lui en appris la manœuvre peu compliquée, la mise du 
levier sur la « sûreté » pour charger, puis sur le « feu » 
pour tirer, la prise de la poignée entre le pouce et 
les deux premiers doigts, la pression de la paume sur 
la culasse pour le départ du coup et son relâchement pour 
l'introduction automatique dans le canon de la cartouche 
suivante. Je tirai moi-même les cinq balles du magasin. 
Puis je lui remis ce que j'avais sur moi de munitions de 
cette arme, une boîte de vingt-cinq cartouches à balle 
blindée de 8 mm., chargées à poudre sans fumée. Sur 
mes indications, elle tira un dizaine de balles, les der- 
nières assez adroitement et qu'elle plaça fort exactement 
dans un tronc d'arbre. 

— Et si jamais quelqu'un vous attaque, lui recom- 
mandai-je, n'hésitez pas, surtout si c'est un soldat! 



LE BOUCHER DE VERDUN 343 

Au bout d'une demi-heure, Juliette déclara qu'elle en 
savait assez. Elle était enchantée. 

— Quand vous aurez épuisé votre provision de muni- 
tions, je vous en fournirai d'autres, lui dis-je. Mais 
j'espère que vous n'aurez pas à en faire usage. 

Elle me remercia vivement. 

— Pour vous récompenser, me dit-elle, je vous pren- 
drai demain pour partenaire au tennis de Son Altesse 
Impériale. 



Je rentrai rasséréné à Stenay. Si je n'avais pas réussi 
dans ma tentative de rapprochement et si je n'avais en 
réalité obtenu aucune explication de la conduite de 
Juliette à mon égard, ma visite m'avait du moins rassuré 
sur les sentiments que je prêtais à ma maîtresse 1 à 
l'endroit de mon impérial rival. Ces sentiments n'étaient 
point tels que je les supposais, et si Juliette allait certai- 
nement et de son plein gré tomber dans les bras du 
Kronprinz, ce n'était ni par amour, ni par inclination, 
mais peut-être par fantaisie et plus probablement par 
ambition. Dans ma débâcle morale, j'en étais presque 
à respirer de soulagement à cette pensée. Tout n'était 
donc pas perdu, comme j'avais pu le croire. Une lueur 
d'espoir renaissait dans mon cœur ulcéré. La passion du 
Kronprinz ne serait pas éternelle et, pour extraordinaire- 
ment épris qu'il fût cette fois, son naturel volage finirait 
par reprendre le dessus. Peut-être alors pourrais-je... 
pcurrais-je de nouveau... 

Hélas! je n'étais pas au bout de mes mésaventures. 

Le lendemain, après la partie de tennis, où Son Altesse 



344 LE BOUfcHRR BE VÏR»UN 

Impériale no me fit pas trop grise mine, le baron von 
Werthau me prit à part pour me dire : 

— Mon cher, j'ai à vous apprendre une ncuvelle peu 
agréable : c'est que vous allez être très probablement ren- 
voyé au front. Willy n'aime pas vous voir rôder à Ste- 
nay. Il s'imagine que c'est votre présence qui retient 
M lle Rossignol de franchir le Rubicon avec lui. 

— Soit, dis-je en m'efforçant de recevoir dignement 
ce nouveau coup du sort; je suis au service de Sa Majesté 
l'Empereur et j'irai faire mon devoir où l'on m'enverra. 

Von Werthau me serra silencieusement la main. 

Deux jours après, je recevais, en effet, l'ordre d'aller 
me mettre à la disposition du général von Lochow. 

Il n'était bruit, comme bien on pense, à Stenay, que 
de la nouvelle toquade du prince. Aussi ne fus-je pas 
étonné, la veille même de mon départ et ccmme je dînais 
pour la dernière fois au casino, de surprendre ce frag- 
ment de dialogue : 

— ...Et ce qu'il y a de plus fort, c'est qu'elle cou- 
chera au Château. 

— Ce n'est pas possible!... Blanche Desserey elle- 
même n'y a jamais couché! 

— C'est comme je vous le dis. On a vu apporter 
aujourd'hui une malle de Dun... D'ailleurs, il n'y a per- 
sonne au Château, en ce moment, que le vieux prince de 
Schaumbourg-Lippe... Le général est parti pour le 
Grand Quartier, à Mézières. 

— Eh bien, c'est du propre!... Si jamais l'Empereur 
l'apprend, il entrera dans une belle colère!... 

Le général von Lochow exerçait depuis trois mois le 
commandement des opérations sur la rive droite, où il 



le eejc-weR »e vhwun 345 

avait succédé au général von Mudra. J'allai me mettre 
à ses ordres à son Quartier de Nouillonpont, près de 
Spincourt. Il m'envoya au Kommando du Groupe d'at- 
taque de l'Est, à Damvillers. Je revenais ainsi dans la 
région où je me trouvais lors de la grande offensive de 
février contre Verdun. 

Le coûteux enlèvement du fort de Vaux avait galva- 
nisé l'ardeur belliqueuse de l'armée. Après les énormes 
sacrifices déjà consentis, aucune hécatombe nouvelle ne 
devait sembler trop chère pour venir enfin à bout de cette 
infernale entreprise. Maintenant qu'était tombé le second 
pilier de la défense fortifiée de la place maudite, l'espoir 
reprenait plus farouche et plus violent d'en abattre les 
derniers bastions. On s'acharnait sur Thiaumont, sur le 
bois de Nawé, sur le ravin de la Dame, sur le bois de 
la Caillette, sur Fleury; on s'infiltrait dans le bois Fumin, 
dans le bois de Vaux-Chapitre, dans le bois de la Lau- 
fée; il fallait arriver à la côte de Froide-Terre, empor- 
ter les forts de Souville et de Tavannes, pour frapper 
ensuite la forteresse au cœur. Rivure de cet éventail 
de mort, Douaumont solidement tenu en notre main, en 
dominait de sa crête osseuse les branches macabres. 
Le sang dégoulinait de tous les interstices et de toutes 
les rainures. Brûlée d'obus, la terre tremblante semblait 
n'en boire jamais assez pour étancher sa fièvre. Chaque 
motte recelait un débris humain cent fois retourné. Le 
roc à nu affleurait partout comme l'ossement, le brasier 
consumait le charnier et la couche de la mitraille se 
mêlait à la couche de cendre. D'une rive à l'autre, le 
monstrueux étal, qui sans cesse se lavait et se relavait de 
flammes, avait déjà vu immoler plus de quatre cent mille 
des nôtres. Les Français devaient en avoir sacrifié 



346 LE BOUCHER DE VERDUN 

presque autant. Huit cent mille victimes avaient répandu 
leurs entrailles sur l'autel fumant de Verdun. 

Et pendant ce temps-là, le joyeux boucher, dans sa 
Capoue délicieuse de Stenay, jouait au tennis, montait 
ses chevaux de luxe, conduisait ses automobiles, prome- 
nait ses chiens, baisait ses maîtresses, menait le plus 
allègrement du monde sa vie de plaisir, fuyant le con- 
tact brutal de l'abattoir pour se borner à suivre de loin, 
d'une lorgnette impatiente ou ennuyée, le spectacle de la 
tuerie! Pendant ce temps, et durant que des millions 
d'hommes, ses semblables, se saignaient pour lui, ou à 
cause de lui, souffraient, gémissaient, hurlaient, se tor- 
daient de faim ou de soif, haletaient sous les intempé- 
ries, grelottaient de peur, s'asphyxiaient, se massacraient, 
s'écharpaient, tombaient, crevaient ou pourrissaient, l'im- 
périal héritier du Seigneur de la guerre soignait précieu- 
sement et maintenait en forme sa sportive personne, 
ondoyait son corps de parfums, ornait ses doigts de 
bagues, ses poignets de bracelets et s'adonnait éperdu- 
ment aux jeux absorbants de l'amour. 

Tandis que, dévoré d'insomnie dans mon abri, j'enten- 
dais les ululements lugubres des obus français et que je 
sursautais névralgiquement au tonnerre de leurs explo- 
sions, mon imagination torturée se représentait en traits 
de feu ce qui se passait peut-être à ce moment même 
dans l'intimité confortable du château des Tilleuls. Je 
voyais la grande et belle chambre à coucher du prince, 
avec ses fenêtres ouvertes sur le parc plein de silence, 
de nuit et d'odeurs de fleurs, son superbe lit de milieu 
au fastueux baldaquin vert en tapisserie doublée de soie, 
son plafond peint en ciel d'azur semé d'oiseaux, sa vaste 
cheminée de marbre noir surmontée de deux hauts por- 



LE BOUCHER DE VERDUN 347 

traits bourgeois en costumes Louis-Philippe. Dans cette 
chambre, devant ce lit, je voyais l'image de Juliette en 
chemise, telle qu'elle m'était apparue à Dun sur le seuil 
de sa porte, sous la lueur des . étoiles et les trilles du 
rossignol... Je voyais flotter ses cheveux, blanchir son 
épaule, pointer son sein... L'horreur m'étreignait alors; 
je ne pouvais en supporter davantage, et je mordais mon 
oreiller de paille en hurlant mon désespoir comme un 
blessé dans le lourd grondement de la canonnade. 

Un soir, — c'était le troisième depuis mon arrivée 
à Damvillers, — n'en pouvant plus, presque fou de ne 
rien savoir, je sautai dans un fourgon qui roulait dans 
la direction de Dun-sur-Meuse, incertain de ce que je 
voulais, sans but précis, peut-être avec le seul instinct 
d'aller rô. er comme une bête farouche autour de la 
demeure où j'avais connu tant de joies. Le crépuscule 
était encore clair; une brume légère enveloppait les bois 
assombris et les coupes des foins; une rumeur de camp 
et des relents d'essence s'élevaient des villages traversés. 
Je descendis à Milly, où la voiture bifurquait sur Mou- 
zay, et je fis le reste de la route à pied. 

Bientôt la grosse église de Dun m'apparut sur sa butte 
comme une ombre massive. 

Tandis que je longeais le pourtour de la colline, un 
homme qui marchait devant moi émergea tout à coup 
du brouillard et se retourna à mon pas. J'entrevis un 
instant une face émaciée et dure, couverte de poils mal 
poussés autour d'une moustache drue. Les oreilles étaient 
prises dans une sorte de bonnet de paysan allemand, 
dominant une silhouette de houppelande guenilleuse et 
plaquée de boue sèche, qui avait pu être un manteau 
gris de soldat. 



?48 L£ B9W«H8S BC VSRBUK 

— Werda? m'écriai-je en sortant mon revolver. 
L'homme disparut dans le fossé. Un coup de feu par- 
tit. Une balle siffla le long de ma casquette. 

— Français, andouille! claqueta une voix gouail- 
leuse. 

Je m'élançai du côté où l'homme s'était éclipsé. Je 
crus voir bouger un buisson, ondoyer des herbes; quelque 
chose de bossu roulait à travers champs. 

— Prisonnier français évadé, bougre de salaud!... 
persifla la voix de plus loin. 

J'envoyai dans sa direction, au jugé, deux coups de 
mon browning. Un rire railleur y répondit, suivi de 
cette exclamation plus lointaine encore : 

— A mort, les Boches!... 

Je repris mon chemin, l'œil aux aguets, l'oreille sur 
le qui-vive. Je n'entendis plus rien. Les premières maisons 
du bas Dun se montrèrent. Je rejoignis la route venant 
de Stenay. Je passai devant la Kommandantur, toute 
éclairée, puis devant les ruines noires du moulin. Les 
maisons, bondées, dormaient déjà secouées de ronfle- 
ments. Je reconnus le pont biais, le casino du Grand 
Cerf dont les volets fermés laissaient filtrer de la 
lumière, la mairie-hôpital avec, son long balcon... L'obs- 
curité était tombée, mais une lune mate nimbait d'une 
luminosité trouble la petite ville et son paysage meusien. 
Mon pas se ralentissait à mesure que j'approchais de la 
maison des Lormeau. J'en revis enfin, non sans une 
étrange émotion, le toit dodu à comble brisé, les lourdes 
cheminées à souches de briques, la façade sur la rue, 
éteinte et fermée. 

Devant la porte stationnait une automobile du prince. 

Deux hommes étaient arrêtis à l'angle de la maison. 



LE BOUCHER DE VERDUN 349 

Ils semblaient en conciliabule ou en observation. Je crus 
discerner dans ces deux silhouettes sournoises le lieute- 
nant de police Moral et l'un de ses agents. Je fis un cro- 
chet pour les éviter. 

Nerveux et irrésolu, je dépassai d'une centaine de pas 
la maison, puis, brusquement, je me jetai dans les ter- 
rains buissonneux qui séparaient la route de la rivière. 
Par la berge de la Meuse je revins jusqu'au bas du jar- 
din. J'y pénétrai en escaladant le mur bas qui bordait 
la rive desséchée. Je retrouvai le banc d'où nous avions 
contemplé la Meuse encore débordée, la Meuse où trem- 
blaient des étoiles. Je remontai lentement vers la maison, 
dont la forme imprécise croissait entre les arbres. Les 
fenêtres de la chambre de Juliette, seules éclairées, 
diluaient sur les premières plates-bandes leur clarté bleue. 

Tandis que je me rapprochais, il me sembla voir flotter 
des ombres dans le jardin. Je distinguai vaguement, I'ud 
après l'autre, trois hommes postés dans les ténèbres. 

Comme je m'arrêtais, interdit, une lampe électrique 
partit tout à coup à deux mètres de moi, m' inondant de 
sa projection, et une voix rauque s'écria en sourdine : 

— Tiens, c'est vous, H en Oberleuinant! ... 

Dans la pénombre formée par le jet je vis apparaître 
la face hideuse du policier -Klein, que déridait un sourire 
ambigu. 

— Qu'est-ce que vous faites ici? sursautai-je. 

— Parlez plus bas. 

— Qu'est-ce que vous faites ici, Herr Klein? 

— Vous le voyez, l'~* Oberleuinant, je remplis 
les devoirs auxquels m'appellent mes fonctions. 

— Que voulez-vous dire? 

— J'œcerce mon service de surveillance. 



350 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Je ne vois pas... 

— Toutes les maîtresses du Kronprinz sont surveillées, 
et la demoiselle Rossignol comme les autres. 

— Elle n'est pas sa maîtresse ! râlai-je presque malgré 
moi. 

— Elle va l'être, proféra le sbire avec un rictus 
cynique. Mais que cela ne vous empêche pas de rentrer 
chez vous, Herr Oberleutnant... car je suppose qu'ici 
vous êtes encore chez vous? ajouta-t-il perfidement. 

— Je suis chez moi, affirmai-je. Bonsoir. 

La lampe s'éteignit. Je me dirigeai malaisément du 
côté de ma chambre, dont je n'eus qu'à ouvrir la porte- 
croisée, qui n'était pas fermée à clef à l'intérieur. Un 
mince rais de lumière traversait la pièce. Il provenait 
du trou d'obus de la paroi qui m'avait si souvent servi 
d'observatoire. Je m'en approchai sans bruit et allai y 
poser mon œil comme autrefois. 

Juliette était debout au milieu de la chambre, en cha- 
peau et en cache-poussière, prête à partir. Auprès d'elle, 
dans une attitude de supplication et comme l'entourant 
de gestes désolés, se tenaient son oncle et sa tante, 
M. et M me Lormeau. J'avais sous mon regard une bonne 
partie de la pièce, une de ses fenêtres et un battant de 
la porte-croisée. Je prêtai l'oreille. 

— Ma décision est prise, disait Juliette d'une voix 
calme, un peu dure; elle est irrévocable. 

— Ma pauvre enfant! ma pauvre enfant!... gémis- 
sait M me Lormeau. 

— Elle est prise depuis longtemps; je l'ai longuement 
mûrie; rien ne peut plus m'arrêter. J'irai. 

— Oh! non... non... 



LE BOUCHER DE VERDUN 351 

— J'irai. 

— Juliette... ma petite Juliette, je t'en supplie!... 
Attends... attends encore!... 

— Juliette!... mon enfant!... implorait à son tour le 
vieux Lormeau. 

— Je n'attendrai plus. J'ai déjà trop tardé. J'aurais 
pu ne pas différer tant. Je n'hésitais pas, mais je n'avais 
pas encore tout le courage qu'il fallait. Maintenant je 
suis prête. Il le faut. C'est pour ce soir. 

— Pour ce soir, mon Dieu!... 

— Si je tardais encore, les circonstances pourraient 
ne plus être aussi favorables. Il y a combien de mois que 
je prépare si patiemment, si minutieusement tout cela!... 
Dès le moment où j'ai pu entrevoir la possibilité d'aborder 
un jour cet homme, le projet est né en moi. C'était, vous 
en souvenez-vous, un peu avant l'attaque de Verdun. 
Cela a commencé avec la boucle de cheveux que j'ai 
donnée à l'officier d'ici, vous rappelez-vous?... Depuis, 
que de choses! que d'événements!... Combien j'ai dû 
avoir de courage! Combien j'ai eu à surmonter de 
dégoûts! Que d'affreux moments il m'a fallu passer!... 
Et maintenant que je suis au bout, maintenant que je 
touche au but, je renoncerais?... Jamais! s'écria-t-elle 
avec une farouche énergie. 

— Réfléchis... réfléchis encore, mon enfant!... Ce 
que tu veux faire est épouvantable!... 

— Ce que je veux faire est juste. Ce que je veux 
faire est à présent pour moi quelque chose de sacré. 

— Tu cours à la mort, mon enfant, prononça le 
vieux Lormeau. 

— Je le sais. J'ai donné ma vie. 



352 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Oh! c'est horrible!... c'est horrible!... sanglotait 
M" 16 Lormeau au comble de l'angoisse. 

— Non! non! se raidit Juliette. Il y a maintenant trop 
de sang versé, trop de deuils, trop de pleurs, trop de 
maisons brûlées, trop de femmes souillées, trop d'infa- 
mies et trop de crimes. L'humanité a été assez offensée!... 

— Hélas! mon enfant, dit M. Lormeau, si ton acte 
pouvait mettre fin à la guerre! Mais il restera inutile. 
Quand tu aurais supprimé cet homme, la guerre n'en 
continuera pas moins, aussi féroce et aussi monstrueuse 
qu'avant. Un bandit de supprimé, un autre bandit le 
remplace. 

— Sans doute, fit Juliette avec une exaltation con- 
centrée, et je ne me flatte pas que mon acte change quoi 
que ce soit au cours de la guerre. Il sera vain et inutile, 
soit! Je veux quand même l'accomplir. Je me le suis 
imposé et je l'exécuterai. Si toutes les femmes de France, 
si tous les hommes de France s'étaient dit : J'en aurai 
un, au moins un, n'importe où, n'importe quand, à la 
première occasion; si chacun se l'était juré comme moi, 
oui, cela changerait peut-être quelque chose. Eh bien, 
moi, dussé-je être la seule, je tuerai un Allemand. J'ai 
mis cela dans ma tête, c'est une idée fixe. Je tuerai un 
Allemand. Et celui que je tuerai, je l'ai choisi, je le 
tiens, je le veux, c'est celui-là!... J'abattrai le Kronprinz 
d'Allemagne!... 

A ce moment, je vis transparaître à travers la guipure 
de la fenêtre de Juliette le mufle hyéneux de Klein. Il 
disparut. Trois fois je le vis reparaître et disparaître, et 
je compris que quand le faciès sinistre n'était pas à la 
vitre, l'oreille était appliquée à la boiserie. Jô fus pris 
d'une kayeur mortelle. 



LE BOUCHER DE VERDUN 353 

Une crise de larmes de M m< Lormeau avait interrompu 
la déclaration enflammée de Juliette. 

— Qu'allons-nous devenir? se lamentait la vieille 
dame. Que va-t-il nous arriver à tous?... Et Pierre?... 
Pierre!... Juliette!... Juliette, tu oublies Pierre!... Pierre 
qui souffre dans les prisons d'Allemagne!... 

A l'évocation du nom de son fils, le vieux Lormeau se 
prit le front, et sa barbiche trembla atrocement. 

Juliette était devenue toute pâle et ses mains se por- 
tèrent à ses yeux. 

II y eut un silence plein d'angoisse. 

— Oui, oui, fit enfin Juliette d'une voix très basse, 
c'est cruel... c'est plus cruel encore que je ne le sup- 
posais... 

— Juliette!... supplièrent les deux vieillards d'une 
même imploration. 

Juliette se redressa, essuya ses yeux qui prirent un 
air d'extase et un éclat étrange, et elle dit : 

— J'ai beaucoup pensé à Pierre... Pierre n'a pas 
quitté ma pensée un seul instant... Eh bien, je puis dire... 
je sais... je suis sûre... si Pierre était là, il m'approu- 
verait... 

Elle s'arrêta. Un sanglot l'étouffait. Le vieux Lor- 
meau dit seulement : 

— Mais Pierre n'est pas là. 
M m * Lormeau se tordait les mains : 

— Dieu!... Dieu!... 

Un bruit de pas se fit entendre dans l'intérieur de la 
maison. 

Les Lormeau et Juliette se regardèrent avec iuquiétude. 
Puis le vieux Lormeau, se décidant, alla lentement ouvrir 
la porto qui donnait sur le vestibule. 



354 LE BOUCHER DE VERDUN 

Alors on vit entrer une houppelande terreuse et une 
tête hirsute, coiffée d'un bonnet de paysan. Je reconnu! 
le prisonnier français qui avait tiré sur moi sur la route 
de Dun, 

L'homme Et le salut militaire et dit : 

— Bonsoir, la compagnie! 

— Qui êtes- vous? demanda M. Lormeau, d'une voix 
altérée, tandis que les deux femmes considéraient cette 
entrée avec effarement 

L'homme répondit : 

— Un poilu français. 

— D'où venez-vous? 

— D'Allemagne. 

— Vous êtes... un prisonnier de guerre évadé? 

— Vous l'avez dit. 

— Et... et de quel camp... De quel camp vous êtes- 
vous enfui? 

— Du camp de Wittenberg. 

Tremblante d'émotion, M m ' Lormeaa s'avançait vers 
lui les mains jointes : 

— Oh! monsieur... monsieur... 
L'homme la rabroua familièrement : 

— Non, non, la bonne dame, faut pas me dire mon- 
sieur... Je ne suis pas un monsieur... On m'appelle Jean 
Çoquard... Coquard, l'ami Coquard du quartier des 
Epinettes, à Panam... Avec moi, pas de façons, on n'est 
pas des embusqués. 

— Alors, puisque vous venez du camp de Witten- 
berg, vous avez peut-être connu mon fils... Pierre Lor- 
meau, le maréchal des logis Pierre Lormeau?... 

— Et comment donc! C'ékait mon copain. Je viens 
de sa part. 



LE BOUCHER DE VERDUN 355 

— Oh! mon Dieu!... Vous connaissez mon fils ! — 
Comment va-t-il?... que fait-il?... est-il bien malheu- 
reux?... 

— Voilà. Faut vous dire, ma bonne dame... 

Il s'interrompit, jeta un regard soupçonneux autour de 
lui et demanda : 

— On peut parler au moins? Y a pas de mouches 
par ici? 

— Soyez sans crainte. Cette pièce n'est pas sur la 
rue. On n'entend rien et il n'y a personne dans la maison. 

— Ben voilà. Faut vous dire, ma bonne dame, que 
dans les camps des Boches, c'est pas drôle. Faut même 
vous expliquer que c'est infect. Ils vous tiennent dans des 
baraques sans air ni eau, où on étouffe en été et où on 
claque de froid en hiver. Ils vous font coucher sur des 
sacs de copeaux pourris, où vous n'avez pour vous 
caresser que les totos et les gaspards. Ils vous forcent à 
turbiner des quinze heures de suite les pieds dans la flotte. 
Ils vous assomment de coups et vous envoient des pointes 
de baïonnettes par les reins. Ils ont toutes sortes de sup- 
plices : ils ont la schlague, le pivotage, le pilori, le cachot 
de rigueur. Puis, ils ont le poteau. Si, avec cela, ils vous 
nourrissaient : mais allez-y voir, rien à bouffer que des 
briques, et si on ne recevait pas de temps en temps un 
colis de Genève ou de Lyon, y aurait qu'à crever de 
faim. Puis ils vous empoisonnent de leurs sales mala- 
dies : la jaunisse, la peste, le typhus, et y en a beaucoup 
qui y laissent leur peau. Bref, ce sont des gens qui ne 
savent pas vivre; pour tout dire, ce sont des Boches. 
Alors voilà, nous avions fait avec quelques bonhommes 
le complot de nous enfuir de cette galère. Il y avait le 
gros Bouldingue, qu'on appelait toujours le gros Bcul- 



356 LE BOUCHER DE VERDUN 

dingu:, quoiqu'il fût devenu sec comme un hareng saur, 
le bifï Lapoule, l'artiflo Couture, le caporal Saunier, du 
20* chasseurs, et y avait le maréchal des logis Lormeau... 

— Pierre... marmotta M me Lormeau suspendue aux 
lèvres du narrateur. 

— Le maréchal des logis, qu'était un zigoteau à la 
hauteur, continua l'évadé Coquard, avait manigancé 
toute la combine. On avait réussi à cacher une paire de 
cisailles, rapport aux barbelés, et deux revolvers, en cas 
de rouspétance des sentinelles. Je ne vous raconte pas le 
menu, ce serait trop long. Bref, on avait mijoté ça pen- 
dant un mois, et on n'attendait plus qu'une bonne occase, 
quand, par malheur fatal, un de ces cochons de gardiens 
boches, qui avait dû flairer l'affaire, découvrit le pot aux 
roses. Le pot aux roses, c'étaient les deux revolvers. On 
arrête Lormeau; on le boucle au cachot; puis, comme 
on ne connaissait encore que lui, on le colle au poteau, 
pour lui faire avouer ses complices. Là, au poteau, on 
le laisse attaché trois jours, trois jours de vingt-quatre 
heures, les cordes dans les muscles, sans pain ni eau, 
par un froid de canard. Comme il ne voulait pas donner 
les camaros, on se met à le passer à la tranche de sabre 
et à lui donner des coups de matraque sur la tête... 

— Ho!... ho!... ho!... hurla effroyablement M"" Lor- 
meau, comme si elle recevait les coups elle-même, pendant 
que le vieux Lormeau serrait les poings et que Juliette, 
jusque-là impassible, tremblait des paupières. 

— Alors, pour arrêter ces brutes, nous décidâmes, 
ceux du complot, d'aller chez le commandant de camp 
pour nous livrer. On lui fit passer un mot et les cinq 
signatures par le sergent boche du baraquement. Le com- 
mandant envoya un capitaine et dix soldats pour nous 



LE BOUCHER DE VERDUN 357 

saisir. Mais ils ne lâchèrent pas le maréchal des logis 
pour ça. Ils le délièrent du poteau, c'est vrai. Ils lui ont 
donné une demi-heure pour ranger son barda, se confes- 
ser et nous dire adieu. Puis ils l'ont emmené dans le 
cimetière du camp, et là, vers le fond à gauche, où il y 
a une longue tranchée, devant le parapet de terre et la 
fosse toute prête derrière, les Boches l'ont fusillé. 

Il y eut un cri terrible. M me Lormeau tomba à genoux, 
en hoquetant spasmodiquement : 

— Pierre!... mon petit!... 

Le vieux Lormeau répéta comme hébété : 

— Ils l'ont fusillé!... 

Sur quoi l'évadé Coquard observa sans se troubler : 

— Voilà comme ils sont, les Boches. 
Puis il ajouta : 

— Us en ont fusil' 5 encore un, le biff Lapoule. 
Comme ça, il y en avait deux : un par revolver. Nous 
autres, Saunier, Couture, le gros Bouldingue et moi, ils 
nous ont affligé vingt et un jours de rigueur, puis il 
nous ont planqués pour deux mois au détachement de 
travail de la mine de sel de Schlettau. 

Il s'arrêta un instant pour tirer un couteau de sa 
poche, l'ouvrir et découdre un coin de la doublure de son 
manteau, d'où on le vit extraire un bout de papier moisi 
plié en deux, tandis qu'il reprenait : 

— Alors voilà, je viens de la part du maréchal des 
logis Lormeau et je vous apporte sa dernière babillarde. 
Il l'a écrite devant moi pendant la demi-heure que lui 
ont donnée les Boches. Il m'a dit en me la confiant : 
« Ami Coquard, si tu as plus de chance que moi et que 
tu trouves un jour moyen de te sauver de leur bagne, 
tâche de passer par mon patelin. Tu la remettras à mes 



358 U B0U4HER ȣ VEMVN 

pauvres vieux. » Alors, comme on a monté plus tard une 
autre combine qui a réussi, j'ai arrangé de faire la route 
par chez vous, pour accomplir le voeu suprême de mon 
copain. Et me voilà. 

Il remit la lettre à M"' Lormeau, qui la couvrit de 
baisers en poussant des sanglots déchirants. Comme ell< 
était hors d'état de la lire, elle la tendit à son mari. 
Celui-ci la prit entre ses doigts flageolants, la déplia, la 
regarda un moment et dit : 

— L'écriture est grosse et pleine de taches, mais c'est 
bien la sienne. Pourquoi est-elle ainsi... rousse? 

— Faut vous dire, expliqua Ccquard, qu'on n'avait 
là ni plume, ni encre... ni rien pour écrire... vous corn-, 
prenez, après notre affaire !... Alors le maréchal des 
logis a pris un éclat de bois dans la paroi et il a écrit 
avec le sang qui lui coulait partout... et je vous assure 
qu'il y en avait plus que d'encre dans un encrier... 

Les mains du vieux Lormeau vacillèrent plus forte- 
ment. Comme les larmes lui voilaient les yeux et qu'il 
ne pouvait pas lire lui non plus, il tendit à son tour le 
papier à Juliette. 

Après avoir reçu la lettre, Juliette se signa. Puis elle 
lut d'une voix trouble : 

Ma dernière pensée est pour mon père et ma mère, que 
j'ai tant aimés. Ma dernière larme est pour Juliette, que 
j'aurais tant voulu pouvoir aimer. Mon dernier battement 
de cœur est pour mon pays, que j'aurais tant désiré voir 
vainqueur. Je meurs dans l'espoir qu'il redeviendra tout 
entier libre et français. Adieu. 

PlERRB. 

Un lourd silence suivit, coupé seulement par les san- 
glots de plus en plus éteints et désespérés de M me Lor- 



LE B9WOHER BE VftRBUff 359 

meau. Puis on entendit Juliette, qui avait porté elle aussi 
à ses lèvres la lettre sanglante, prononcer sourdement : 

— Pierre, tu seras vengé! 

Alors le vieux Lormeau, dont la barbiche cessa tout 
à coup de trembler, s'approcha d'elle, leva les mains sur 
son front comme pour la bénir, et dit : 

— Va, Juliette, va, mon enfant... Nous aussi, nous 
t'approuvons. 

L'évadé avait considéré cette scène d'un air sympa- 
thique et satisfait. Quand il entendit Juliette parler de 
vengeance, son œil brilla dans se» poils. Son attention se 
porta alors sur la jeune fille et, après la bénédiction du 
père Lormeau, il s'approcha d'elle et lui déclara : 

— Vous voulez le venger : vous êtes une brave gosse. 
Allez-y, que je vous dis moi aussi! Tâchez d'en saigner 
un, et un bon. Et si vous pouvez avoir un officier le 
ratez pas : ce sont les plus bandits de tous. 

Juliette répondit : 

— Ce sera un officier : 

— Bravo! Les Boches, voyez-vous, mam'zello, fau- 
drait tous les saigner : je les connais, y en a pas un qui 
vaille quelque chose. Pour ma part, j'ai mon compte : 
j'en ai brûlé cinq à la guerre et j'en ai zigouillé deux 
en m'évadant. Et je ne dis pas que je n'en descendrai pas 
encore un à la première occase après la paix! quelque 
part, à Paris. Car moi, voyez-vous, mam'zelle, je ne 
ferai jamais la paix. 

Juliette lui prit la main et dit : 

— Merci... merci de ce que vous avez fait pour nous. 
Vous avez été d'un courage extrême en venant jusqu'ici. 
Qu'allez-vous faire maintenant? 



360 LE BOUCHER DE VER-'JN 

— Oh! c'est bien simple. A présent que ma mission 
est remplie, je m'en vais rejoindre les lignes françaises. 

— Vous savez que c'est très difficile par ici. Nulle 
part il n'y a plus de troupes que sur ce point du front. 

— Ce n'est pas pour me gêner. Vous frappez pas. 
Je me glisse partout, moi; je passe partout. Je ne suis 
plus un homme, je suis une bête. Je leur brûlerai la poli- 
tesse, aux Boches. J'ai tiré deux ans de service à Verdun, 
je connais le pays comme si j'y étais né. La rivière e3t 
là tout près, est-ce pas? 

— Vous la trouverez au bas du jardin. N'avez-vous 
besoin de rien? 

— De rien. Quand j'ai besoin de quelque chose, je 
le prélève sur l'ennemi. 

Il serra la main au père Lormeau, regarda M me Lor- 
meau prostrée à terre en secouant la tête d'un air attristé, 
puis il dit à Juliette : 

— Permettez-moi, mam'zelle, de vous embrasser. Ça 
me portera chance. 

Il s'essuya les lèvres d'un revers de manche et lui pla- 
qua un baiser sur la joue. 

— Savez- vous que vous êtes une chouette môme, fit-il, 
gironde, pépère et bien balancée?... Quand vous aurez 
réussi votre coup et qu'on aura fichu ces nom de Dieu de 
Boches dehors, tâchez un jour de venir me retrouver 
chez le grand Jules, au Lapin qui miaule, vers la porte 
de Saint-Ouen... Vous n'aurez qu'à demander Coquard... 
l'ami Coquard... On me connaît dans le quartier!... Je 
vous reverrai avec plaisir et je vous présenterai aux 
aminches. 

Il reboucla sa houppelande, rabattit son bonnet, ouvrit 
la porte-croisée et s'enfonça dans la nuit. 



LE BOUCHER DE VERDUN 361 

Tout aussitôt, des cris éclatèrent. On entendit un bruit 
de bousculade et de piétinement. Plusieurs coups de feu 
retentirent. Juliette et le père Lormeau se regardèrent une 
seconde interdits, puis voulurent se précipiter au dehors. 

Mais, au même instant, la porte et les fenêtres sau- 
taient. Une douzaine de policiers pistolet au poing, se 
ruaient dans la chambre, en même temps que l'aboiement 
rauque de Klein commandait : 

— Darauf los!... Ailes feslgreifen!... 

Deux autres policiers pénétraient chez moi, la lampe 
à la main : 

— Fâchés de vous déranger, Herr Oberleutnant... La 
porte ci-contre va bien dans l'intérieur de la maison? 

— Ja, ja, bégayai-je, la tête tourbillonnante. 

Ils s'y engouffrèrent, tandis que je m'enfuyais boule- 
versé d'hoireur. 



Dans le jardin je trébuchai contre un corps. C'était 
un des hommes de Klein, qui râlait, la tête dans le buis- 
son de lilas. Je gagnai la campagne. J'errai longtemps 
au hasard, inconscient de moi-même. Etais-je en aval ou 
en amont de Dun? Je n'en savais rien. A un moment je 
me trouvai sur la grande route de Verdun. Un long ser- 
pentement de convoi l'encombrait. Les fourgons roulaient 
lentement les uns derrière les autres dans la direction du 
sud, chargés et bondés de matériel, de ballots, de caisses, 
de sacs, sur lesquels dormaient des hommes affalés. Le 
bruit de leurs roues et de leur machinerie se confondait 
avec le foudroiement lointain de la canonnade. 

Lorsque le jour parut, je reconnus que j'étais dans les 
environs de Vilosnes. Je revins par le chemin de halage. 



36f LX MU«H&R »E VfiftOUN 

L'eau était olivâtre, luisante, striée de mordorures par 
les premiers poudroiements de l'aurore. Les toitures mi- 
nées du quartier de l'Ile m'apparurent, groupées autour 
du petit clocher de la chapelle Saint-Claude. Je passai 
le pont de l'écluse, puis le pont biais. Quatre heures 
sonnèrent à l'horloge de la mairie. 

Comme le soleil commençait à jaunir l'abside brisée de 
Notre-Dame de Dun, je me retrouvai devant la maison 
des Lormeau. Des sentinelles en gardaient les abords. 
J'entrai. Tout était silencieux. Il n'y avait plus personne. 
Les portes étaient ouvertes et les pièces dans le plus grand 
désordre. Les meubles étaient fracturés et les placard$ 
forcés. Tout avait été remué, fouillé, mil sens dessus 
dessous. Ma chambre même n'avait pas été respectée. La 
literie était éparpillée, les tiroirs béaient, la bibliothèque 
jonchait le sol. 

J'étais dans un état étrange, j'aurais voulu pleurer, 
crier, ma gorge était contractée et douloureuse. Mai» 
il fallait partir; je devais rentrer à Damvillers, après 
cette nuit horrible. Je jetai un dernier regard sur ces 
choses éparses. Et revoyant avec angoisse, l'espace d'une 
minute, tout ce qui avait palpité de ma vie entre ces murs 
maintenant déserts, j'emportai comme souvenir le tome 
de Racine qui contenait la tragédie d'Iphigénie, 



V 



Je ne pus supporter longtemps l'incertitude où j'étais 
sur le sort de Juliette. Je revins quelques jours plus tard 
à Dun, dans le dessein de m'enquérir des suites de ce 
dramatique événement, avec la plus grande discrétion 
toutefois et en prenant garde de ne pas éveiller la suspi- 
cion par une investigation trop apparente. Je devais déjà 
m'estimer heureux de ne pas avoir été impliqué dans cette 
affaire, en somme extrêmement grave, puisqu'il ne s'agis- 
sait de rien de moins que d'un attentat contre la vie de 
Son Altesse Impériale. 

La maison était fermée. J'appris au casino du Grand 
Cerf qu'elle avait été déménagée et vidée. On n'avait 
pas d'autre renseignement et on ignorait tout des circons- 
tances de l'incident. 

A la Kommandantur, on ne savait rien ou on ne vou- 
lait rien dire. Seul, le lieutenant de police Moral me 
confirma l'arrestation des trois personnes qui habitaient 
la maison. Mais il prétendit ne posséder aucune infor- 
mation subséquente. 

— Si vous tenez à en «avoir davantage, me dit-il, 
•dressez-vous à l'inspecteur Klein ou au directeur de la 
police secrète de campagne, le major Bauer. 

C'est tout ce que je pus recueillir à Dun. Pour 



364 LE BOUCHER DE VERDUN 

apprendre quelque chose de plus, il me fallait aller à 
Stenay. 

Aborder l'inspecteur Klein me paraissait difficile et 
même dangereux. Je me méfiais de ce terrible et répu- 
gnant individu comme du diable. Mais, à y réfléchir, il 
était clair qu'il y avait quelqu'un qui savait la vérité, 
quelqu'un qui avait tout intérêt à la connaître, quelqu'un 
qui avait dû se faire exactement renseigner et qu'il serait 
moins périlleux d'interroger que les gens de police. Ce 
quelqu'un, c'était le Kronprinz. Le Kronprinz devait 
tout savoir. 

Qu'avait-il dit, le fameux soir où il avait attendu 
vainement Juliette au château des Tilleuls? Dans quelle 
impatience, dans quelle inquiétude, dans quelle rage 
n'avait-il pas dû tomber en ne la voyant pas arriver? Il 
avait dû tempêter, crier, mettre sur pied tout son per- 
sonnel. La nuit même il avait dû apprendre ce qui était 
survenu. Il avait fallu le mettre au courant, lui donner 
des explications. Fier de son exploit, avide de se faire 
valoir, Klein en personne avait dû s'empresser de glorifier 
aux yeux du prince sa diligence, son habileté, l'impor- 
tance de ses services et revendiquer l'honneur de lui avoir 
sauvé la vie. C'était certain. Peut-être alors le Kronprinz' 
était-il lui-même intervenu, avait-il pris de son propre 
chef une décision. Quoi qu'il en fût, le Kronprinz n'igno- 
rait rien, le Kronprinz savait tout. 

Depuis quinze jours je vivais ainsi dans cette cruelle 
perplexité, quand, un matin, le major Wetzell, chef 
d'état-major du général von Lochow, me fit appeler et 
me confia la mission d'aller porter au Quartier Général de 
Stenay une serviette de documents sur les opérations de 
la rive droite. 



LE BOUCHER DE VERDUN 365 

Je partis sans retard sur une voiturette du Kommando, 
et, une heure après, je descendais devant le bâtiment 
occupé par les bureaux du général Schmidt von Kno- 
belsdorf. C'était le 1 " juillet. 

Je venais de traverser la cour d'entrée et je m'enga- 
geais dans l'escalier qui, du vestibule voûté du rez-de- 
chaussée, montait au premier étage où se trouvait le 
cabinet du général, quand je vis descendre, haut, raide, 
maigre, appuyé sur sa canne, le vieux maréchal von 
Haeseler. Je me rangeai, le gant à la tempe, pour laisser 
passer ce glorieux débris. Le vieux Gottlieb était presque 
effrayant avec son visage semblable à une tête de mort, 
ses petits yeux fixes enfoncés dans leurs orbites et les 
mèches blanches qui coulaient de son casque à pointe. 
Il passa devant moi sans daigner me saluer, sépulcral et 
squelettique. 

Je me secouai comme après une douche d'air glacé. 

Je dus attendre assez longtemps dans la salle où tra- 
vaillaient les secrétaires d'Etat-major, salle qui précé- 
dait immédiatement le cabinet particulier du général. On 
me dit que le général était en conversation téléphonique 
avec Mézières. Il me reçut enfin. Il avait l'air exU orne- 
ment préoccupé. Il prit possession des documents dont 
j'élcis porteur, puis, après m'avoir posé quelques ques- 
tions sur ce qui se passait à Damvilîers, il me dit : 

— Restez-vous ce soir à Stenay? 

— Je suis à vos ordres, Excellence. 

— Ne partez que demain. Je vous chargerai d'ins- 
tructions pour le Kommando. Venez les prendre demain 
matin à dix heures. 

— A vos ordres, Excellence. 

Comme je claquais des talons et que je m'apprêtais à 



366 LE BOUCHER DE VERDUN 

prendre congé, le Kronprinz entra cavalièrement dans le 
cabinet, fringant, botté à l'écuyère, la cravache sous 
l'aisselle, suivi de deux de ses lévriers. 

— Rien de nouveau, général? demanda-t-il. 

— Rien de nouveau, Altesse Impériale, répondit le 
général Schmidt von Knobelsdorf. 

Le Kronprinz m'aperçut alors. 

— Tiens, Hering!... s'écria-t-il joyeusement en 
«'avançant vers moi la main tendue. Comment cela va-t-iî, 
mon cher? Cela me fait plaisir de vous voir!... 

Puis, passant son bras sur 1« mien et m'entraînant dans 
la salle voisine : 

— J'espère que vous ne m'en voulez pas, cher ami... 
Vous savez, quand vous voudrez revenir à Stenay, vous 
n'avez qu'un mot à dire. 

— Je suis confus, Altesse Impériale... 

— Non, non, je vous aime beaucoup. C'est une affaire 
entendue. Quand vous voudrez. 

— Pardonnez-moi, Altesse Impériale, fis-je, très 
ému... Après le malheur qui est arrivé... 

— Quel malheur? 

— Mais, Altesse Impériale-... l'arrestation de 
M ,u Rossignol.., 

— Tiens, c'est vrai! s'écria Willy du ton le plus 
dégagé. Pauvre fille!... Faut-il être assez bête aussi.. 

— Permettez-moi de vous demander, Altesse Impé- 
riale, dis-je, feignant la plus grande ignorance... per- 
mettez-moi de vous demander pourquoi... pourquoi elle 
a été arrêtée?... 

— Des sottises!... Figurez-vous, mon cher... il paraît 
qu'elle faisait des signes aux aviateurs et qu'elle cachait 



LE BOUCHER DE VERDUN 367 

chez elle des prisonniers évadés... Ahî ces Françaises, 
toutes les mêmes!... 

Je compris qu'on avait jugé bon de ne rien révéler au 
prince du véritable motif de l'arrestation de Juliette. 

— Ahî fis-je simplement. 

Je crus devoir faire une seconde fois : 

— Ah! 

Et je crus devoir ajouter encore, en hochant la tête 
d'un air stupide : 

— Qui aurait pu se douter?.- 

— Voilà, mon cher, c'est ainsi... Une espionne!... 
Puis, remué par je ne sais quel obscur regret, il 

s'exclama : 

— On aurait pourtant bien pu me laisser coucher au 
moins une fois avec elle!... 

J'abordai alors le point capital : 

— Et savez-vous. Altesse Impériale... savez-vous ce 
qu'elle est devenue? 

— Ma foi, non. 

— Comment, vous ne savez pas où elle est?... ce 
qui lui est arrivé?... ce qu'on a fait d'elle?... 

— Absolument pas. Il faudrait demander ça au 
« Criminel ». 

J'étais abasourdi. 

— Enfin, toute cette histoire est absurde! déclara le 
prince. Cette petite qui avait un si bel avenir devant 
elle!... 

— A votre côté gauche, Altesse Impériale? osai-je. 

— Mais non, à la Comédie-Française. 

J'étais de plus en plus stupéfait de cetîe insouciance. 
J'en eus bientôt l'explication. 



368 LE BOUCHER DE VERDUN 

Avec un sourire fat, le Kronprinz tira de son porte- 
feuille une photographie, qu'il me mit sous les yeux : 

— Que dites-vous de celle-ci? 

Je vis une très jolie fille, pouvant avoir de dix-huit 
à dix-neuf ans, brune sans doute, aux beaux yeux noirs 
et à la bouche charmante dans un ovale aux lignes savou- 
reuses. Cette exhibition me rappela la scène où Sosthène 
Rossignol m'avait montré, à Magdebourg, le portrait de 
Juliette, et à ce souvenir une buée de larmes troubla mes 
yeux. C'était du reste, en plus brun, un peu le même type 
que Juliette, mais sans 1 expression spirituelle et genti- 
ment narquoise de celle-ci. 

— Eh bien? demandait le prince en accentuant son 
sourire. 

— Elle est ravissante, dis-je. 

— Mon cher, j'en suis amoureux fou. 

— Qui est-ce? 

— Je l'ai vue à Charleville. Elle s'appelle Gabrielle. 

— C'est une Française? 

— Oui, fit le prince en riant. Que voulez-vous, mon 
cher, j'aime les Françaises!... Il faut croire que je les 
ai dans le sang!... 

Là-dessus il consulta la montre de son bracelet, fit 
claquer sa cravache sur sa tige de botte et, après avoir 
sifflé ses chiens : 

— Dites donc, Hering, je vous emmène cet après- 
midi à Charleville. Mes aides de camp sont tous en 
vadrouille. Je n'ai personne. Vous me servirez d'officier 
d'ordonnance. Ça vous va? 

— A vos ordres, Altesse Impériale. 

— V«nez me prendre aussitôt après le dîner, à une 
heure. 



IK BOUCHER BE VERRUN 369 

Et, me quittant, avec un clignement d'œil libertin : 
— Je vous ferai souper ce soir avec elle ï... 



Je préférai ne pas me montrer au casino et j'allai dîner 
solitairement, sous les arcades, dans une petit auberge 
du Marktpîatz. A une heure moins cinq, j'étais au 
Château. Le Kronprinz ne me fit pas attendre. A une 
heure précise, nous partions, Willy était particulièrement 
élégant, sanglé de près, cosmétique et parfumé comme un 
petit maître courant à un rendez-vous d'amour. 

Les cinquante-cinq kilomètres de route, par Bazeilles 
et Sedan, furent couverts à belle allure, en dépit des con- 
vois rencontrés et des agglomérations traversées, et à deux 
heures nous stoppions devant le casino de l'Auto-Korps, 
à Charleville, avenue de Mézières. 

Une brillante compagnie s'y trouvait réunie. Jamais, 
je crois, je n'avais encore vus rassemblés tant de n 
personnages porteurs de si beaux uniformes et de si grands 
noms. Tout ce que l'Allemagne comptait de fils de 
familles souveraines, princières, féodales ou financières, 
que des grades dans l'armée active ne retenaient pas dans 
les cadres, venait s'embusquer dans ce corps fastueux, 
dont on ne pouvait faire partie que si l'on était très titré 
ou très riche, ou mieux encore l'un et l'autre. Ses mem- 
bres fournissaient leurs .autos et leurs chauffeurs. Leur 
principale fonction consistait à promener les visiteurs de 
marque et à transmettre aux services de l'arrière les ordres 
du Grand Quartier de Sa Majesté. L'Auto-Korps avait 
à sa tête le prince Waldemar de Prusse, fils du prince 
Henri et neveu de l'Empereur. 

Dès l'entrée, un abondant fumet de victuailles et 

24 



370 LE BOUCHER »E VERDUN 

d'::Icool nous monta aux narines. Les salons du premier 
étage étaient pleins d'une joyeuse cohue fortement enlu- 
minée, qui finissait de dîner. Le bruit et le brouhaha 
étaient considérables. Les tables, couvertes encore de 
surtouts de vermeil et de fruits éboulés, étaient surchargées 
de petits barils d'argent, de flacon à liqueurs de toute 
forme et de toute marque, de fioles, de cruchons, de brocs, 
de boîtes à cigares, de pots à tabac. Une kyrielle de bou- 
teilles de Champagne vides encombraient les dressoirs. La 
place d'honneur était occupée par le prince de Schaum- 
bourg-Lippe, un des chefs de TAuto-Korps, dont on 
fêtait justement ce jour-là l'accession à l'ordre « Pour le 
Mérite », qui venait de lui être conféré. Rubicond, suant 
et magnifiquement éméché, arborant triomphalement au 
cou son cercle d'émail bleu aux quatre couronnes dorées, 
au-dessus de ses brandebourgs de général de hussards, il 
avait à sa droite le prince Waldemar, étique, malingre, 
contrefait, pauvre infirme aux pâleurs scrofuleuses, qui 
considérait toute cette bamboche d'un air souffreteux, un 
verre de tisane devant lui. Ce Hohenzollern au dernier 
terme de la dégénérescence était sans doute le seul à 
mériter sa place dans l'Auto-Korps, qu'il commandait, 
au moins nominalement, car tout ce qui l'entourait sem- 
blait exubérant de vie et ruisselant de santé. Il y avait 
là, entre cent autres chevaliers du volant ou personnages 
invités dont pour la plupart, le visage, sinon le nom. 
m'était encore inconnu, le major von Buxenstein, chef 
d'état-major du prince Waldemar, le prince Wilhelm 
de Hohenzollern-Sigmaringen, frère du roi de Roumanie 
et beau-père du ci-devant roi Manoel de Portugal, le 
général von Freytag-Loringhoven, premier commandant 
d« la Kommandantur du Grand Quartier, le général von 



LE BOUCHER DE VERDUN 371 

Plesscn. chef clu Cabinet militaire de l'Empereur, le 
major von Caprivi, le major comte von Moltke, tous deux 
de la Maison de l'Empereur, le colonel comte von Mar- 
schall, du ministère de la Guerre, plusieurs des déiégués 
des Etats confédérés ou alliés auprès d-t l' Etat-major 
général, le lieutenant-général chevalier von Graevenitz 
délégué du roi de Wurtemberg, le feldmaréchal comte von 
Sturgh, gargantuesque glouton, obèse comme un hippo- 
potame et pouvant à peine se mouvoir, délégué de 
S. M. Apostolique et Romaine l'Empereur François- 
Joseph, l'adjudant général Zekki-Pacha, délégué du 
Sultan, et le colonel Gantcheff, délégué du tsar des Bul- 
gares. Je dois encore mentionner le médecin major 
D r Wetzel, bel homme à la forte tête osseuse et à la 
moustache noire taillée de près, de la Maison de l'Em- 
pereur, médecin particulier de Sa Majesté, que j'allais 
retrouver quelques heures plus tard dans d'autres fonc- 
tions. Noyée dans le déferlement tumultueux de cette 
bombance, la petite cour de Stenay était représentée par 
le major von Iena, dont je découvris le ventre hoquetant 
abîmé sous une table, le rittmeister von Zobeltitz, le 
comte von Kubitz, notre grand dolichocéphale blond, plus 
pâmé que jamais, et le baron von Werthau fort digne, 
quelque peu dédaigneux et affichant une élégance imper- 
turbable. 

Une bordée de hourras retentissants salua l'arrivée du 
Kronprinz. Beaucoup des convives qui, déjà debout et 
le cigare aux dents, avaient quitté leurs places se ruèrent 
au-devant de lui; les autres se levèrent, à l'exception 
toutefois de ceux que leur état en rendait incapables; 
plusieurs, pour manifester leur enthousiasme, montèrent 
sur les tables, à grand charivari. 



372 L£ BOUCHER DE VERDUN 

Rieur, vif, sémillant, attrapant des mains et presque 
porté par la bousculade, Willy s'avança vers le prince 
de Schaumbourg-Lippe pour le féliciter. 

— Ah! c'est gentil, c'est gentil, mon neveu, d'être 
venu... Ça, c'est gentil, nom d'un tonneau!... bafouillait 
l'ivrogne en se balançant houleusement sur ses grosse* 
cuisses. 

On versa deux grands verres de fine Champagne. Ils 
trinquèrent. Le nouveau dignitaire engloutit comme un 
ganz le contenu de son verre, tandis que le Kronprinz se 
bornait à tremper les lèvres dans le sien. Puis ils s'em- 
brassèient. 

— Ah! nom d'un tonneau, c'est gentil!... 

Au bout de cinq minutes, le Kronprinz, qui paraissait 
très pressé de s'en aller, prit congé. 

— Je vous retrouverai à six heures au Grand Etat- 
Major, me jeta-t-il en partant. 

Je vins prendre place auprès du baron von Werthau. 

— Où va-t-il? demandai-je; et je lui contai la con- 
fidence que m'avait faite le Kronprinz, je lui parlai de la 
photographie qu'il m'avait montrée. 

Le baron souriait, haussait les épaules, hochait la tête 
tour à tour en m'éceutant. 

— Il est complètement toqué! répétait-il. 

Von Werthau avait d'ailleurs l'air d'être parfaite- 
ment au courant de cette nouvelle histoire. 

— Qu'est-ce que c'est que cette personne? ques- 
tionnai-je. 

Il éclata de rire. 

— Je ne puis vous le dire!... Non, vraiment, je ne le 
puis pas!... C'est inimaginable!... 

J'étais fortement intrigué. Mais quel que fût mon désir 



LE BOUCHER DE VERDUN 373 

de pénétrer ce mystère t une au tr e -.tion me tenait 

beaucoup plus à cœur, et je ne tardai pas à orienter von 
Werthau du côté qui m'intéressait. 

Le baron connaissait, bien entendu, l'arrestation de 
Juliette. Mais je m'aperçus bientôt qu'il ne savait rien 
de plus que le Kronprinz, et qu'il attribuait cette mesure 
aux même motifs que celui-ci. Ces raisons étaient évi- 
demment celles que servait la police aux personnes que 
la disparition soudaine de la jeune actrice avait pu émou- 
voir. Von Werthau ne savait pas davantage où elle était, 
ni ce qu'elle était devenue. Mais, au contraire de Son 
Altesse Impériale, distraite par d'autres impressions, le 
baron parut prendre part à mon anxiété, ce dont je lui 
fus vivement reconnaissant. 

— Ecoutez, me dit-il, je tâcherai d'interroger Bauer, 
le directeur de la police secrète. Il faudrait, en effet, 
savoir ce qu'ils ont bien pu faire de cette malheureuse et 
charmante petite Française. Après tout, ce dont on l'ac- 
cuse n'est peut-être pas si grave. 

— Je vous en supplie, dis-je, et s'il est possible de 
la sauver, sauvons-la. 

— Vous l'aimez toujours? me demanda-t-il avec une 
perspicacité sympathique. 

Je ne pus que murmurer, «n me tamponnant les yeux 
comme un adolescent : 

— Hélas!... 

Nous n'entendions plus ce que nous disions, tant autour 
de nous le vacarme devenait étourdissant. 

— Partons, me dit le baron. Cela va dégénérer ici 
en orgie. Vous ne connaissez pas encore Charleviile. 

ns faire un tour. 
A quelques pas du casino de l'Auto-K«rp*. du côté 



374 LE BOUCHER DE VERDUN 

de la gare, l'avenue était barrée par une ligne de senti- 
nelles de la gendarmerie de campagne, marquant la limite 
du Grand Quartier de Sa Majesté, au delà de laquelle 
nul ne passait s'il n'était officier ou muni d'un sauf- 
conduit. Le Grand Quartier ou, selon sa dénomination 
officielle, der Crosse Hauptquarlier S. M. des Kônigs 
von Preussen, ou encore, selon sa désignation usuelle 
abrégée, le G. H. Q., occupait, à l'orient de la ville, un 
vaste secteur réservé en forme de pentagone irrégulier, 
compris entre le square de la Gare, l'avenue de la Gare, 
le cours d'Orléans, la rue Daux et l'avenue de Mézicres. 
La partie centrale en était formée par six superbes villas 
de construction moderne disposées autour d'un grand 
parc. Quatre d'entre elles donnaient en façade sur le 
square de la Gare, dont l'une, légèrement en retrait, 
qui appartenait à un M. Corneau, directeur d'un journal 
de la contrée, était la résidence propre de l'Empereur. 
Toute de briques roses et de pierre jaune pâle, la mai- 
son s'enlevait très élégamment derrière un jardin d'entrée 
décoré de corbeilles de fleurs et de deux magnifiques 
tsugas de Douglas. Une belle grille de fer sur un mur à 
hauteur d'homme en alignement de la rue fermait la pro- 
priété, à laquelle donnait accès un portail monumental 
entre des piliers de pierres supportant des vases. Gardé 
par deux lions de pierre couchés sur des socles rectangu- 
laires, un perron de dix marches montait aux apparte- 
ments sous une marquise habillée de feuillages. Derrière 
se déployait le décor du parc, où l'on apercevait, entre 
des bouquets d'arbres et des parterres, des gestes blancs 
de statues. A gauche étaient les écuries et garages, dans 
un chalet brique et bois. Puis venait une grande villa 
de pierre grise, surchargée de moulures et de sculptures, 



LE BOUCHER BE VERDUN 375 

que suivait la grille principale du parc, avec le coup 
d'oeil somptueux des pelouses, des bosquets de conifères, 
des pavillons et des treilles. Deux autres villas venaiert 
ensuite, puis l'hôtel Terminus, qui formait le coin de 
l'avenue de Mézières. A droite se trouvait l'hôtel du 
Nord, tout de brique rouge, avec sa grande salle de 
banquet, ses cuisines, son salon de coiffure et ses nom- 
breuses chambres où étaient logés les soldats de la garde 
et la domesticité. 

Bien qu'à la suite d'un raid d'avions, qui l'avait fort 
effrayé, l'Empereur ne résidât plus que rarement à la 
villa Corneau et préférât le séjour moins exposé d'un 
château des environs de la ville, cette région du Grand 
Quartier était extrêmement animée et brillante. Entouré 
de ses boulevards plantés de marronniers, sillonné de ses 
allées en promenade, le square de la Gare offrait un 
spectacle des plus attrayants. D'innombrables autos, 
chargées d'officiers ou de gens de la cour, y circulaient 
et y ronflaient majestueusement; on y voyait parader des 
généraux tintinnabulants et des laquais chamarrés, passer, 
courir ou stationner des fonctionnaires, des chambellans, 
des ministres, des ambassadeurs, s'activer des grooms et 
des maîtres d'hôtel, piaffer des chevaux de luxe menés 
par des palefreniers cagneux; le mouvement de la gare 
y déversait sans cesse des militaires de toutes armes, qui 
s'y dispersaient ou y débouchaient par colonnes; on enten- 
dait des commandements retentir et des cornets sonner; 
des uniformes étrangers bariolaient de taches rouges et 
de rutilances dorées les masses fluentes du grouillement 
gris, que mouchetaient encore les passementeries d'argent 
brodées à l'aigle impériale des chauffeurs et valets ou 
les livrées vert d'eau des officiers de bouche. En faction 



V6 LE BOUCHER DE VERDUN 

devant la résidence ou postées à ses abords, des senti- 
nelles de la garde, baïonnette au canon, arboraient à leur 
hausse-col nickelé I'écusson d'émail bleu frappé du mono- 
gramme W, tandis que, faufilés partout, en uniforme ou 
en civil, des policiers corrects épiaient les allures et scru- 
taient les visages. 

Au moment où nous arrivions, une musique de régi- 
ment, meublant de ses cuivres le kiosque qui ornait le 
milieu du square, donnait un bruyant concert. Nous nous 
mêlâmes quelques instants aux auditeurs qui, circulant 
ou planlés sur des chaises, en absorbaient avec satisfac- 
tion les stridentes harmonies. Ombreuses et courbes, les 
allées s'infléchissaient autour des massifs d'arbres, des 
boulingrins et des tertres artificiels. 

Auprès d'un petit lac où trempaient deux rocs moussus 
arrosés de jets d'eau, un buste en bronze porté sur un 
piédestal de pierre sollicita mon attention. Je m'appro- 
chai. La figure était juvénile et gracieuse. Sur le pié- 
destal en forme de lyre s'inscrivait ce nom : Arthur 
RlMBAUD. Je crus me rappeler que c'était un des poètes 
dont m'avait jadis parlé Sosthène Rossignol. Je supposai 
qu'il était né à Charleville. 

Non loin de là s'ouvrait la rue Forest, dont un bel 
immeuble luxueusement aménagé, qui servait de rési- 
dence aux hôtes illustres de passage, était appelé pour 
cela Palais des Souverains. Le roi de Saxe, le duc de 
Brunswick, le duc de Sleswig-Holstein, l'archiduc héri- 
tier d'Autriche, le prince royal de Bulgarie, le prince 
héritier de Turquie, l'ambassadeur des Etats-Unis y 
avaient successivement séjourné. Dans l'avenue de la 
Gare, le baron me montra la maison qu'occupait le chan- 
celier ds l'Empire von Bethmann-Hollweg. En tout sera- 



LE BOUCHER DE VERDUN 377 

Llabîe à !a villa de l'Empereur, avec sa grille, son jardin, 
son perron, sa marquise, elle donnait, comme celle-ci, 
par derrière sur le parc intérieur. Sur le cours d'Orléans, 
dans l'immeuble d'une grande banque, étaient installés la 
Chancellerie impériale et la Ministère de la Guerre. Cours 
d'Orléans encore se trouvait la Gazette des Ardennes, 
nichée comme un coucou dans l'hôtel du journal de 
M. Corneau, lequel avait donc le double honneur de 
loger l'Empereur dans sa villa et de voir tirer sur ses 
presses la Gazette des Ardennes. Quant à l'Etat-Major 
Général qui avait en mains toute la conduite stratégique 
et technique de la guerre, aucun de ses services n'était à 
Charleviîle. Son domaine était Mézières, où il occupait 
la préfecture des Ardennes, la citadelle et les vieux hôtels 
de la place d'Armes, et dont il avait réquisitionné toutes 
les maisons bourgeoises pour le logement de ses officiers, 
de ses intendants et de ses scribes. Un faubourg et un 
pont sur la Meuse séparaient les deux villes. 

Plus de six cents officiers généraux et supérieurs et 
plusieurs milliers d'officiers subalternes, de sous-officieri. 
de secrétaires, d'ordonnances, d'hommes de garde ou de 
police, qui se partageaient le Generalstab et le Grosse 
Hauptquartier, joints au copieux appoint des troupes de 
passage ou garnisonnant dans les casernes, entretenaient 
dans la double cité qu'encerclait la double boucle de la 
Meuse une animation et un tourbillonnement extraordi- 
naires. Tout le long de l'immense artère qui, par la rue 
d'Arches, la place de la République, le boulevard des 
Deux-Villes, le cours d'Orléans, la rue Thiers, la Grand'- 
Rue, la place Ducale et la rue du Moulin venait s'épa- 
• ouir sur les quais de la Meuse, roulait et écumait un 
flot torrentiel de galonnée de tous grades, de soldats en 



378 LE BOUCHER DE VERDUN 

ribote, de pionniers crottés, de chasseurs vert-de-gris, de 
uhlans à chapska, de lourds artilleurs titubant comme des 
crabes, d'aviateurs pétulants, de mécaniciens huileux, d'in- 
firmiers et droguistes des hôpitaux, de bonimenteurs, de 
mendiants, de gros mercantis hollandais ou flamands, de 
juifs traîneurs d'armées, de gamins criards et chapar- 
deurs, de bouquetières, de diaconesses et de filles. D'in- 
nombrables permissionnaires, venus de toute la région, y 
ouvraient de grands yeux et des bouches énormes vers les 
comptoirs chargés de comestibles et de boissons, les char- 
rettes de fruits et de pâtisseries, les étalages de viandes, 
de salaisons de conserves, les frituriers, les limonadiers, 
les débitants de saucisses, de guimauve, de sorbets, les 
éventaires de papeterie, de cartes postales, de chromo- 
lithographies, les déballages de friperie et de pacotille, 
où ils vidaient leurs escarcelles ou troquaient leurs vols. 
Un marché permanent, une foire hétéroclite, une ker- 
messe charivarique et truculente s'agitait entre les mai- 
sons pillées, rutilait de soleil, de couleurs et de pous- 
sière, retentissait de cris, de chants et de rixes, fumait 
d'odeurs et de relents, écroulait ses étoffes, ses ferblan- 
teries, ses cuirs, échafaudait ses meubles, exposait sa 
bimbeloterie, brocantait ses objets d'art, ses pipes, ses 
pendules, tout un bazar de liquidation ou de banqueroute, 
résidu étonnant et baroque des extorsions, des rapines et 
des réquisitions. Boutiques et magasins ouverts regor- 
geaient de cette maraude, commercée à grand gosier par 
des soldeurs à nez courbe et palpée par des milliers de 
mains pouacres. Estaminets et bouchons ruisselaient de 
godaille. De grands cafés miroitaient. Des restaurants, 
des gargottes empiffraient des tablées de goinfres. Des 



LE BOUCHER DE VERDUN 379 

cinémas mugissant d'affiahes pharamineuses .ameutaient 
la plèbe militaire. Une gigantesque bousculade de plaisir, 
de négoce et de frairie roulait son déferlement, tandis 
qu'au milieu de la place Ducale, debout sur son socle, 
le duc Charles de Gonzague, fondateur de la ville, en 
costume de mousquetaire, la pâme sur l'épaule, la canne 
au poing et la plume au chapeau, dominait le ressac et 
considérait hautainement le spectacle gabegique de l'oc- 
cupation. 

Le brassard noir, blanc, rouge à la manche, d'épais 
landsturmiens de la Stadtrvache faisaient la police des 
rues. Mais plutôt qu'à modérer les ébats des soudards, 
leur vigilance s'employait à surveiller les rares Carolo- 
politains, — ainsi que se nomment les habitants de Char- 
leville, — qui osaient s'aventurer dans cette bagarre. 
Ceux-ci devaient saluer les officiers, céder le trottoir, 
s'interdire tout rassemblement de plus de deux personnes, 
exhiber à toute réquisition leurs certificats d'identité et se 
conformer scrupuleusement aux plus vexantes prescriptions 
d'une étiquette d'état de siège. On les voyait passer 
hâves, inquiets, les épaules effacées, et je m'amusai fort 
de leurs mines déconfites et de leurs regards consternés. 
Sous ce contrôle et munis de leurs autorisations, il leur 
était loisible de fréquenter certains lieux publics. A la 
Grande Taverne, où nous entrâmes, les Français occu- 
paient la section droite de la salle, dont la partie gauche 
était réservée aux Allemands. Le côté français était 
morne, soucieux, tenait de longues conversations à voix 
basse, jouait aux cartes ou au jacquet et ne lisait pas 
de journaux, pas même la Gazette des Ardennes; le côté 
gauche parlait fort, paradait, étalait sa morgue et son 
vacarme, jouait aux dominos ou aux échecs, déployait 



380 LE BOUCHER DE VERDUN 

ostentatoirement de copieuses feuilles allemandes de vingt 
pages. Deux beaux billards séparaient les deux Camps. 
L'un d'eux portait une pancarte avec ces mots en fran- 
çais : Retenu de 4 à 5 par S. Exe. M. de Bcthmanri' 
Holl&eg. On nous apprit que le chancelier venait chaque 
jour faire ici sa partie; mais nous partîmes avant d'avoir 
pu conter pler le coup de queue ministériel. 

Nous passâmes de là au Salon des Familles, vaste 
établissement de la rue de Tivoli, qui servait de local 
de réunion pour les officiers et qui n'avait plus rien de 
familial que le nom. On y mangeait, on y buvait tout le 
jour et toute la nuit, on y donnait des fêtes et il y avait 
des femmes. C'était le plus grand des casinos de Charle- 
ville, qui en comptait une dizaine, dont celui de l'Auto- 
Korps était le plus huppé. Les journalistes et correspon- 
dants de guerre avaient le leur boulevard des Deux-Villes. 
Il y en avait trois à Mézières, dont l'un, construit à neuf, 
dans les jardins de la préfecture. Il y en avait un, magni- 
fique, aux environs de la ville, au château de Sept- 
Fontaines, et un, tout à fait sélect et d'un genre très 
particulier, caché au pied du Mont-Olympe et qu'on 
appelait la villa Eulenbourg. 

La plupart des cafés avaient été également annexés 
par nous, et leurs propriétaires ou gérants, expulsés ou en 
fuite, comme ceux de bon nombre de boutiques, avaient 
été remplacés par des Allemands. Depuis le Lion d'Ar- 
gent, rue Thiers, le premier hôtel de la ville, jusqu'aux 
plus infâmes débits et tripots, presque tout était exploité 
par nous, à notre convenance et à notre profit. Quelques- 
uns de ces établissements, comme le café Dubois, devant 
le théâtre, ainsi que plusieurs immeubles particuliers, 
avaient été transformés en maisons à femmes. 



kl BO'w'CHER D£ VEfUKM 361 

— Je connais les dessous de Charleville à peu près 
aussi bien que ceux de Paris, me confiait, au cours de 
notre promenade, le baron von Weithau; mais ici, ce ne 
sont que des Allemands qu'on y rencontre, exclusivement 
des Allemands. 

Et il entreprit de me donner un aperçu de ces dessous 
caropolitains, ou, comme se fût exprimé le prince de 
Schaumbourg-Lippe, de me faire faire la tournée des 
grands-ducs. 

Le nombre des prostituées était considérable. Pour 
subvenir aux besoins physiologiques de pareilles masses 
armées, qui, n'étant momentanément plus au danger, n'en 
convoitaient qu'avec plus d'appétence les plaisirs de la 
paix, il fallait des femmes, beaucoup de femmes, et notre 
administration, soucieuse du moral comme de la santé 
du soldat, y pourvoyait avec un zèle incessant et une 
méthode digne d'étude. Prostituées, à proprement parler, 
n'est toutefois pas un mot exact, car si l'on avait natu- 
rellement débuté par mettre la main sur tout ce qui se 
trouvait de prostitution plus ou moins patentée dans le 
pays, l'insuffisance de ce premier contingent avait vite 
fait apparaître l'urgence de l'accroître par d'importants 
prélèvements opérés sur la population civile, notamment 
sur les petites ouvrières dont regorgeait cette agglomé- 
ration industrielle. 

Voici comment on procédait. Toute femme qui avait 
couché avec un Allemand, — et il n'était besoin pour 
l'établir que d'une simple indication, sans qu'on s'occu- 
pât de rechercher si le fait était vrai ou non, — toute 
femme donc qui était censée avoir eu quelque rapport 
avec un de nos hommes était immédiatement arrêtée, 
confinée dans un hôpital et soumise à un régime des 



382 LE BOUCHER DE VERDUN 

plus sévères. Quand, au bout cle quelques jours, on avait 
bien molesté la malheureuse et qu'affamée, lasse de réclu- 
sion, empoisonnée de remèdes, on la croyait à merci, 
on disait à la jeune enfant : « Si tu veux être gentille 
avec nous, tu auras à manger tant que tu voudras, tu 
gagneras de l'argent, tu recevras des cadeaux, tu pourras 
t'acheter des toilettes et tu n'auras qu'à t'amuser sans 
avoir plus rien à craindre de la Kommandantur. » Les 
unes acceptaient tout de suite, d'autres faisaient les 
mijaurées, mais bien peu résistaient plus de quelques 
semaines. Les meilleurs recruteurs, comme il va de soi, 
étaient les policiers. Avec eux ça ne traînait pas, tant ils 
avaient de tours dans leur sac. Grâce à l'application de 
ces sages et prévoyantes mesures dont Charleviile n'avait 
d'ailleurs pas la spécialité et qui s'étendaient à tout le 
territoire occupé, l'armée allemande avait des femmes 
en abondance. Les unes circulaient à peu près à leur 
fantaisie, peuplaient les trottoirs, hantaient les cafés, les 
brasseries et les bouges; les autres étaient enfermées dans 
les maisons. Mais qu'elles fussent libres ou cloîtrées, dans 
le siècle ou dans les ordres, toutes, depuis les plus huppées 
jusqu'aux plus gouapes, étaient rigoureusement surveillées, 
cataloguées, classées, fichées et mises en carte. 

Et toutes aussi, à Charleviile, payaient tribut au 
D r Wetzel, le médecin de l'Empereur. Sachant que l'on 
n'est jamais mieux servi que par soi-même et que l'œil 
du maître comme son bâton à finance doivent être partout, 
ce haut personnage avait pris en mains propres la régie 
des moeurs. Hôpitaux, salles de visite, pavillons de véné- 
riennes, pharmacies, racolage public, hôtels borgnes, mai- 
sons de tolérance, il dominait tout, dirigeait tout, admi- 
nistrait, exploitait, encaissait avec la plus redoutable 



LE BOUCHER DE VERDUN 363 

activité et la plus tenace exactitude. Le D r Wetzel était 
à la fois le tyran et le fermier général de l'amour interlope 
dans la résidence impériale. Il en réglait despotiquement 
l'exercice et en prélevait âprement la dîme. Il ne se cul- 
butait pas une putain, il ne se tirait pas une bordée dans 
la ville de Charleville qu'il ne lui en fût acquitté la taxe. 
Il ne s'y ingurgitait pas une pilule, il ne s'y introduisait 
pas un spéculum qui ne dût lui solder péage. Les prix 
et les perceptions variaient, depuis la visite bi-hebdoma- 
cîaire que subissaient les femmes et qui était tarifée deux 
marks, jusqu'à la piqûre préservatrice qui leur était faite 
chaque mois et qui leur coûtait dix marks; depuis la con- 
tribution mensuelle à laquelle étaient soumises les maisons 
et qui s'élevait à plusieurs centaines de marks, jusqu'aux 
amendes dont elles se trouvaient constamment frappées et 
qui pouvaient se monter à des milliers de marks. A ces 
importants revenus, l'insatiable médecin joignait ceux 
que lui valait la fourniture des boissons spiritueuses qui 
se consommaient dans les lieux de débauche, ainsi que des 
produits pharmaceutiques et articles d'hygiène, dont il 
imposait l'usage non moins rémunérateur. L'organisation 
allemande pouvait saluer dans le D r Wetzel un de ses 
plus éminents maîtres. 

De tous les établissements soumis à sa juridiction, le 
plus important était situé dans la rue de la Gravière, que 
longeait le talus du chemin de fer de Givet, non loin de 
la gare et du Grand Quartier de Sa Majesté. C'était 
une de ces bonnes maisons de la province française, con- 
fortables et discrètes, demeure honorablement connue et 
de vieille réputation. Le patron en était, au début de la 
guerre, un certain M. Beurier, qui en avait fait l'acqui- 
sition quelques mois auparavant, et qui l'exploitait avec 



394 LK BOUCHE* DE VEKBtfN 

sa dame, M™* Beurier, à !a parfaite satisfaction de la 
paisible population caropolitaine. Sn ce n'é'ait pas la 
n c!u bon Dieu, c'était au moins celle du bon diable, 
et sous l'égide d'une municipalité ennemie du désordre 
et la surveillance paternelle d'une police pleine de man- 
ie, on n'avait à y craindre ni scandale, ni bruit, ni 
dommage pécuniaire. Adoptée immédiatement par nos 
srs, la maison Beurier n'en devint pas pour cela un 
paradis, sinon de Mahomet, mais elle se mua par contre 
en un véritable enfer, pour le vacarme, le sabbat, l'orgie 
de grand style dont elle fut dès lors le théâtre habituel. 
Autant la benoîte rue de la Gravière, que ne troublait 
que le passage peu fréquent des trains de Givet, était 
autrefois tranquille et silencieuse, autant elle retentissait 
à présent du choc nombreux des pas, du tintamarre des 
voix, de l'éclat des chants bachiques et des vociféra-ions 
ordurières. Les soldats, auxquels le lieu était abandonné 
une partie de la journée, y faisaient queue dès huit heures 
du matin. A quatre heures, la porte leur était consignée, 
les salons réservés s'ouvraient, un personnel de choix 
entrait en fonctions et la vieille maison de tolérance de la 
bonne ville de Charîeville se transformait alors en 
Kaiserlicher Puff pour messieurs les officiers allemands, 
qui y menaient grand tapage toute la nuit. Rendez-vous 
de la plus noble compagnie, qui s'y divertissait à son 
goût et sans compter, la maison de la rue de la Gravière 
avait vu gonfler dans des proportions fantastiques son 
chiffre d'affaires. Malgré les redevances, les amendes, les 
commissions, les pots de vin et les frais généraux de toute 
sorte, le père Beurier avait trouvé moyen d'y ramasser, 
en un peu plus d'un an, cinq cent mille marks de béné- 
fices. Cela ne pouvait durer. Et surtout cela ne pouvait 



LE BOUCHER DE VERDUN 365 

faire l'affaire du D r Wetzel. Aussi, dès le début de 
1916, le digne Beurier s'était-il vu proprement et sans 
autre forme de procès expulsé de son établissement, que 
le médecin de l'Empereur, préférant désormais la régie 
directe, faisait maintenant gouverner par une matrone à 
lui. Là où ce coquin de Beurier avait su peloter un demi- 
million, lui, Wetzel, comptait bien rafler des millions. 

J'étais en train de me demander pourquoi le baron von 
Werthau se complaisait à me donner des détails aussi cir- 
constanciés sur le lupanar de la rue de la Gravière, et je 
craignais déjà qu'il ne me proposât, pour finir, d'aller y 
faire un tour, quand il m'apprit, avec une nouvelle insis- 
tance, que ce M. Beurier était le père d'une très jolie 
fille, une brune de dix-huit ans, au teint mat, aux déli- 
cieux yeux noirs et qui portait la toilette avec autant 
d'élégance que de distinction. 

Comme il me la décrivait longuement, je fus pris 
d'une vague inquiétude. 

— Comment s'appelle-t-elle? interrogeai-je. 

— Mais... M ue Beurier. 

— Son prénom? 

— Gabrielle. 

— Gabrielle!... m'écriai-je interdit. 

Alors le baron éclata de rire, d'un rire à la fois cyni- 
que et méprisant. 

— Eh bien, oui, fit-il, mon cher, c'est celle dont vous 
avez vu, ce matin le portrait sortir du portefeuille du 
Kronprinz. 

J'étais complètement suffoqué. 

— Ce n'est pas possible!... 

— C'est comme ça, 

25 



386 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Le Kronprinz... le Kronprinz serait l'amant de la 
fille d'un patron de bordel? 

— De bordel, il n'y a pas d'autre mot. 

— C'est invraisemblable!..* 

— C'est vrai. 

Les bras m'en tombaient. 

— Je ne sais pas, reprit le baron, si Gabrielle, la belle 
Gabrielle, Bébé, comme il l'appelle, est déjà sa maîtresse. 
La fille n'est pas bête et le fait peut-être marcher. En 
tout cas, le Kronprinz ne jure plus que par elle, lui court 
après partout, la veut et l'adore. Juliette Rossignol est 
complètement oubliée. Elle n'existe plus. Il n'y en a plus 
que pour la belle Gabrielle, pour qui Willy est prêt à 
faire toutes les folies. 

— Et le Kronprinz sait-il, fis-je étranglé sait-il le 
métier que font ou que faisaient récemment encore ses 
parents? 

— Sans nul doute. Le jour où il a vu pour la pre- 
mière fois Gabrielle Beurier, il ne savait évidemment 
pas qui elle était. Il l'a rencontrée sur la route de Revin, 
qui longe la Meuse. Il était dans sa torpédo. Il croise 
deux promeneuses, dont l'une attire son attention. C'était 
Gabrielle avec sa bonne. Il s'arrête, descend de voiture, 
selon son habitude quand il rencontre une jolie femme, et 
l'aborde. Il lui demande qui elle est, où elle habite, la 
complimente, échange quelques propos avec elle et reçoit 
le coup de foudre. Le jour même il lui fait porter un bil- 
let et un bouquet à son domicile, boulevard Gambetta, 
qui est celui de ses parents. S'il n'a pas été renseigné dès 
l'abord par le simple énoncé de son nom, il a dû l'être 
tôt après, car ici tout le monde connaît la belle Gabrielle» 
Chacun a pu la voir rue de la Gravière, où elle aidait 



LE BOUCHER DE VERDUN 387 

ses parents à faire marcher la maison, tenant la caisse, 
enregistrant les consommations, comptant le linge, distri- 
buant les numéros des chambres et s'employant de son 
mieux, en experte comptable, à parfaire le demi-million 
des gains paternels, qui servira à assurer sa dot, car 
le père Beurier entend bien la marier devant le maire et 
devant le curé, en attendant de lui léguer la suite fruc- 
tueuse de son commerce. 

Tout ce que me racontait ainsi, de son ton pince-sans- 
rire, le baron von Werthau me renversait de plus en plus. 
Quelque préparé que je fusse à tout croire possible de la 
part du Kronprinz, une pareille histoire me semblait pas- 
ser les bornes de l'imaginable. 

— Et le prince est avec elle en ce moment? 

— C'est certain. Lorsqu'il nous a quittés si précipi- 
tamment à l'Auto-Korps, c'était, soyez-en sûr, pour cou- 
rir à la Friture. 

— La Friture? demandai- je interloqué par ce nou- 
veau mystère. 

— La Friture ou, si vous aimez mieux, le café du 
Barrage. C'est une assez jolie guinguette des environs de 
Charleville, située sur le coude de la Meuse, en aval, au 
pied des hauteurs de Belair, à proximité d'un barrage de 
la rivière qui lui fournit son enseigne et où, pendant la 
belle saison, les dimanches et jours de fête, la jeunesse 
carolopolitaine va godailler, danser et s'amuser, ce qui 
lui vaut ce nom pittoresque et plaisant de la Friture, sous 
lequel elle est généralement connue. C'est un lieu des plus 
gais et des plus commodes pour les rencontres amoureuses. 
La patronne, M me Claudot, est la providence de ces 
jeunes gens. Elle facilite leurs rendez-vous, transmet leurs 
billets galants, reçoit leurs confidences, s'entremet habile- 



388 LE BOUCHER DE VERDUN 

ment pour résoudre leurs difficultés, arrange leurs parties 
fines et dispose savamment tout le nécessaire pour leur 
heureuse conclusion. Les rideaux de cet aimable asile, les 
tonnelles et bosquets d'alentour ont entendu bien de lan- 
goureux soupirs, bien de douces pâmoisons. C'est le bon 
logis, dont la dame Claudot est la bonne hôtesse. 

— Autant dire une maison de passe! fis-je dégoûté. 

— Aussi le Kronprinz y passe-t-il fréquemment. La 
Friture est, à Charleville, le Quartier Général de Son 
Altesse et la dame Claudot, son Chef d'Etat-major, sa 
Conseillère intime actuelle pour toutes les opérations du 
front de la rive du Tendre. Intrigante, rusée, industrieuse 
et souple comme un Figaro en jupons, elle s'est rendue 
indispensable à l'Almaviva de Potsdam, qui la charge de 
toutes ses missions de confiance... 

— Pour sa Rosine de mauvais lieu! m'écriai-je. 

— Précisément. C'est la dame Claudot qu'il a infor- 
mée tout aussitôt de sa rencontre; c'est elle qui a porté 
le premier billet, suivi d'autres; c'est elle qui a maqui- 
gnonné le premier rendez-vous; c'est chez elle, à coup 
sûr, qu'il se trouve à cette heure, et c'est chez elle aussi, 
sans doute, que vous irez souper ce soir avec lui, puisqu'il 
vous a fait la gracieuseté de vous y convier, et qu'il vous 
exhibera sa précieuse conquête. 

— Grand merci de l'honneur!... 
Nous étions sous les arcades de la place Ducale, dont 

les hautes toitures ardoisées, aux tons gorge de pigeon, 
s'enlevaient, très Renaissance, sur les grands pavillons 
de briques aux chaînages de pierre. Au milieu du noble 
quadrilatère, Charles de Gonzague, altier sur sa fontaine 
monumentale, foulait de sa botte et balayait de sa cape 
son socle écussonné, 



LE BOUCHER DE VERDUN 389 

Près de l'hôtel de ville, le café Henrion ouvrait sur 
la galerie ses portes mugissantes et y boursouflait sa ter- 
rasse encombrée. 

— Entrons là, dit le baron, c'est le plus grand café de 
la ville. 

L'immense salle était pleine d'une foule germanique 
attablée, qui y étanchait sa soif à grands flots. Sur une 
scène-tréteau qui en occupait le centre, une chanteuse en 
paillons cabriolait, demi-nue, en lançant d'une voix sure 
des couplets délirants aux sons d'un orchestre endiablé. 
C'était la fin de son numéro, qu'elle achevait au milieu 
d'une ovation trépidante. Elle fut remplacée par deux 
clowns, accoutrés l'un en Anglais, l'autre en Français, 
qui commencèrent leurs turlupinades. L'air était saturé 
de tabac, d'alcool et de parfums violents. 

Nous circulions difficilement parmi les travées bon- 
dées, cherchant où nous asseoir, quand nous nous enten- 
dîmes héler à grand bruit de voix, de rires et de chocs 
de soucoupes. C'étaient quelques-uns des convives de 
l'Auto-Korps, qui avaient échoué dans ce beuglant pour 
y poursuivre leurs libations en l'honneur du nouveau 
chevalier de l'ordre « Pour le Mérite ». Il y avait là, 
en plus ou moins joyeux état d'ébriété, le prince de 
Hohenzollern-Sigmaringen, le major von Buxenstein, le 
colonel von Marschall, le major comte von Moltke, le 
major von Caprivi, le rittmeister von Zobeltitz, Zekki- 
Pacha, en fez, le major von Iena, qu'on avait dessoûlé 
avec un vomitif et un siphon d'eau de Seltz et qui, en 
train de se ressoûler, n'était pas loin d'avoir déjà rat- 
trapé les autres. 

Nous prîmes place au milieu de leur groupe exubérant. 
Les deux clowns, sur une musique de galop infernal, s'es- 



390 LE BOUCHE» DE VERDUN 

crimant burlesquement contre un ennemi invisible et insai- 
sissable, recevaient eux-mêmes les horions qu'ils desti- 
naient à leur adversaire commun, puis, après de copieuses 
insultes qu'ils échangeaient en argot berlinois, l'un avec 
l'accent britannique, l'autre avec l'acent français, finis- 
saient par se gourmer rageusement entre eux à grand 
déploiement de coups de pied au cul, de ventres dégon- 
flés, de dents crachées, de crânes fendus. Des rires énor- 
mes saluaient chacune de ces pitreries. Rouge et suant, 
le prince de Hohenzollern-Sigmaringen applaudissait à 
tout rompre, tandis que le mouchet du fez de Zekki-Pa- 
cha frétillait d'ébaudissement. Mais le paroxysme de la 
jubilation fut atteint quand on vit lâcher sur la scène un 
petit cochon peinturluré de noir, de jaune et de rouge, 
auquel on avait fait la tête du roi des Belges, et les 
deux histrions le pourchasser, s'en saisir et se mettre enfin 
d'accord pour le fesser à tour de bras. Les cris perçants 
de l'animal, les grimaces extraordinaires de son groin 
moustachu, les claques retentissantes des clowns, leurs égo- 
sillements cocasses, les stridences échevelées de l'orchestre, 
les hurlées de joie de la salle en convulsion déchaînaient 
une rafale charivarique qui confinait à la folie. 

On eut toutes les peines du monde à retenir von Iena, 
qui, sabre au poing, voulait se précipiter sur le tréteau 
pour saigner le cochon belge d'une estafilade. 

A la clownerie succédèrent des danseuses bavaroises 
qui, mollet nu et jupon rouge, entamèrent je ne sais quel 
cancan simili-alpin. 

— Plus haut, les jambes! braillait le Hollenzollern- 
Sigmaringen. 

— Quelles nouvelles de Rupprecht? beugla un des 
majors. 



LE BOUCHER DE VERDUN 391 

— C'est pas drôle!,.. 

— Elles sont laides!... 

— On peut pas toucher!... 

— Allons voir les Françaises!... 

C'est von Iena qui avait lancé cette proposition, 
laquelle fut immédiatement adoptée d'enthousiasme. 

— Allons voir les Françaises!... 

— Ja! so!... Vortrejflich!... Allons voir les Fran- 
çaises!... 

On se leva en tumulte, tandis que l'orchestre soufflait 
un air de cor de chasse sous les entrechats des Bavaroises. 

— Où va-t-on? demandai-je. 

— Rue de la Gravière... Chez le docteur Wetzel! me 
fut-il répondu. 

Je regardai von Werthau. 

— i Mon Dieu, oui, dit celui-ci, tout le monde y va. 
Allons-y. 

Je consultai la montre de mon bracelet qui renfermait 
la boucle de cheveux de Juliette. Elle marquait cinq 
heures. J'avais encore une heure avant le rendez-vous 
que m'avait assigné le Kronprinz. 

— Allons-y, fis-je. 

Nous nous retrouvâmes sous les arcades de la place 
Ducale, au milieu du groupe titubant, sonore et hilare. 
On s'engagea dans la rue du Petit-Bois. La marche était 
cahotante et peu sûre. Von Iena festonnait à grands zig- 
zags, sacrant et gesticulant, comme il faisait à Stenay, 
sous les regards ébaudis des Feldgrauen. Le fez de Zekki- 
Pacha servait de signe de ralliement. On prit par l'avenue 
Pasteur, puis par la rue Waroquier, puis par la rue Jac- 
queminart-Templeux, pour déboucher enfin, en grand 



392 LE BOUCHER DE VERDUN 

arroi de joyeuseté, dans la rue de la Gravière, à quel- 
ques pas de la maison Beurier. 

Le bordel insérait légèrement de biais sur la file des 
demeures bourgeoises sa façade de pierres grises, ses 
étages de fenêtres closes et son toit mansardé. Un rmr 
surélevé d'une grille, à l'alignement de la rue, lui ména- 
geait, au delà d'un portillon de tôle pleine, une minus- 
cule cour d'entrée et lui annexait, sur son côté droit, un 
bout de jardin tout feuillu d'arbres fruitiers. La courette 
traversée, une jolie porte grillée donnait accès dans la 
maison. Cette porte se trouvait surmontée d'une grande 
lanterne rectangulaire en verre blanc visible de la rue, 
qui arborait en noir le gros numéro 16. N'eût été l'ap- 
parence exagérée de ce chiffre, le mystère des volets clos, 
d'où filtrait une lumière artificielle qui se perdait dans 
la clarté du jour, et le brouhaha confus qui parvenait au 
dehors, symptôme du vacarme qui régnait à l'intérieur, 
rien n'eût pu faire suspecter les mœurs de cet immeuble 
correct, dans ce quartier honnête et d'ailleurs bien famé. 
Paresseusement juché sur l'angle du mur, un gros matou 
jaune et blanc somnolait à l'ombre d'une branche de 
pommier. 

Une seconde porte, sur la gauche, ouvrait directement 
sur la rue. Elle ne portait pas de numéro. C'était l'entrée 
particulière de messieurs les officiers, et c'est aussi par là 
que nous entrâmes, le fez de Zekki-Pacha en avant. 

Nous reçûmes aussitôt la bouffée d'air chaud, de 
lumière violente, de cris discords, de rires perçants et 
d'odeurs capiteuses, caractéristique du lieu où nous nous 
trouvions. La maison était déjà en pleine effervescence. 
Un tintamarre de grosses voix masculines, de glapisse- 
ments féminins, de sons de piano, de grincements de vio- 



LE BOUCHER DE VERDUN 393 

Ion, de cliquetis de bouteilles et de tintements de mon- 
naie la remplissait désordonnément. On entendait clapper 
des piétinements de danseurs et geindre des affaissements 
de meubles. On voyait, rose ou bleu, s'envoler un peignoir, 
tourner un uniforme gris, transparaître une cuisse blanche. 
Des rideaux s'écartaient, des tentures retombaient. Un 
fumet de chair, de cigare et de patchouli mordait les 
narines. 

Nous étions dans un couloir tendu d'andrinople qui 
conduisait directement aux salons du fond. A droite s'ou- 
vrait la « salle commune », vaste pièce aux murs 
peints, servant à la fois de réfectoire, de comptoir, d'of- 
fice, de lingerie et de cuisine, avec sa longue table recou- 
verte de linoléum, ses chaises, ses bancs, sa caisse-bureau, 
ses armoires, ses placards, ses vaisseliers, sa bouteillerie et 
ses fourneaux. Venait ensuite le « cabaret », parqueté et 
orné de glaces, avec ses tables à boire, ses banquettes, son 
lustre et ses appliques. Ces deux pièces se trouvaient sur 
le devant. C'étaient celles qui étaient ouvertes aux sol- 
dats dans la journée. Elles étaient séparées par un corri- 
dor d'entrée menant de la porte au gros numéro à un ves- 
tibule central, d'où prenait l'escalier qui montait aux éta- 
ges. Un couloir intérieur, rejoignant celui par lequel nous 
étions entrés, séparait les pièces du devant des salons du 
fond. Ceux-ci étaient au nombre de trois. A gauche et 
regardant le couloir des officiers, se trouvait le « salon » 
proprement dit. Elégamment tendu de rose et de blanc, 
garni de moquette, décoré de rideaux à sujets de chasse, 
le « salon » se prévalait de douze fauteuils en tapisserie, 
de deux canapés, d'un piano et d'une table de coin cou- 
verte d'une brocatelle aurore. Des glaces, des fleurs dans 
les vases et deux tableaux représentant des paysages 



394 LE BOUCHER DE VERDUN 

agrestes lui conféraient un aspect confortable et cossu, 
qu'agrémentait une magnifique hure de sanglier naturali- 
sée, témoignant que nous avions l'honneur d'être les hôtes 
du département des Ardennes. La seconde pièce, située 
au milieu, était dite la « salle à manger », et c'était 
aussi, selon cette appellation, celle où on soupait. Elle 
comportait, comme il convenait, une table avec sa nappe, 
les sièges et le buffet appropriés, et se décorait de faïences 
et de bois de cerfs. A droite était « le fumoir », dont 
un divan de velours rouge faisait le tour. On y trouvait 
une table de milieu au tapis quadrillé rouge et blanc, 
deux guéridons d'acajou, une jardinière garnie de plantes 
vertes et un lustre oriental. Sur une console, une statue 
d'albâtre mirait son dos dans une glace; elle figurait non 
Vénus ou Cupidon, comme on eût pu l'attendre, mais 
bien la chaste Diane, diadémée de son croissant de lune. 
Si ce décor ne présentait rien de particulièrement libi- 
dineux et eût presque pu meubler n'importe quel honnête 
intérieur provincial, la société qui s'y agitait et s'y bous- 
culait donnait par contre le spectacle de la plus éton- 
nante licence. Une trentaine de femmes dans tous les états 
de déshabillement, depuis la complète nudité jusqu'aux 
attifements les plus carnavalesques, attisaient à grand 
déploiement de grâces impudiques la lubricité des officiers 
allemands, dont les uniformes houleux et désordonnés se 
gonflaient de plaisir ou de fureur erotique. Les couleurs 
violentes des gazes, des écharpes, des chemises se mêlaient 
au gris des tuniques et à la tresse rouge ou jaune des pas- 
sepoils; les bas de soie et les mules à hauts talons s'en- 
chevêtraient aux bottes en cuir fauve; les chevelures, 
nouées ou flottantes, frôlaient les moustaches cosmétiquées, 
et le fard des visages s'appareillait à l'enluminure des 



LE BOUCHER DE VERDUN 395 

trognes. Sur le rythme crapuleux du piano, un petit bossu 
raclait un violon criard. On dansait au salon et dans les 
couloirs. Des couples obscènes tournoyaient impétueuse- 
ment ou se dandinaient, collés et ondulants. Un grand 
uhlan roux à barbiche, la braguette défaite, gambadait 
comme un satyre, emportant sur son poitrail plastronné 
une nymphe lascive. Le divan circulaire du fumoir tan- 
guait de corps écroulés, de membres mêlés, de ventres 
confondus, grouillait de seins, d'épaules, d'échinés, de 
flancs, de jambes gigotantes, de bras reptiliens, tressail- 
lait de fouillements, de palpations, de gestes plongeants, 
dans une priapée énorme et singulière. Ivre-mort, un capi- 
taine de cuirassiers gisait étalé devant la statue de Diane, 
un pot de fleurs entre les bras. Une cohue battait le vesti- 
bule, envahissait l'escalier qui montait aux chambres, 
celles-ci au nombre de seize, distribuées huit par huit 
entre les deux étages. De nouvelles femmes en descen- 
daient, poudrées de frais. Il provenait de là-haut toute 
une bacchanale de remuements, de craquements de meu- 
bles, de gloussements, de grognements, de soupirs, de rires, 
de halètements, de glouglous d'eau et de heurts de porce- 
laines, que striait parfois un cri strident de fille ou un 
juron retentissant de reître. Immonde et turgescent, le flot 
graveleux roulait partout, écumant et mugissant du haut 
en bas de la maison, couvrant le rez-de-chaussée, refluant 
dans le cabaret du devant et jusque dans la salle com- 
mune, où l'on entendait la voix rêche du D r Wetzel se 
disputant ignoblement avec sa tenancière M me Marie : 

— Je vous dis que vous me volez... Voyons, combien 
de bouteilles de Champagne hier soir?... Non, non, c'est 
impossible... Vous me volez!... Je finirai par vous foutre 
à la porte!... Combien dites-vous?... Cent cinquante 



396 LE BOUCHER DE VERDUN 

hommes?... Je vous répète qu'ils ne doivent pas rester en 
haut plus de cinq minutes chacun... Vous dites?... Par- 
faitement, qu'ils se déboutonnent avant!... 

Notre arrivée avait fait sensation. L'entrée titubante 
de von Iena et surtout celle à peine moins tumultueuse 
du prince de Hohenzollern-Sigmaringen soulevaient un 
roulis d'enthousiasme. On criait : « Vivat Hohenzol- 
lern!... Flamberge au vent!... » Le fez de Zekki-Pacha 
n'avait pas un moindre succès. Le Turc eut aussitôt deux 
odalisques pendues à son uniforme kaki. 

— C'est un pacha à trois queues! 

— Combien as-tu de femmes dans ton harem, chéri?. 

— T'es pas eunuque, au moins? 

Zekki-Pacha jurait, par Allah, qu'il n'était pas 
eunuque et qu'il allait en administrer la preuve séance 
tenante. 

Dans la salle à manger, nous trouvâmes le prince de 
Schaumbourg-Lippe, le héros de la journée, déjà attablé, 
qui continuait la bombance de l'Auto-Korps, sa croix de 
l'ordre « Pour le Mérite » au cou et une femme sur 
chacun de ses genoux. Il avait comme partenaire le comte 
von Sturg, hippopotamien et gargantuesque, qui lui 
tenait valeureusement tête. Le prince de Hohenzollern et 
von Iena s'installèrent aux deux autres côtés de la table, 
et à eux quatre, avec une demi-douzaine d'hétaïres, ils 
remplirent la pièce de leur corpulence, de leur gueular- 
dise, de leurs rots et de leur truculente paillardise. 

Archi-bondé, le lupanar ronflait maintenant à toute 
débauche. Une épaisse atmosphère de mets, d'épices, de 
vins, d'essences, de fumées tmbagiques, d'odeurs d'aissel- 
les et de sexes obnubilait les têtes et tourmentait le* cer- 



LE BOUCHER DE VERDUN 397 

veaux. Je commençais à me sentir assez mal à l'aise et 
passablement écœuré. 

Un petit signe de von Werthau et quelques mots mur- 
murés par lui attirèrent mon attention sur deux ou trois 
officiers à mine discrète et à l'allure sobre, qui parais- 
saient inspecter d'un œil observateur ce qui se passait. 
C'étaient des hommes de Bauer, le directeur de la police 
secrète. Voyant que je comprenais : 

— Parfaitement, me dit le baron. 

Nous étions mouchardés. Les inspecteurs semblaient 
être au mieux avec quelques-unes des femmes. Je devinai 
que les malheureuses, non contentes d'être réduites à l'état 
de courtisanes du plus bas étage, servaient encore d'indi- 
catrices. 

Mais c'est en vain que je cherchai à scruter sur ces 
visages féminins ce qui se cachait sous leur fard et ce 
que pouvaient laisser échapper leurs yeux peints. Jus- 
qu'à quel point ces Françaises se rendaient-elles compte 
de leur déchéance? En souffraient-elles? en avaient-elles 
honte? Etaient-elles intérieurement pleines de rage ou de 
désespoir? C'est ce qu'il me fut impossible de discerner. 
Toutes, plus ou moins soûles, remplissaient leur rôle 
abject avec soumission, zèle et déportement. Il n'était pas 
plus facile de distinguer entre les professionnelles de la 
galanterie et celles qui avaient pu y être récemment con- 
traintes par la force, la menace, la ruse ou l'épouvante 
de la misère et de la faim. Les assauts innombrables 
d'hommes qu'elles avaient subis, la rapidité d'adaptation 
propre aux femmes, l'entraînement, l'alcool et la conta- 
gion du vice les avaient toutes marquées du même sceau 
d'ignominie, roulées dans la même boue de dépravation, 
pétries de la même turpitude et fait d'elles les mêmes 



398 LE BOUCHER DE VERDUN 

filles de joie. Toutes cependant étaient jolies, quelques- 
unes très jolies, dans leur infamie. Toutes étaient jeunes. 
L'une d'elles, une brune aux gestes encore enfantins, ne 
devait pas avoir plus de quatorze ans. 

Une tristesse immense m'envahit et je fus pris tout à 
coup d'un affreux étourdissement à la pensée que Juliette 
pouvait se trouver dans une maison pareille, livrée à la 
bestialité atroce du soudard germanique. 

A ce moment je vis, à ma grande stupéfaction, descen- 
dant l'escalier au milieu d'un déchaînement de rires inex- 
tinguibles, une femme étrange, beaucoup plus grande que 
les autres, aux courts cheveux blonds tout frisés, sans 
seins, le torse transparaissant sous une gaze flottante, 
jambes nues et en tutu de ballerine. Ahuri, j'eus peine à 
reconnaître dans cette funambulesque apparition le comte 
Max von Kubitz, le grand dolichocéphale blond en per- 
sonne, travesti en danseuse. Outrageusement maquillé, la 
moustache fixée sous une lèvre postiche, plâtré, grimé, 
passé au koheul et soigneusement épilé, des bagues aux 
doigts, des bracelets aux biceps un collier de corail rose 
tombant sur la gorge légèrement bombée, il s'avançait 
en virevoltant, se trémoussant équivoquement, se répan- 
dant en grâces suspectes, lançant des baisers, des œillades, 
décochant de tous côtés la mimique scurrile de ses gestes 
obscènes et ambigus... 

Aussitôt qu'il me vit, il se jeta sur moi avec extrava- 
gance : 

— Hering, mon chéri!... Enfin, je te retrouve!... 
Viens mon amour!... mon âme!... Je t'aime, je t'adore, 
je suis à toi!... Chéri, monte avec moi!... Je serai bien 
gentille!... 

D'homériques éclats de rire saluèrent cette déclaration. 



LE BOUCHER DE VERDUN 399 

Tout honteux et encore plus en colère, je le repoussai 
violemment et je lui criai, employant le langage du lieu : 

— Fichez-moi la paix!... Je ne veux plus rien savoir 
de vous, ordure!... Vous n'êtes qu'une tapette!... 

Sur quoi je me disposai à partir. Ma montre marquait 
cinq heures et demie. Il était temps d'aller à mon ren- 
dez-vous. 

Mais, au même instant, un remous se produisit. Des 
hourras avinés s'élevèrent. Des voix acidulées de femmes 
s'écrièrent : 

— Tiens, voilà Gugusse!... Vlà Zigomar!... Le petit 
voyou!... l'apache!... le sale gosse!... 

Son Altesse Impériale le Kronprinz allemand faisait 
son entrée dans le bordel. 

Il paraissait dans un état d'irritation extrême, nerveux, 
tremblant, blême de rage : 

— Où est le D r Wetzel?... Je veux voir le D r Wet- 
zel!... Qu'on aille me chercher immédiatement cette fri- 
pouille de Wetzel!... 

Mais Wetzel accourait, était là, suivi de la grosse sil- 
houette dodelinante de M me Marie, sa maquerelle. 

— Qu'est-ce qu'il y a, Altesse Impériale?... qu'y 
a-t-il donc?... 

— Ce qu'il y a... Ce qu'il y a... Il y a qu'elle m'a 
posé un lapin!... 

— Qui?... 

— Gabrielle. 

— Gabrielle vous a... Ce n'est pas possible, Altesse 
Impériale!... Elle vous a... Elle n'était donc pas à la 
Friture?... 

— Elle n'y était pas... Elle n'y est pas venue... Je l'y 
ai attendue inutilement pendant deux heures... 



400 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Incroyable!... 

— M me Claudot a été la chercher partout... chez ses 
parents... en ville... chez sa sœur... Introuvable!... Où 
est-elle?... 

— Je n'en sais rien. 

— Où est-elle? répéta le Kronprinz d'une voix plus 
aiguë. 

— Je vous affirme, Altesse Impériale, que je n'en 
sais absolument rien. 

— Elle est ici! 

— M" Beurier n'est pas ici. 

— Vous mentez!... Elle est ici!... 

— Mais, nom de Dieu, Altesse Impériale, je vous 
dis qu'elle n'est pas là!... M 1 " Beurier n'a pas foutu le 
pied ici depuis que son papa a été foutu dehors! 

— Ça, c'est la pure vérité, crut devoir confirmer, toute 
haletante d'émotion, M me Marie. On n'a pas vu la 
Gabrielle Beurier depuis cette affaire. Je vous le jure, 
mon prince, sur tous les Saints du Paradis!... 

— Alors, merde!... glapit le Kronprinz. 

Et, furieux, il se lança à travers les salons, en crachant 
par saccades toute une série de : 

— On se fout de moi!... on se fout de moi!... 

Mais sur le seuil de la salle à manger, il recula. Les 
quatre énormes soupeurs, vautrés et pantelants, offraient 
un chaos indescriptible. Le prince de Schaumbourg- 
Lippe, gisant comme un porc sur le tapis, une bouteille 
à la main, une femme sur la panse, souillait de vomissures 
violettes l'émail bleu de sa croix « Pour le Mérite ». Le 
prince de Hohenzollern, le mufle barbouillé de sauce, 
bafouillait une litanie ordurière. Comateux et flatulents, 
von Sturgh et von Iena confondaient leurs hoquets, leurs 



LE BOUCHER DE VERDUN 40! 

renvois et leurs écroulements. Une bacchante nue trônait 
sur la table, une rose entre les cuisses. 

On entendit vagir deux gargouillements informes : 

— Mon neveu!... 

— Mon cousin!... 

Le Kronprinz m'aperçut alors : 

— Allons, foutons le camp! me jeta-t-il. 
Je me précipitai sur ses pas. 

Il sortit comme un fou de la maison Beurier, devenue 
le Kaiserliche Puff, en proférant toujours son : 

— On se fout de moi!... 

Il s'engouffra dans son automobile, qui attendait 
devant la porte des officiers» et lança au chauffeur : 

— Au Grand Etat-Major! 

Je n'eus que le temps de m'y jeter à sa suite. La voi- 
ture démarrait. Le Kronprinz était dans une crise d'exal- 
tation et d'exaspération presque inquiétante. 

— Oui, bégayait-il, tout le monde se fout de moi!... 
Les femmes, les hommes, les princes, les généraux!... Ils 
se foutent de ma gueule!... Cochons! salauds! bandits!... 
Tous plus crapules les uns que les autres!... J'en ai assez, 
nom de Dieu!... D'abord, je veux qu'on me débarrasse de 
ce pion de Schinidt von Knobelsdorf !... Il nie tient en 
lisières!,.. Je vais exiger de Falkenhayn qu'il me foute 
un autre chef d'Etat-Major!... On ne me respecte pas!... 
On me traite en collégien!... A commencer par mon 
père... Ah! celui-là, quand je l'enterrerai, ce sera une 
riche affaire!... On pourra rire!... Toutes ces gouapes 
n'en mèneront pas large!... Mais je n'attendrai pas jus- 
que-là!... J'en ai assez!... Verdun!... ils ne m'ont pas 
consulté une seule fois pour ce sacré Verdun!... J'avais 
des idées... S'ils m'avaient laissé les sortir, Verdun serait 

26 



402 LE BOUCHER DE VERDUN 

pris depuis longtemps!... Ah! les taupes, les idiots!... 
Mais tout doit avoir une fin!... Je vais me montrer!... Je 
vais leur faire voir qui je suis!... qui je suis, moi, le 
Kronprinz de Prusse!... Assez, crapauds!... je suis là, 
nom de Dieu!... Je suis là, bougres de salauds!... je suis 
là... C'est moi, le Kronprinz... l'Empereur de demain... 
l'Empereur d'Allemagne, de France et d'Italie... l'Oint 
du Seigneur... le nouveau Charlemagne... l'héritier du 
Saint-Empire Germanique et Romain!... A genoux, ver- 
mine!... 

J'écoutais ces stupéfiantes divagations, transi d'effroi 
et cloué d'horreur. 

La voiture longeait le square de la gare. Elle passa 
devant la villa Corneau, la résidence de l'Empereur, con- 
tourna l'hôtel Terminus, suivit l'avenue de Mézières, 
dépassa l'Auto-Korps, arriva au monument des Arden- 
nais tombés pour la Défense du territoire en 1870, prit 
à gauche sous le chemin de fer d'Hirson, s'engagea dans 
le boulevard des Deux-Villes, puis dans la rue du Fau- 
bourg-d' Arches. Elle traversa, en ralentissant, le pont de 
pierre sur la Meuse, dont l'arche centrale, rompue par 
les Français en 1914, avait été réparée par notre génie. 
Du pont, la vue découvrait la belle préfecture des Arden- 
nes, siège de l'Etat-Major général des Armées en campa- 
gne, ses deux façades sur la rivière, ses pavillons à balus- 
tres, son grand escalier extérieur, sa terrasse en parc, ses 
beaux ombrages d'ormes de pins et de saules; à droite, 
dans les verdures d'un jardin public, on entrevoyait la 
statue du chevalier Bayard, défenseur de Mézières contre 
les Impériaux. 

Puis l'automobile parcourut la rue d'Arches, vira à 
gauche par la rue de la Préfecture, vint déboucher sur 



LE BOUCHER DE VERDUN 403 

la place d'Armes, devant la façade sud du palais. Le 
vaste et pompeux édifice présentait de ce côté, entre les 
énormes bastions ceinturés de fossés de la citadelle, les 
vieux hôtels à perrons et les platanes de pleine venue, la 
noble architecture de trois corps de bâtiments du 
XVIII e siècle entourant une belle cour d'honneur carrée, 
qui se fermait, sur la place, par une superbe grille entre 
pilastres, décorée de deux pavillons-gloriettes du 
XVII e siècle. L'aile de gauche, qui avait sa grille et sa 
cour particulières, était la résidence du général von Fal- 
kenhayn. C'est là que nous entrâmes. 

Sautant de voiture, le Kronprinz, que j'avais peine à 
suivre, s'engouffra fébrilement dans le vestibule, où la 
garde n'eut que le temps de rendre les honneurs. Nous 
escaladâmes un large escalier intérieur aux dalles de 
marbre, qui nous conduisit, au premier étage, à l'entrée 
d'une longue galerie remplie de plantons, dont nous par- 
courûmes environ la moitié. Puis le Kronprinz ouvrit une 
porte et nous nous trouvâmes dans une pièce assez étroite, 
qui servait d'antichambre au cabinet de Falkenhayn. 
Deux portes s'y faisaient vis-à-vis. Celle de gauche, sur 
laquelle se dirigea le Kronprinz d'un pas précipité, était 
gardée par une sentinelle, baïonnette au canon. 

— On ne passe pas. 

— Brute, sais-tu qui je suis? 

— On ne passe pas. 

— Je suis le Kronprinz! 

— On ne passe pas, fit la sentinelle en croisant son 
arme. Son excellence le général von Falkenhayn est 
avec Sa Majesté l'Empereur. 

Grinçant des dents, le Kronprinz pirouetta d'un demi- 
tour, en grommelant : 



404 tE BOUCHER DE VERDUN 

— Nom de Dieu de nom de Dieu!... On continue à 
ce foutre de moi!... 

Puis, avec un jappement de fureur, il se jeta sur la 
porte de droite, qui n'était pas gardée. 

Nous pénétrâmes dans une grande et magnifique salle, 
dont les trois hautes baies, tendues de rideaux rouges et 
séparées par des panneaux de glace, donnaient sur la cour 
d'honneur. Autour d'une longue table étaient disposés 
quatorze fauteuils de damas jaune. Une cheminée monu- 
mentale, des boiseries Louis XV, des lustres Empire, 
deux Gobelins, un admirable cartel au vernis Martin et 
quelques grands meubles de style solennisaient l'aspect de 
ce lieu somptueux. Un tapis d'Aubusson couvrait le par- 
quet. A l'autre extrémité, une porte ouverte laissait entre- 
voir en enfilade, dans la pénombre de rideaux fermés, le 
clair-obscur d'un salon d'apparat. 

Nous étions dans la salle où la Direction Suprême de 
l'Armée tenait ses conseils de guerre. 

Elle était immense et vide de toute présence humaine. 
Ou du moins nous n'y aperçûmes tout d'abord personne. 
Mais, au bout d'un instant, nous distinguâmes, à demi 
masquée par le rideau de la fenêtre la plus éloignée, une 
haute et maigre stature d'homme qui, regardant immobile 
la cour d'honneur et nous tournant le dos, ne nous pré- 
sentait qu'un long manteau blanc, surmonté d'un casque à 
pointe d'où sortaient quelques mèches blanches. 

A l'approche de nos pas, l'homme au manteau blanc se 
retourna. Je tressaillis. Une tête de mort se décharnait 
sous le heaume à l'ancienne mode. Les vertèbres du cou 
étaient prises dans un hausse-col rouge brodé de feuilles 
de chêne. Deux bâtons d'or se croisaient sur la torsade 






LE BOUCHER DE VERDUN 405 

des pattes d'épaules. Le métacarpe gauche reposait dan.i 
la coquille d'une énorme épée. 

Haeseler!... Ce spectre rôdait donc partout?... 

I a voix aigre du Kronprinz le salua : 

— Eh bien!... Vous voilà Content, maréchal!... 
Quelle guerre!... 

La tête de mort s'anima. La mâchoire s'ouvrit, cra- 
qua et ces mots en sortirent comme un clappement de cli- 
quette : 

— Je ne suis pas content. 

— Pas content?... Et pourqoi?... Vous l'avez, votre 
guerre!... Et elle dure!... 1 er juillet 1916... bientôt deux 
ans... Espérez-vous encore vivre assez vieux pour en voir 
la fin de vos yeux?... 

Les orbites flamboyèrent. La mâchoire articula : 

— Je ne l'espère plus. Mais ce n'est pas ma guerre. 
C'est la vôtre. C'est celle de votre génération. Et vous ne 
savez pas la mener. 

— Parbleu! avec des fantoches comme Falkenhayn, 
Knobelsdorf, Gallwitz, Lochow, Mudra... 

— Et vous? 

— - Et moi?... Est-ce que j'ai la moindre part dans ce 
qui se passe?... Je n'en suis pas responsable h.. Je m'en 
lave les mains!... On ne m'a jamais rien laissé faire!... 

— C'eût été du propre!.». 

— « Qu'est-ce que vous dites, monsieur le maréchal von 
Haeseler? s'écria, pâle de rage, le Kronprinz. 

— Je dis, Altesse Impériale, que vous n'êtes qu'un 
gamin et qu'il ne vous appartient pas de bafouer des 
généraux, qui, si inférieurs qu'ils soient à leur tâche, 
vous dominent cependant de toute la hauteur de leur 
savoir et de leur conscience!... D'abord, que faites-vous 



406 LE BOUCHER DE VERDUN 

ici?... D'où sortez-vous?... Pourquoi n'êtes-vous pas à 
votre quartier général de Stenay?... Ou mieux encore, à 
votre poste de commandement, sous le feu? 

— Vous plaisantez!... Souscrire aux erreurs de ces 
incapables!... aller les sanctionner sous le feu!... 

— Parfaitement. Quand on n'est pas apte à exercer 
un grand commandement, on en prend un petit, et l'on 
va au besoin jusque dans les tranchées. 

— Me faire tuer!... 

— Vous préférez faire tuer vos soldats... et vous en 
laver les mains!... 

— Je vous interdis de me parler sur ce ton, monsieur 
le maréchal! 

— Je prends le ton qui me convient... celui que me 
confèrent mon âge... et mon grade, monsieur le général- 
lieutenant ! 

— Ah! ah!... ah! ah!... c'est ainsi?... crécella le 
Kronprinz, se démenant comme un guignol agité par une 
main en colère. C'est vous, vieux fossile, qui prétendez 
me faire la leçon?... A qui la faute, demandez- vous, si 
nous piétinons encore sous les murs de Verdun?... A qui 
la faute, monsieur?... Eh bien, je réponds : A vous!... 
Oui, à vous!... C'est votre plan qui a été suivi, votre 
plan qui a été mis à exécution... On a attaqué par la rive 
droite, selon le plan que vous aviez fait vous-même jadis... 
C'était une grave faute militaire, une aberration!... C'est 
par la rive gauche qu'il fallait attaquer!... Tel était mon 
avis, et s'il avait été pris en considération, plutôt que 
vos radotages, nous ne serions pas aujourd'hui où nous 
en sommes!... Vous cherchez des coupables?... Le cou- 
pable, c'est vous, monsieur le maréchal! 

— Polisson!... Mon plan avait été fait à une autre 



LE BOUCHER DE VERDUN 407 

époque, dans d'autres circonstances et pour d'autres hom- 
mes que vous!... De mon temps, monsieur, avec le dixième 
de ce que vous avez déjà sacrifié, nous avions pris Paris. 
Quand le prendrez- vous, chétifs avortons?... Quand 
ferez-vous votre entrée à Paris, prince Wilhelm de 
Prusse, Altesse Impériale, petit cabotin, fils de cabotin?... 

— Vous insultez l'Empereur!... 

— J'insulte ceux qui mènent l'Allemagne à l'abîme! 

— Misérable vieillard!... 

— Votre entrée à Paris! continua le maréchal dans 
un rictus terrible, tandis que je tremblais de tous mes 
membres. Votre entrée à Paris!... Laissez-moi rire!... 
L'entrée à Paris, c'est moi qui l'ai faite!... Je suis entré 
à cheval avec nos régiments victorieux dans la capitale 
de la France. Nous avons passé sous l'Arc de Triomphe, 
nous avons défilé dans les Champs-Elysées, nous avons 
campé sur la place de la Concorde... L'entrée à Paris, je 
l'ai faite. Vous ne la ferez jamais! 

— Cesse de croasser, sinistre oiseau de malheur! 

— Quand tu te tairas toi-même, jeune geai!... Où 
sont-ils tous ceux qui ont fait l'Allemagne? Je suis le 
dernier. C'étaient des hommes. Des hommes! Nous avons 
vaincu en six mois ; en six mois, nous avons mis la France 
à genoux. C'est qu'il y avait là votre inoubliable arrière- 
grand-père, Guillaume-le-Preux ; il y avait là votre 
grand-père, Frédéric-le-Noble, alors Kronprinz de 
Prusse, comme vous, mais qui commandait toute une 
armée, lui, et réellement, Frédéric-le-Noble, dont votre 
père a plus tard souhaité la mort, s'il ne l'a pas hâtée; il 
y avait là votre grand-oncle, le hussard rouge, le terrible 
Friedrich-Karl; il y avait Bismarck, le chancelier de fer, 
qu'à peine monté sur le trône votre père renvoyait comme 



408 LE BOUCHER DE VERDUN 

un laquais; il y avait Moltke, Moltke, le grand, pas le 
petit, l'abattu de la Marne, Comme vous allez être l'abattu 
de Verdun, après en avoir été le boucher... Voilà ceux 
dont j'étais le compagnon d'armes!... Saluez leurs 
ombres!... bien bas!... 
Le Kronprinz écumait. 

— En m'insultant, en insultant mon père, sénile drôle, 
c'est eux tous que vous insultez aussi... eux, mes ancêtres! 

— Tes juges! 

Alors, la fureur du petit Hohenzollern ne connut plus 
de bornes : 

— Momie infâme, je vais te rentrer dans ta gorge 
cadavéreuse tes éructations de félon! 

Et, à ma suprême épouvante, je le vis s'élancer le poing 
haut sur l'impitoyable revenant de 1870, tandis que le 
vieux Gottlieb, d'un geste macabre de sa dextrë squeletti- 
que* dégainait à demi son épée. 

A ce moment, la porte s'ouvrit, celle par laquelle nous 
étions entrés, et l'Empereur apparut. 

ïl était suivi par lé chef de l'Etat-Major général des 
Armées en campagne, l'homme que j'avais déjà vu une 
fois au Conseil de guerre de Dun-sur-Meuse, le général 
Erich von Falkenhayn. 

Le Kronprinz se retourna d'un bond : 

— On outrage l'Empire! hurla-t-il. On outrage l'Em- 
pereur! On outrage le Kronprinz!... Que Votre Majesté 
veuille châtier le... 

Mais il s'arrêta net, pétrifié, tellement l'aspect des 
deux survenants était effrayant. Ravagé, décomposé, vert, 
l'Empereur était agité de tressaillements convulsifs; les 
yeux étaient hagards et les moustaches retombantes; il 
tenait à la main une liasse de papiers qui tremblait. 



le Boucher de verdun 409 

Derrière lui, exsangue, livide, sous ses cheveux cendrés en 
forme de perruque, le général von Falkenhayn semblait 
une figure de cire. 

— Qu'y a-t-il? s'effara le Krohprinz. 

Un trémolement sourd s'exhala de la bouche contractée 
du Kaiser -. 

— Nous sommes violemment attaqués, depuis ce 
matin, sur la Somme, par des forces considérables. 

Un instant de stupeur plana. Puis on entendit le grin- 
cement du maréchal von Haeseler qui demandait : 

— Une offensive anglaise? 

— Anglaise... et française, répondit Guillaume II. 

— Et française?... 

— Le XX e corps, lé I er corps colonial, le 
XXXV e corps, en liaison avec deux armées anglaises. 

— Les Français sont encore assez forts pour avoir pu 
jeter trois corps d'armée sur la Somme?... 

L'Empereur souleva un bras droit accablé. 

— Alors... et Verdun? râla le Kronprinz. 

— Verdun!... Verdun!... gémit le Seigneur de la 
Guerre. 

— Verdun!... sonna comme un glas l'écho désespéré 
de Falkenhayn. 

La tête de mort du feld-maréchal grimaça étrange- 
ment; les orbites lancèrent une dernière lueur; la mâchoire 
crissa, s'entr'ouvrit, et il en sortit une voix d'outre-tombe, 
qui proféra : 

— Vous êtes perdus. 

Puis le squelette s'enveloppa de son grand manteau 
blanc comme d'un linceul et s'éloigna lentement dans le 
clair-obscur du salon d'apparat, sa lourde épée traînant à 
terre avec un bruit de chaînes. Et il me sembla qu'il 



410 LE BOUCHER DE VERDUN 

emmenait derrière lui, dans le sillon de son suaire, toute 
une suite de fantômes. C'étaient Guillaume I er , coiffé du 
casque d'infanterie, poussiéreux, ridé et parcheminé, les fa- 
voris et la moustache chenue autour du petit menton rasé; 
Frédéric III, douloureux et idéaliste, sa grande barbe flot- 
tant sur les bandages de son cou; Friedrich-Karl, le 
Prince Rouge, avec son énorme moustache et son harna- 
chement sanglant, l'attila sur l'épaule et Ja flamme au 
bonnet; Bismarck, colossal et métallique, la cuirasse au 
torse et l'aigle sur le casque; Moltke, décharné et sépul- 
cral, comme Haeseler lui-même, ratatiné, sec, glabre, la 
casquette en drap bleu et à bandeau écarlate sur le crâne... 
Et tous s'enfoncèrent, disparurent graduellement dans la 
pénombre des grandes tapisseries aux couleurs éteintes, 
tandis que les deux derniers Hohenzollern, le père et le 
fils, le Kaiser et le Kronprinz, pâles, claquant des dents, 
la bave et la rage à la lèvre, se dévisageaient avec hor- 
reur et haine, comme prêts à se jeter l'un sur l'autre 



VI 



Je ne sais si le Kronprinz finit, ce soir-là, par retrouver 
sa belle. Pour ce qui me concerne, après la terrible scène 
a laquelle j'avais eu le triste privilège d'assister, il ne fut 
plus question du souper où j'avais été convié et je n'eus 
pas l'avantage de faire la connaissance de Gabrielle 
Beurier. Je revins seul à Stenay, par le train, et le lende- 
main matin, à dix heures, je me présentais au Quartier 
général afin de recevoir les instructions dont le général 
Schmidt von Knobelsdorf avait à me charger pour le 
Kommando de Damvillers. 

Il me les confia sous forme d'un volumineux dossier 
que j'avais mission de remettre en mains propres au chef 
d' Etat-Major du général von Lochow. 

Je trouvai le général Schmidt von Knobelsdorf plus 
soucieux encore que la veille. Je compris alors que, tan- 
dis que personne encore, à Stenay, ne savait rien, lui 
seul, par sa conversation téléphonique avec Mézières, 
avait connu dès le matin l'offensive franco-anglaise et dû 
prendre dans les vingt-quatre heures, sous les directives 
de Falkenyahn, les déterminations qui s'imposaient et dont 
je portais sans doute une partie au poste de commande- 
ment de Damvillers. Je compris aussi, quelque temps plus 
tard quand l'attaque eut pris toute son ampleur, que la 
journée que j'avais passée à Charleville, et qui s'était ter- 



412 LE BOUCHER DE VERDUN 

minée si dramatiquement par l'altercation entre le Kron- 
prinz et le vieux maréchal von Haeseler, était le premier 
jour de la bataille de la Somme. 

Les conséquences ne tardèrent pas à s'en faire sentir 
sur notre front. Non seulement celui-ci cessa graduelle- 
ment d'être suffisamment alimenté en troupes fraîches, 
mais encore il dut se dégorger d'une portion de ses effec- 
tifs, que des nécessités impérieuses faisaient diriger d'ur- 
gence du côté menaçant de la Picardie. Toute attaque de 
grand style nous fut désormais interdite et nous dûmes 
nous borner à maintenir les positions jusqu'ici conquises, 
que nous occupions d'ailleurs fortement. 

La seule conquête nouvelle qu'en ces jours néfastes eut 
la gloire d'enregistrer notre vaillant Kronprinz fut celle, 
certaine et définitive cette fois, de Gabrielle Beurier. 
Nous apprîmes ce fait d'armes par les racontars de casi- 
nos, car l'aventure, comme l'on pense, faisait grand bruit. 
Impatienté des tergiversations de la belle enfant, Willy 
avait pris le parti de la faire purement et simplement 
enlever par les soins de la Claudot et de son « Crimi- 
nel », le policier Klein* et de l'enfermer dans un appar- 
tement de la rue Jean-Jacques-Rousseau, à Charleville, 
sous la surveillance d'une duègne, la dame Hénon, qui 
avait à lui fournir des rapports quotidiens sur sa conduite. 
Le policier Klein s'était en même temps chargé de terro- 
riser les parents de la nouvelle favorite, le couple Beurier, 
menaçant de les faire déporter en Allemagne à la pre- 
mière velléité de récalcitrer. Aussi voyait-on le père Beu- 
rier, le tenancier médiatisé de la maison de la rue de la 
Gravière, rôder comme une âme en peine dans les cafés 
de Charleville et sous les arcades de la place Ducale, 
aborder ses amis pu ses anciens clients, contant à qui 



LE BOUCHER DE VERDUN 413 

voulait l'entendre le détail de son affaire, récit qui se 
terminait invariablement par cette exclamation : 

— Et dire que moi, un honnête homme, je suis le 
beau-père de cette canaille!... 

Mais la chronique de la cour de Prusse, pour capti- 
vante qu'elle fût, ne réussissait pas à me distraire de la 
perpétuelle préoccupation qui obsédait ma pensée, 
angoissait mes jours et tourmentait mes nuits. Qu'était 
devenue Juliette? Je n'oubliais pas que le baron von 
Werthau m'avait promis d'interroger à ce sujet le major 
Bauer, chef de la police secrète, et il me tardait de le 
revoir, afin de connaître le résultat de sa démarche. Sans 
trop m' étonner qu'il ne m'en informât pas par lettre, vu 
le caractère délicat de cette affaire, je ne laissais cepen- 
dant pas d'être surpris qu'il ne m'en entretînt pas au 
moins par téléphone, ce dont je n'osais d'autre part pren- 
dre moi-même l'initiative. Mes fonctions, il est vrai, 
m'appelaient souvent à Stenay; mais, deux fois déjà, je 
m'y étais rendu sans avoir pu rencontrer le baron. J'évi- 
tais toujours de paraître au casino de la Krausestrasse, 
dont le sentiment du ridicule dont je m'étais couvert m'in- 
terdisait l'accès; je fuyais également le Château, où d'ail- 
leurs je n'avais pas à me montrer, en l'absence d'une invi- 
tation expresse de Son Altesse Impériale. 

Vers la fin de juillet, je vis enfin von Werthau. Je le 
trouvai dans un des bureaux de l'Etat-major, comme je 
sortais de chez le général Schmidt von Knobelsdorf. Il me 
serra la main d'un air assez distant, puis, sur mon regard 
interrogateur, il se décida à me prendre à part dans une 
antichambre solitaire. 

— J'ai vu Bauer, me dit-il. 

— Eh bien? fis-je avec un tremblement de cœur. 



414 LE BOUCHER DE VERDUN 

— Eh bien, que croyez-vous qu'il m'ait dit? 

— Est-elle vivante? murmurai-je. 

— Je ne sais pas. 

— Comment, vous ne savez pas si elle est morte ou 
vivante, où elle est, ce qu'elle est devenue? 

— Je l'ignore. 

— Alors Bauer... 

— Bauer s'est refusé absolument à me donner le moin- 
dre renseignement à cet égard. 

— Et vous n'avez pas insisté? 

Von Werthau répondit avec une gravité énigmatique : 

— Je n'ai pas pu insister. 

— Pourquoi? 

Le baron me regarda dans le blanc des yeux, puis 
après un silence : 

— Savez-vous, articula-t-il pourquoi M"° Rossignol 
a été arrêtée? 

— Mais, dis-je, pour les motifs qu'on a donnés, je 
suppose... de prétendus signaux qu'elle aurait faits aux 
aviateurs. c. un prisonnier évadé qu'elle aurait caché chez 
elle... 

— Vous ne savez rien d'autre? 

— Rien. 

— Vous croyez que ce sont les seules raisons, les 
véritables raisons qui ont motivé son arrestation? 

— Je n'en connais pas d'autres, fis-je tout pâle. 

De nouveau il me considéra longuement, il me scruta 
profondément, comme pour essayer de se rendre compte, 
de discerner si je ne savais réellement rien de plus, ou si 
je connaissais ce qu'il savait lui, ce que Bauer avait dû 
finir par lui confier dans le plus grand secret. 



LE BOUCHER DE VERDUN 41'j 

Je soutins dans un malaise extrême son regard péné- 
trant. 

Puis il prononça lentement, sans que je susse s'il avait 
oui ou non compris et vu ce qui était en moi : 

— Il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas appro- 
fondir... Il y a des choses qu'il faut laisser sans solu- 
tion dans l'ombre et le mystère... Croyez-m'en, demeurez 
désormais obstinément tranquille. 

Il me tendit la main. Je crus voir flotter dans ses yeux 
une buée d'émotion. Nous nous séparâmes avec une appa- 
rente froideur. 

Je ne l'ai jamais revu. 



Je n'étais pas assez sage pour me ranger au prudent 
conseil du baron von Werthau. Mes sources d'informa- 
tion n'étaient pas toutes épuisées; il m'en restait une, 
une seule, des plus dangereuses et que je m'étais bien 
promis de ne pas utiliser, mais qu'il me fallait pourtant 
me résoudre à essayer, si je ne voulais pas abandonner 
tout espoir de savoir quelque chose. Il restait Klein, le 
sinistre Klein. 

J'hésitai toutefois pendant quelque temps à m'adresser 
à lui, si grande était la frayeur qu'il m'inspirait, si forte 
la répulsion qu'il me causait. Mais mon besoin, mon 
avidité de savoir étaient tels, fût-ce pour m'effondrer 
ensuite de détresse que, surmontant répugnance et ter- 
reur, je me résolus à risquer le périlleux entretien. 

Un matin que je me trouvais de nouveau à Stenay, 
j'allai voir le policier à son bureau, sous prétexte de lui 
faire timbrer un sauf-conduit de service. 

Tandis qu'il me visait ma pièce, j'observais sous son 



416 LE BOUCHER DE VERDUN 

petit chapeau vert son nez camus et son affreux rictus 
d'hyiène, me demandant comment j'allais aborder la con- 
versation. 

Il releva sur moi ses féroces petits yeux gris rayés de 
jaune. Je me sentais déjà noyé dans un flux de perplexité. 

— Eh bien, me dit-il, monsieur le premier-lieutenant, 
avez-vous une nouvelle maîtresse? 

Je saisis avec empressement la bouée qu'il me jetait 
lui-même. 

— Je n'en ai pas, répondisrje du ton le plus enjoué 
et le plus indifférent qu'il me fut possible de feindre. Je 
n'en ai pas, monsieur Klein. J# pe suis pas si pressé. Je 
vous avouerai même que je ne serais pas fâché d'ap- 
prendre tout d'abord où a disparu l'autre. 

Les féroces yeux rayés s'injectèrent de perfidie. 

— Monsieur le premier-lieutenant Hering, après ce 
qui vous est arrivé, votre curiosité me paraît tout à fait 
déplacée. Vous vous êtes conduit dans toute cette his- 
toire comme un naïf, pour ne pas dire comme un imbé- 
cile. Je le sais, et c'est ce qui vous a sauvé. Vous avez 
joué le rôle d'une dupe entre les mains de cette Fran- 
çaise. Votre innocence était tellement flagrante que, 
malgré certaines circonstances vraiment fâcheuses pour 
vous, je n'ai pas voulu vous impliquer dans cette affaire. 
Mais, prenez garde, monsieur le premier-lieutenant 
Hering : si vous vous intéressez encore à cette fille il 
pourrait vous en cuire. Des coïncidences accablantes 
vous compromettraient irréparablement. Ne cherchez 
jamais à savoir ce que Juliette Rossignol est devenue, je 
vous le défends. 

— Et vous le savez? 

— Je le sais. 



LE BOUCHER DE VERDUN 417 

— Dîtes-moi au moins... 

— Rien. 

— Est-elle morte? 

— Rien. 

— Par pitié, monsieur Klein... balbutiai-je, la tête 
perdue. 

— Pas un mot de plus, ou je vous arrête. 

Déjà sa main se tendait vers un commutateur. Une 
sueur froide m'envahit. 

— C'est bien, fis-je. J'obéirai. Cette histoire est enter- 
rée pour moi à tout jamais. 

La main se détourna pour se tendre de mon côté. 
L'oeil rayé sourit. 

— A la bonne heure. Et j'espère, monsieur le pre- 
mier-lieutenant, que quand j'aurai le plaisir de vous 
revoir, vous m'annoncerez que vous avez une nouvelle 
maîtresse. Faites en sorte seulement, de préférence, que 
ce ne soit pas une Française. 

C'est sur ces mots que se termina mon entretien avec 
le policier Klein. 

Que cette histoire fût enterrée pour moi, on pense bien 
que ce n'était là qu'un propos de défaite, consenti pour 
cause de force majeure. Elle le fut cependant en ce sens 
que je n'osai plus dès lors en parler à personne, ni pro- 
noncer le nom de Juliette Rossignol devant qui que ce 
soit. Enterrée, oui, mais dans mon cœur, où elle n'en 
demeura que plus vivante. 

Seul désormais à porter ce souvenir épuisant, mon exis- 
tence se fit mystérieuse et secrète. Confiné dans l'obser- 
vance étroite de mes devoirs militaires, je ne cherchai 
plus de distraction que dans le travail obscur du ser- 
vice. En dehors de l'assiduité laborieuse du bureau et 

27 



418 LE BOUCHER DE VERDUN 

de mes missions de liaison, je ne fréquentais personne, 
fuyant mes camarades, évitant les casinos, renonçant à 
tout plaisir comme à toute courtisanerie à l'égard de mes 
supérieurs. J'avais touché d'assez près aux régions les 
plus hautes de l'Empire pour n'avoir plus le désir de 
leur approche, ni l'illusion de leur prestige. La blessure 
profonde que j'en avais rapportée suffisait à occuper ma 
pensée et à nourrir ma sensibilité. 

Mais si mon inquiète douleur se renfermait ombrageu- 
sement dans le plus intime de moi-même et me rendait 
farouche, elle ne rongeait pas jusqu'à la prostration les 
fibres de ma volonté. Je n'avais pas renoncé à retrouver 
Juliette. II ne se passait pas de jour sans que je com- 
binasse quelque projet la concernant ou que je me livrasse 
à quelque recherche. L'œil aux aguets, l'oreille aux 
écoutes, j'épiais tout ce qui pouvait me mettre sur une 
trace, si fugitive fût-elle. Conversations de soldats, pro- 
pos de rouliers et de mercantis, racontars de cantines, 
d'offices postaux ou de couloirs de Kommandanturen, 
tout m'était bon. Je surveillais les gares, les centres 
d'évacuation et les convois de déportés. Le long des 
routes, je m'arrêtais à considérer les cohortes exténuées 
de travailleurs des champs ou, dans les chantiers et ate- 
liers, les équipes hâves de civils qui s'épuisaient pour 
nous. Bien des scènes pénibles s'offrirent ainsi à mes 
regards et souvent je fus pris de pitié à voir tant de 
ces malheureux et de ces malheureuses, haillonneux, 
délabrés et à peine nourris soumis aux plus dures cor- 
vées, sous la brutalité et les sévices de soudards enragés. 

Les prisonniers de guerre n'étaient pas les moins à 
plaindre, réduits à l'état de chiourme misérable et pous- 
sés, la baïonnette aux reins ou le bâton aur l'échiné, 



LE BOUCHER DE VERDUN 419 

jusque sous les obus, pour y fouir tenacement le sol ou 
s'y déchirer les mains à nouer les fils de fer barbelés. 
J'en vis un jour vingt qui, pour s'être refusés à travail- 
ler pour nous, subissaient la peine du poteau. Les vingt 
piloris dressaient dans la sérénité du matin, le long d'une 
lisière de bois, leurs vingt corps douloureux et contor- 
sionnés. Chacun des suppliciés avait les chevilles et les 
poignets liés derrière le poteau; le poids du corps faisait 
pencher en avant la tête et le thorax. Les liens, formés 
de fort fil de fer, étaient munis d'un garrot de bois que 
l'on n'avait qu'à tourner pour serrer l'attache à volonté. 
Une demi-douzaine de soldats tortionnaires, préposés à 
la surveillance des condamnés, allaient de l'un à l'autre, 
musards et la pipe à la bouche, leur demandant de 
temps à autre s'ils se soumettaient et consentaient au 
travail. Sur leur refus, on donnait un nouveau tour de 
garrot. Je m'informai du temps que durait leur sup- 
plice. La plupart cédaient au bout de quelques heures. 
Quelques-uns le supportaient vingt-quatre heures. Trois 
de ceux que je vis étaient là depuis deux jours et deux 
nuits. 

Ce triste spectacle me rappela le malheureux Pierre 
Lormeau qui avait connu ce martyre au camp de Wit- 
tenberg. 

Mais j'avais l'esprit trop torturé moi-même pour pou- 
voir m'apitoyer longuement sur ces cruels excès de nos 
coutumes de guerre. Si je n'avais pas de garrot aux 
membres, j'avais le cœur pris dans un étau qui se ser- 
rait, lui aussi, de jour en jour. L'idée fixe de retrouver 
Juliette, l'obsession de ne savoir si je la retrouverais, ni 
dans quel état je la retrouverais, au cas où je reverrais 
d'elle autre chose qu'une tombe, tourmentait jusqu'à la 



420 LE BOUCHER DE VERDUN 

souffrance physique ma pensée épouvantée. Les jours, les 
semaines passaient, et je n'avais pas recueilli un indice 
gui pût me fournir un espoir. Dieu restait sourd à mes 
prières, et le hasard, que je ne pouvais pourtant guère 
invoquer, ne paraissait pas mieux disposé. 

J'eus cependant, une fois, une terrible émotion. Entre 
Beaumont et Ornes, non loin de nos anciennes tranchées, 
j'aperçus, au milieu d'une troupe immonde de fossoyeurs 
et de fossoyeuses qui enterraient des débris humains, une 
forme féminine svelte et souple, animée de gestes qu'il 
me sembla reconnaître. Je crus que c'était elle. Le cœur 
disloqué, les yeux tendus, je m'élançai à travers les 
cadavres, les abats, les détritus pourris, les ossements. 
Cela sentait le chlorure de zinc et le phénol. Hélas! ce 
n'était pas elle. Je trouvai une jeune femme émaciée, pré- 
cocement ridée, aux cheveux blanchissants, effarée de 
me voir arriver sur elle et prenant déjà une pose sup- 
pliante. Je la rassurai, mortellement triste. Elle me dit 
qu'elle s'appelait Josette Pastoureau et qu'elle était de 
Flabas. 

— Ils m'ont pris mes deux enfants, qu'ils ont éva- 
cués avec leur grand'mère. Moi, ils m'ont gardée. 

Je lui donnai vingt marks et je la laissai à sa lugubre 
Desogne. 

Ils avaient gardé Josette Pastoureau pour l'employer 
aux plus répugnants travaux. Un sort plus odieux encore 
aurait pu lui être réservé. Je songeai à ce que j'avais vu 
à Charleville. Je me rappelai le frisson que j'avais eu 
à la pensée que Juliette pouvait être enfermée dans une 
maison infâme. Fallait-il diriger aussi mes recherches 
du côté de ces parages abominables? Il le fallait. On me 
vit alors, pâle, sombre, sinistre, franchir les seuils hon- 



LE BOUCHER DE VERDUN 421 

teux du vice et de la débauche, hanter les mauvais 
lieux, les antres de la prostitution, les salons de passe, les 
bouges, les cloaques les plus ignobles, me mêler, rôdeur 
hagard, aux déchaînements de la luxure et de l'orgie, au 
débordement de la fange et à tout le stupre de l'occupa- 
tion. J'allai partout. Je visitai Sedan, Rethel, Vouziers, 
Montmédy, Spincourt, Etain. J'allai jusqu'à Metz. Rien. 

Août s'était écoulé. Septembre était là. Les premiers 
brouillards, le matin et le soir, montaient de la Meuse 
blafarde. A Dun, la maison des Lormeau, après avoir 
quelque temps servi de cantonnement, avait été annexée 
à l'hôpital de la mairie. Elle abritait maintenant des 
typhiques. Dun était toujours un lieu de grand passage 
de troupes; mais le mouvement n'était plus le même, 
s'opérant surtout du sud au nord ou dans la direction 
de la gare. La petite ville ne comptait plus qu'une cin- 
quantaine d'habitants français. 

La dernière fois que j'y passai, je lus cette affiche 
placardée à la Kommandantur et sur un certain nombre 
de maisons : 

EXÉCUTION CAPITALE 

Par jugement d'un tribunal de guerre en date 

du 13 septembre 1916, le nommé 

Léopold Moulard, Français, 

âgé de 20 ans, célibataire, fondeur à Dun-sur-Meuse 

a été condamné à la peine de mort 

pour avoir été trouvé possesseur d'un revolver 

et de munitions. 

La peine de mort a été appliquée ce matin. 

Le condamné a été fusillé. 

Dun-sur-Meuse, 15 septembre 1916. Etappen-Komrnandantur 

Steinmetz, 
Oberst u. Kommandant. 



422 LE BOUCHER DE VERDUN 

Fallait- il désespérer? 

Dans mes nuits d'insomnie, bercé par le grondement 
familier du canon, je me remémorais douloureusement, 
scène après scène, détail après détail, l'intense et déce- 
vant roman dont m'avait ensorcelé l'artificieuse terre de 
France. Je revivais, minute après minute, ces heures tour 
à tour enchanteresses, mystérieuses, affolantes ou cruelles. 
Je me retraçais en traits brûlants ces images sensuelles, 
passionnées, jalouses ou tragiques... Juliette, Juliette! 
ardente et perpétuelle évocation de mon cœur obstiné et 
sanglotant!... Juliette! fée enivrante! poésie, lumière et 
beauté faites chair!... Juliette, âme chaste et sublime, tu 
ne m'avais jamais aimé, mais moi, je t'aimais, moi, je 
t'aimais toujours!... Tu n'aimais que ton art, tes poètes, 
ton pays... et peut-être aussi celui qui était mort, fusillé, 
là-bas, en Allemagne, en pensant à toi... Moi, tu me 
haïssais sans doute... Mais moi, je t'aimais, je t'aimais... 
Juliette! Juliette!... 

Et il ne me restait de toi que cette boucle de cheveux 
qui dormait toujours dans le cercueil d'or de ma montre 
d'officier... Etait-ce encore le souvenir d'une vivante?... 
ou n'étaient-ce plus que des cheveux d'une morte?... 

Halluciné, je la revoyais, qui me faisait signe de la 
suivre... Où?... Les canons lugubres de Verdun battaient 
comme des tambours de deuil... Le cortège des morts se 
levait, glissait funèbrement sur l'horizon rougeoyant... 
Où étais-je?... et que faisais-je, moi, dans cet état-major 
d'armée, presque à l'arrière, alors que mes frères souf- 
fraient, succombaient, mouraient?... En étais-je encore 
à vouloir esquiver le danger pour la sauvegarde d'une 
vie maintenant brisée, pour le ménagement d'un bonheur 
désormais impossible?... Non, non, j'avais honte... La 



LE BOUCHER DE VERDUN 423 

loque morale que je me sentais être ne valait plus rien 
et ne méritait plus d'être conservée... Je voulais aller à 
l'avant, là-bas, en première ligne!... 

Un jour que le général von Lochow était venu à Dam- 
vilîers, je lui présentai ma requête. 

— Très bien. Où désirez-vous aller? 

— Où vous voudrez, Excellence. Je suis à vos ordres, 

— Vous ne craignez rien? 

— Rien. 

■ — Eh bien, je vais vous envoyer..* 
Il consulta un carnet de notes. 

— Où cela, Excellence? 

— A Douaumont. 

Le mot tomba comme un tranchant de sabre. Je frémis. 
C'était la mort probable. 

— A vos ordres, Excellence. 

On était au début d'octobre. Notre front occupait, en 
avant de Douaumont, une ligne qui passait par le bois de 
la Laufée, le bois Fumin, le bois de Vaux-Chapitre, les 
abords de Fleury, l'ouvrage de Thiaumont, la cote 320, 
les carrières d'Haudromont, la côte du Poivre, pour 
rejoindre la Meuse entre Bras et Vacherauville. Ce sec- 
teur, placé sous le commandement du général von der 
Planitz, était tenu par trois corps d'armée, le VII e corps 
de réserve, commandé par le général von Zwehl, le XII* 
corps actif, comprenant la 23 e et la 34 e divisions, le 
XVIII corps de réserve, commandé par le général von 
Steuben, avec les 21° et 25 e divisions, plus quatre autres 
divisions. 

Je partis le 1 octobre, avec mon fidèle Schmutz. Une 
voiturette nous mena en une heure à Ornes, où une cara- 
vane de trois cents hommes devait se mettre en route 



424 LE BOUCHER DE VERDUN 

pour Douaumont. Le voyage était des plus périlleux. 
Il ne pouvait s'effectuer de nuit, l'épouvantable état du 
sol rendant toute marche impraticable dans les ténèbres. 
Par le clair de lune, le danger, pour être différent, n'était 
pas moindre. On en était réduit aux journées de brume, 
qui seules permettaient d'y voir assez sans être trop vu, 
et encore n'y avait-il pas d'exemple qu'une expédition, 
même effectuée dans les meilleures conditions, se fût 
achevée sans pertes ou sans accidents. 

Ce jour-là, le temps était particulièrement favorable. 
La brume, sans être dense, voilait nébuleusement les 
objets, qui se fondaient à deux cents mètres dans une 
grisaille indistincte. Un soleil cireux montait sur la 
Woëvre invisible. 

La colonne se composait par moitié de porteurs, char- 
gés de caisses, de ballots, de hottes, de sacs de pains, de 
tonneaux d'eau, de fûts de bière ou de pétrole. Ils avaient 
le bâton ferré à la main, et quelques-uns. portaient des 
rouleaux de cordes, dont ils devaient se lier par chaînes 
de trois ou quatre comme des alpinistes. L'autre moitié 
était formée de fantassins qui rejoignaient les lignes de 
l'avant, de mitrailleurs, de pionniers et de personnel 
sanitaire. Le tout marchait sous le commandement d'un 
capitaine, qui connaissait la région, et sous la conduite 
d'un guide, qui la connaissait mieux encore, car on ne 
pouvait s'aventurer sans la direction d'hommes expéri- 
mentés dans ce terrain perfide et perpétuellement chan- 
geant. 

Le premier kilomètre fut relativement facile, à tra- 
vers les halliers encore subsistants du bois le Chaume et 
sur les débris de la route de Louvemont. Le sol était 
flasque et visqueux, dans les détritus des écorces pour- 



LE BOUCHER DE VERDUN 425 

ries et des branches mortes. Des ponceaux de planches 
traversaient nos anciennes tranchées. Un feuillage rouillé 
bouquetait les arbres cassés. 

A mesure que nous avancions, le paysage se modifiait. 
Il semblait que nous passions, comme en montagne, à tra- 
vers des zones appartenant à des flores et à des climats 
différents. A la région des arbres à feuilles succédait 
celle des arbres dépouillés, puis celle des arbres ébranchés. 
Au bois des Caurières, la végétation, de plus en plus ra- 
réfiée, ne consistait plus qu'en troncs déchirés d'éclats, 
fantoches sinistres étirant dans le brouillard leurs moi- 
gnons grimaçants. Puis ce fut le désert. 

Le glapissement du capitaine s'éleva : 

— Aile Gasmasken in Ordnung (1). 

La zone désertique étalait sous nos yeux agrandis sa 
lisière ravagée, galeuse, scoriacée, aux tons bruns et vio- 
lets qui s'atténuaient et se perdaient dans la brouée gri- 
sâtre. Sillonnée de dunes, forée de trous, écorchée de 
brûlures, balafrée de crevasses, la terre des batailles sem- 
blait un chaos sans nom, à l'aspect redoutable et à l'hor- 
reur surprenante. Nous nous y engageâmes, le cœur pan- 
telant, le pied crispé. Remué perpétuellement par la tour- 
mente, pétri et repétri par les projectiles, le sol était ins- 
table et traître. Le pas y enfonçait jusqu'à la cheville, 
le plus souvent dans une boue noirâtre, parfois dans des 
sables mouvants, selon la nature des pentes et des déni- 
vellations. Des ravins s'ouvraient d'où montaient des 
fumées. Des crêtes surgissaient, étranges et flottantes, 
couturées de déchirures, rongées de chancres caverneux. 
Les trous d'obus se multipliaient, se propageaient jusqu'à 
se toucher et se confondre, ulcérant et vérolant le terrain. 
(1) Tenez prêts les masques contre les gaz. 



426 LE BOUCHER DE VERDUN 

Ils augmentaient aussi en amplitude, et bientôt apparurent 
de véritables cratères, vastes entonnoirs profonds de huit à 
neuf mètres, aux lèvres boursouflées et glissantes, qu'il 
fallait contourner avec la plus grande prudence pour ne 
pas être surpris par leur glaise ou happé par leur enli- 
sement. Quand, penché sur leur gouffre, la jambe ancrée 
et le bâton fiché dans la bourbe, on explorait leur cuvette 
où croupissait de l'eau, on voyait émerger des débris de 
cadavres, des lambeaux d'uniformes, des casques, des 
fusils, des pièces d'équipement ou la carcasse monstrueuse 
d'un cheval. Leurs abords marécageux étaient parsemés 
de restes hétéroclites, havresacs boueux, bottes pourries, 
ferrailles amoncelées, épaves de véhicules, tronçons de 
corps en décomposition, crânes broyés. Partout s'épan- 
dait l'affreuse alluvion de la bataille. Le sédiment de 
huit mois de massacre épaississait de tous côtés sa couche 
tartaréenne, et l'on voyait les dépouilles des légions sup- 
pliciées traîner ignoblement sur ces lugubres gémonies. 
Aux tubes de canons rouilles et aux caisses de munitions 
décolorées s'entremêlaient les fils téléphoniques disloqués 
et les réseaux des barbelés effondrés. Les tranchées rava- 
gées ne se marquaient plus que par de vagues sillonne- 
ments ou des fossés fangeux. Puante et gluante, char- 
riant d'immondes déchets, la boue qui nous empêtrait sem- 
blait un composé effroyable d'argile en dissolution, de 
métal mangé, d'ossements pulvérisés et de charogne fon- 
due. Le désert en putréfaction nous engloutissait lente- 
ment dans sa solitude d'épouvante et de mort. Rien n'y 
vivait, en dehors de notre caravane accablée : pas un 
animal, pas une bête fauve, pas un rat, pas un oiseau, 
pas un insecte, pas un ver. Aucun corbeau même n'y 
croassait. Le poison avait tout tué, 



LÉ BOUCHER DE VERDUN 427 

Nous marchions depuis des heures dans cette déso- 
lation qui paraissait ne devoir jamais finir. Toute topo- 
graphie était illusoire au sein de cette géhenne. Autant 
qu'on pouvait le supputer, nous nous trouvions entre la 
ferme des Chambrettes, sur notre droite, et les bois de 
la Vauche, à gauche, rasés, dévorés comme par une 
teigne. Des chuintements d'obus déchiraient la brume. 
De temps en temps, après une explosion lourde, un jet 
noir s'élevait, un nuage gris bleu bordé de blanc se for- 
mait et une vague odeur de chlore acidulait l'air. Bien 
que l'ordre n'eût pas encore été donné de mettre les 
masques, certains les arboraient par prudence, en dépit 
du surcroît de fatigue que leur causait la difficulté de 
respirer. Parfois retentissaient des cris, des jurements : 
c'étaient de nos hommes qui glissaient, s'abattaient, dis- 
paraissaient dans un trou, gargouillaient dans l'eau grasse, 
d'où on avait de la peine à les retirer, limoneux et 
putrides. On en voyait d'autres qui s'évanouissaient de 
peur ou de fatigue, et qu'on réveillait à grands coups de 
crosse ou d'une pointe de baïonnette. D'autres, pris de 
coliques incoercibles, s'accroupissaient longuement sur 
l'humus pestilent. Deux périrent noyés; trois porteurs 
furent pulvérisés par la chute d'un percutant; un soldat, 
qui, saisi de désespoir ou de folie, refusait obstinément 
d'aller plus loin, dut être exécuté au revolver. 

Nous commencions à monter laborieusement une nou- 
velle côte, quand nous vîmes peu à peu surgir et se 
silhouetter dans le brouillard quelque chose comme une 
énorme montagne aux flancs dévastés, qui, crénelée et 
déchiquetée, semblait le cône bouleversé d'un volcan 
mort. En même temps l'affreux paysage se mettait à 
s'animer. Une autre caravane d'excursionnistes, piolet 



428 LE BOUCHER DE VERDUN 

en main, sac au dos, fusil à l'épaule et accompagnée 
comme la nôtre de ses porteurs, s'approchait par un point 
différent. Des fissures et anfractuosités de l'horrible 
escarpement, on voyait dévaler, comme des termites, de 
petits groupes de pionniers barbelés d'outils, des por- 
teurs à vide, des brancardiers, civière aux bras. Il était 
quatre heures du soir. Nous n'avions pas aperçu un 
rayon de soleil. Nous étions néanmoins dégouttants de 
sueur sous la couche d'argile brune qui nous crottait du 
haut en bas et nous faisait ressembler à un troupeau de 
cloportes. Nous doublâmes un dernier cratère, béante 
excavation de 420, puis nous nous enfonçâmes dans une 
sorte de piste creuse, abrupte et zigzaguante, reste d'un 
ancien boyau d'accès, qui nous conduisit par une montée 
exténuante, suivie d'une brusque descente, dans un éboulis 
pierreux, derrière lequel une porte, ou plutôt une brèche, 
pratiquée dans un mur, s'ouvrait sur un long couloir chi- 
chement ponctué d'ampoules électriques. Nous étions 
dans le fort. 

A l'abri de ces épaisses murailles, un immense senti- 
ment de soulagement et de sécurité nous envahit. Les obus 
pouvaient tomber maintenant, dans ces cryptes profondes 
nous ne risquions plus rien. En même temps la détente 
nerveuse qui en était le bienfaisant résultat nous laissait 
subitement inertes, accablés de l'effort que nous avions 
fourni et que ne soutenait plus la permanence galvani- 
sante du danger. Il fallut pourtant suivre ce couloir inter- 
minable aux murs salpêtreux, dévaler un escalier gluant 
aux marches clayées de bois, défiler dans un corps de 
garde où l'on prenait note et vérifiait l'identité de ceux 
qui entraient dans le fort. A moitié mort, l'œil opaque, 
le cerveau en plomb, je pus enfin m'eff ondrer sur une 



LE BOUCHER DE VERDUN 429 

couchette, dans une casemate d'officiers, sans manger, 
ayant seulement pris le temps d'étancher ma soif intense 
avec une mesure d'eau coupée de cognac. Je m'engloutis 
aussitôt dans un sommeil de rêve. 

J'en fus tiré brusquement par une poigne crispée qui 
me secouait le bras. J'ouvris des yeux engourdis qui se 
fixèrent avec stupéfaction sur un être hydride, mi-homme, 
mi-bête, dont la tête monstrueuse se prohiberait en mu- 
seau, sous deux globes oculaires énormes, ronds et proémi- 
nents. Je me crus le jouet d'un cauchemar horrible. 

— Qu'est-ce que c'est? soufflai-je affolé, tandis que 
le monstre me secouait de plus belle. 

— Gas-Alarm! 

— Was? 

— Cas - Alarm!... Herr Oberleutnant! ... Gas- 
Alarm!... 

Je reconnus la voix assourdie et terrorisée de Schmutz, 
mon ordonnance. Une étrange odeur nauséeuse et vési- 
cante montait déjà insidieusement à mes" narines. Je me 
jetai sur mon masque. Je m'en muselai hermétiquement 
On battait le tambour dans les couloirs. Je me levai. Il 
était cinq heures du matin. De sourdes explosions parve- 
naient de l'extérieur. Les Français nous saluaient d'une 
bordée d'obus suffocants. Le gaz lourd pénétrait par les 
portes, les trous, les moindres fissures dans l'intérieur du 
fort et répandait dans nos abris souterrains ses miasmes 
mortels. 

Habitués sans doute à ce risque menaçant, mes com- 
pagnons de casemate s'étaient retournés sur leur couche en 
assujettissant leur masque d'un geste automatique. Je 
considérai avec épouvante, tapis dans leur litière, ces 
hôtes mystérieux et difformes, dont je ne voyais pas, 



430 LE BOUCHER DE VERDUN 

dont je ne verrais peut-être jamais les visages : car je 
ne tardai pas à apprendre qu'à l'instar des lépreux, les 
habitants de Douaumont vivaient à peu près perpétuelle- 
ment masqués. 

Des êtres semblables, affreux et fatidiques, circulaient 
sans hâte dans les couloirs. Les uns avaient des têtes 
d'oiseaux, de lézards ou de chacals, comme les démons 
égyptiens, d'autres de sataniques faces gothiques, telles 
que celles qui grimacent aux gargouilles des vieilles 
cathédrales. Je vis passer sur des civières trois gazés. 
Ceux-ci avaient le visage découvert, mais ils étaient plus 
hideux encore : tuméfiés, bleus, une écume rosâtre mous- 
sant sur la bouche ouverte. On eût dit des âmes de damnés 
emportées par des diables aux lieux infernaux. 

Ainsi se présentèrent à moi dès mon premier regard 
lucide, ces sinistres catacombes, ténébreuses, suintantes, 
à l'air irrespirable, peuplées de grandes larves grises et 
de spectres encagoulés, hantées d'effroi, royaume d'ombres 
et repaire d'animaux à mufles. 

A huit heures, j'allai me présenter au commandant du 
fort, le major Marquardsen, et à son second, le capitaine 
d'artillerie Prollius. Leurs grognements d'accueil furent 
assez sympathiques. Quant à leur physionomie, je ne sau- 
rais la décrire, ces deux officiers ne m'étant apparus que 
sous leur aspect de monstres sortant d'un bestiaire. Celui 
qui était le major Marquardsen portait d'effarants yeux 
cylindriques en mica, bordés de gros sourcils de corne, 
des bajoues en caoutchouc et un goitre comme un orang- 
outang; l'autre présentait d'épais téguments d'ouate et 
un long nez en étui qui le faisait ressembler à un tapir. 

— La vie n'est pas drôle ici, me dirent-ils, mais elle 
est moins drôle encore aux tranchées, où vous ne tarderez 



LE BOUCHER DE VERDUN 431 

pas à être envoyé, car l'ennemi nous tue beaucoup d'offi- 
ciers. 

Il me fallut plusieurs jours pour connaître le fort, qui 
était un ouvrage considérable, où la circulation était 
rendue peu commode par les éboulements, dégradations 
ou barrages qui en obstruaient les gaines et les chemins 
couverts. II comportait deux étages de logements, case- 
mates, dépôts et abris, sans compter les superstructures et 
tourelles. La maçonnerie des locaux supérieurs était pro- 
tégée par une couche de sable et par des revêtements et 
piédroits de béton de ciment atteignant jusqu'à deux 
mètres cinquante d'épaisseur. Partout où les façades se 
trouvaient endommagées, elles étaient doublées par des 
murs de sacs à terre, munis de meutrières. Séparés des 
locaux du rez-de-chaussée par des voûtes, les sous-sols 
présentaient un vaste système de chambres, de salles, de 
galeries, de réduits, véritable dédale de substructions 
extrêmement fortes. Toute cette partie souterraine était 
intacte, à l'exception d'une des cryptes de l'est, où l'explo- 
sion d'un approvisionnement de grenades avait entraîné 
la chute de la voûte. On y voyait des magasins à vivres, 
des dépôts de munitions, des citernes à eau et de nom- 
breuses soutes garnies de lits de fer français étages les 
uns au-dessus des autres. On y découvrait des amoncel- 
lements d'objets et débris du temps des Français, vieilles 
armes, obus de 1 5 et de 7,5, uniformes, défroques de 
toute sorte, bêches, haches, cisailles, et l'on déchiffrait 
sous les pancartes allemandes les lettres incomplètement 
grattées des anciennes inscriptions. Il régnait dans ces 
fosses une chaleur étouffante, surtout dans la partie 
aménagée en lazaret, chargée de vapeurs de carbol et 
d'odeur de sang. On y débondait des tubes d'oxygène, 



432 LE BOUCHER DE VERDUN 

pour vivifier l'atmosphère et neutraliser les miasmes. Des 
équipes travaillaient continuellement à la réparation des 
murs ou au déblaiement des couloirs. On entendait jour 
et nuit crépiter les moteurs, bruire les génératrices d'élec- 
tricité, souffler les pompes des lieux d'aisances. 

Accablé par l'ombre, le manque d'air et la claustra- 
tion colossale des pierres, je me risquai un matin, sous 
la conduite d'un pionnier de la garnison, à aller respirer 
un peu à l'extérieur. Par un trou d'obus de la contres- 
carpe d'ouest nous nous glissâmes hors de l'enceinte. 
D'énormes blocs de béton culbutés les uns par-dessus les 
autres encombraient le glacis, que couvrait, comme un 
inextricable fouillis de branches mortes, le réseau disloqué 
des barbelés. Il nous fallut ramper à travers ce labyrinthe, 
pour déboucher enfin, rompus et lacérés, au-dessus de 
l'horrible paysage des cratères. On ne voyait pas à cinq 
cents mètres. Le brouillard tendait son tissu dépenaillé de 
toiles d'araignées sur l'immense désastre. Pas un bruit 
que, de-ci, de-là, un sifflement griffant la soie des nues 
et crevant en un éclatement. Près de nous, le coffre nord- 
ouest du fort gonflait sa proue désemparée par-dessus le 
flot des éboulis et y enfonçait son étrave noircie, tandis 
que là-bas, dans le sud-ouest, comme une grosse épave en 
détresse, Thiaumont estompait dans la brume son ombre 
ravagée et difforme. Un vent frais soufflait du large. 
Nos masques enlevés nous aspirions avec ivresse et à 
pleins poumons le grand air libre du charnier, qui nous 
paraissait d'une pureté de pleine mer. 

J'étais depuis dix jours à Douaumont. J'attendais. 
J'avais étudié à plusieurs reprises, avec le capitaine 
Prollius, la carte au 1/1 0.000 e de la région, me fami- 
liarisant avec la topographie compliquée du terrain, me 



LE Boucher de verdun 433 

mettant dans la tête le détail de nos positions et ce qu'on 
connaissait de celles de l'ennemi. Nos lignes couraient 
en arc de cercle à environ deux kilomètres autour du 
fort, qui leur servait de centre de ravitaillement et d'abri 
pour leurs relèves. Notre aile droite, à l'ouest, était for- 
mée par la 1 3 e division de réserve, qui occupait le ravin 
du Helly et les carrières d'Haudromont, et par la 54 e 
division de réserve, qui tenait le bois de Nawé et le 
ravin de la Dame. Au centre, dans le secteur de Thiau- 
mont, se trouvaient les 34 e et 54° divisions, et, un peu 
plus à l'est, terrée dans le bois de Vaux-Chapitre, la 
9 e division. L'aile gauche, appuyée au fort de Vaux, 
était constituée par la 33 e division de réserve et la 50 e 
division active. Mais ces effectifs ne figuraient pas au 
complet en première ligne. En raison de la difficulté des 
communications et de l'approvisionnement, il n'y avait 
jamais en avant qu'un bataillon par régiment, les deux 
autres bataillons étant maintenus à une étape en arrière. 
Le 21, au matin, le temps s'étant levé, je me hissai 
jusqu'à l'observatoire sous coupole du sud-ouest pour 
prendre une idée d'ensemble du champ de bataille. Le 
ciel s'était déblayé et un soleil pâle commençait à faire 
lentement l'ascension de l'azur grivelé. Par le créneau 
circulaire, la vue portait de tous les côtés sur la grande 
désolation. Je fus d'abord épouvanté par le chaos des 
superstructures au milieu duquel je me trouvais. Remué, 
bouleversé, labouré comme par une charrue gigantesque, 
le dessus du fort ne présentait qu'un démantèlement de 
terres éventrées et de matériaux enchevêtrés. Le double 
coffre du nord était une ruine. Echarpées et confuses, les 
tourelles, malgré leurs plaies, avaient résisté, celle de 
155, celle de 75 et celles des mitrailleuses, et leurs cou- 

2a 



434 LE BOUCHER DE VERDUN 

pôles bombaient leur crasse noire sur le sol vénéneux, 
comme d'énormes champignons. Au delà des fossés gon- 
flés d'écroulement et des contrescarpes effondrées, le 
regard, effaré, traversait l'effroyable zone scoriacée des 
cratères pour aller s'accrocher désespérément aux bouf- 
fissures étranges qui bordaient l'horizon tuméfié. Sem- 
blable à une grosse escarre bossue, Thiaumont, que nous 
n'avions fait que discerner dans le brouillard, précisait 
sous le halo gris-bleu les contours de ses ulcères et les 
décharnements brûlés de ses flancs. Perpendiculairement 
à cette bosse ravagée, l'échiné de la côte de Fleury 
s'enfonçait sèche et brune dans le sud-est, portant à son 
extrémité la dartre blanche qui avait été le village de 
Fleury. A droite de Thiaumont les carrières d'Haudro- 
mont s'ouvraient comme une croûte fendue. A gauche, 
l'immense lèpre onduleuse du bois du Chapitre se fistulait 
de gorges, se creusait de traces sombres, allait ronger le 
Nez de Souville. Plus à l'ouest encore, le cône pulvéru- 
lent du fort de Vaux se boursouflait au-dessus de la plaine 
étalée de la Woëvre, qui, sous les rayons blancs du soleil 
d'octobre, brillait comme une nappe de cendres. 

Je restai longtemps, blotti dans mon étroit belvédère, 
à contempler la formidable dévastation de ce spectacle 
plutonique. Devant ce foudroiement et cette calcination, 
ces étendues de coulées ignées et d'éruptions béantes, il 
me semblait que j'avais été transporté dans un autre 
monde. Etais-je réellement sur une colline fortifiée de 
300 mètres au cœur de l'Europe, en pleine civilisation, 
en plein centre millénaire d'histoire, de culture et 
d'hommes? Impossible. Je me trouvais au sommet d'un 
volcan éteint, à 6.000 mètres au-dessus de la mer, où ne 
vit ni le sauvage, ni l'animal, ni l'arbre au sein des soli- 



LE BOUCHER DE VERDUN 435 

tudes désolées de la plus effroyable Afrique, devant le 
champ de laves du Kilimandjaro. Non. J'étais au milieu 
d'un cirque lunaire, entouré des cratères sélénites, perdu 
sur le globe pétrifié des épouvantements, où rien ne 
souffle, où rien ne pousse, où le soufre même ne coule 
plus, où règne partout la mort, la mort, la mort. 

Ce paysage sinistre correspondait si parfaitement à ce 
qui était au-dedans de moi-même, que je le considérais 
avec attirance, presque avec une âpre volupté. Comme 
lui, j'étais dévasté et foudroyé. Comme lui, je n'étais plus 
qu'un cratère mort, une lave durcie. Comme Fleury, la 
cendre recouvrait ce qui avait été mon cœur... 

Un an!... Un an, mois pour mois, jour pour jour... 
Autour de moi s'étendait la forêt du Harz, avec ses 
futaies superbes, ses couleurs somptueuses... La nature 
profonde vivait et s'exaltait sous mes yeux... Une vierge 
amoureuse se suspendait à mon bras... J'entendais sa voix 
chantante et lourde... J'entendais sonner les cloches... 
J'entendais l'ululement mystérieux du chat-huant... 
Roméo, Roméo sur la route de Mantoue!... 

Comme je me noyais dans cette contemplation et dans 
mes souvenirs, je vis tout à coup une série de points de 
feu scintiller sur l'horizon des collines. Quelques secondes 
après, des détonations arrivaient, se succédaient, se pré- 
cipitaient, éclataient de tous les côtés, devant, derrière, 
à l'ouest, à l'est, transformant en peu d'instants la lande 
sépulcrale et pétreuse en un océan bouillonnant de vagues 
tourbillonnantes, de jets, de geysers, de salses boueuses, 
de trombes noires et de colonnes fulminantes. Des hurle- 
ments, des sifflements, des miaulements, des rugissements 
lacéraient le ciel au-dessus de moi, fusées assourdissantes 
qui allaient exploser au large dans le nord. Vaux, Thiau- 



436 LE BOUCHER DE VERDUN 

mont, Haudromont, toutes nos positions disparaissaient 
dans une fumée sillonnée d'éclairs. La tempête s'abattait 
jusque sur nos arrières, couvrant de ses grêlons ardents 
les pistes de caravanes, les chemins de relève et les lisières 
lointaines qui abritaient nos camps de réserves. 

Ahuri, affolé, je me demandais ce que signifiait ce 
soudain cataclysme, quand un beuglement enragé fendit 
l'air avec une intensité croissante et qu'une épouvantable 
commotion secoua le fort dans un fracas étourdissant. Un 
cyclone de terre et de blocs balaya comme une avalanche 
mon observatoire. Je me sentis projeté, précipité, dégrin- 
golant dans la gaine d'accès, la bouche, les narines, les 
oreilles pleines d'une bourbe brûlante. 

— Herr Oberleutnant, sind Sie todt? 

C'était mon brave Schmutz qui me demandait, à tra- 
vers son masque, si j'étais mort. Je n'étais pas mort, mais 
sérieusement contusionné. On me descendit au lazaret. 

Tout le fort était en rumeur, comme une fourmilière 
surprise par un ouragan. L'effroyable bourrasque dura 
toute la journée, toute la nuit. Le fort tremblait sur ses 
assises et tous ses bétons résonnaient. Vers le matin, 
quelques coureurs apparurent. Ils arrivaient terreux, san- 
glants, après des périls inouïs. Ils racontaient des choses 
terrifiantes. Toutes nos organisations étaient bouleversées. 
Les tranchées n'existaient plus. Seuls les abris profonds 
résistaient. Pas de téléphone. Pas de liaison. Pas de 
nouvelles des réserves. Pertes déjà considérables. 

La rafale ne cessa pas de toute la journée du 22. Le 
fort semblait tanguer comme un vaisseau ballotté. De 
gros calibres tombaient. Les casemates du dessus n'étaient 
plus sûres. Une voûte fut percée. Une cinquantaine de 
soldats restèrent dans l'explosina. Notre artillerie répon- 



LE BOUCHER DE VERDUN 437 

dait. Mais les canons français paraissaient trois ou quatre 
fois plus nombreux que les nôtres. Les hurlements de la 
tourmente nous parvenaient jusqu'au fond de nos soutes 
comme la clameur d'une houle infinie. 

C'était, sans aucun doute, la préparation d'une offen- 
sive ennemie. 

Le 23, elle ne s'était pas encore déclenchée et la 
canonnade tonnait toujours. Le fort se vidait peu à peu 
de ses hommes, qui partaient en renforts et, le soir venu, 
s'enfonçaient à la file indienne dans les terres ravagées 

Mon tour vint. Le capitaine Prollius me mit à la têlt 
d'une compagnie de cent hommes, qu'avec l'aide d'us 
guide je devais conduire aux carrières d'Haudromont. 
Grâce aux soins et aux frictions de Schmutz, je me sen- 
tais capable de remplir cette mission. Du reste, il n'y 
avait pas à discuter : la situation était critique. 

Nous partîmes dans la nuit du 23 au 24. Nous étions 
à peine dans le glacis que deux de mes hommes roulaient 
déjà foudroyés. Il fallait éviter l'itinéraire habituellement 
suivi, que balayait l'artillerie. Nous marchions en colonne 
par un, le guide en tête, moi au milieu; nous rampions 
plutôt, attendant pour sauter d'un trou dans l'autre une 
lueur de la canonnade ou un éclat de fusée et ne nous 
dirigeant qu'à la boussole. De temps en temps un cri 
sillonnait la tempête et l'ombre. C'était un des nôtres que 
fauchait le hasard. On agrippait des choses poisseuses 
et l'on barbotait dans de l'eau lourde. De grandes fumées 
pourpres ravageaient le ciel d'encre. Des formes étranges 
surgissaient : entrées d'abris abandonnées, débris de tran- 
chées, affûts démembrés tordant dans les ténèbres leu:3 
bras désespérés. Nous longeâmes une levée de terre d'eu 
sortaient des canons de fusils : c'était une section fran- 



438 LE BOUCHER DE VERDUN 

çaise qui avait été engloutie là, d'un coup, quelques 
mois auparavant. Les hommes étaient là-dessous, debout, 
l'arme au bras, surpris au moment de s'élancer hors de 
la tranchée, pour l'assaut. Mais seules les extrémités de 
leurs fusils veillaient encore en l'air, et le rang tragique 
des baïonnettes dressées se hérissait toujours aux éclairs 
de la bataille. 

Combien d'heures nous fallut-il pour voir le bout de 
cette odyssée d'épouvante? Par combien de zigzags, de 
crochets, de limacements ou de fuites entre deux averses 
de feu notre guide nous fit- il passer? Grâce à ces pré- 
cautions, nous étions encore une quarantaine quand nous 
arrivâmes en vue des carrières. Plus de la moitié de 
notre effectif était resté en route, jalonnant de ses tron- 
çons convulsifs notre piste sanglante. 

Dans le petit jour blafard les carrières présentaient la 
longue façade blanche de leur coupe calcaire. Une couche 
de terre sombre les couvrait comme un toit. !1 n'était pas 
question de les aborder de face, car le bombardement en 
interdisait les entrées. Nous retrouvâmes un élément de 
tranchée encore subsistant qui permettait de les prendre 
par derrière, à travers le bois de la Clef. Longues d'envi- 
ron trois cents mètres, larges de soixante, hautes de vingt, 
les carrières d'Haudromont comportaient deux étages de 
casemates, grottes et réduits, et constituaient par leur 
masse un formidable blockhaus, solide et profond comme 
un fort. Elles étaient gardées par trois ou quatre batail- 
lons de la 13 e division de réserve que nous trouvâmes à 
peu près intacts, mais en piteux état moral, par l'effet 
de trois jours de bombardement intensif et de l'inquiétude 
que leur causait l'absence de leurs bataillons de soutien. 
Une grosse tranchée, munie d'abris profonds, la tranchée 



LE BOUCHER DE VERDUN 439 

Krupp, formait la principale liaison avec l'ouvrage de 
Thiaumont. Elle était occupée par les contingents de la 
25 e de réserve et entretenue laborieusement par des équipes 
de pionniers que l'on y sacrifiait sans ménagement. 

Exténués, nous dormîmes quelques heures sur la paille 
chaude d'une de ces caves. Sauvé comme moi de 
l'effroyable traversée, Schmutz s'était écroulé à mon 
côté. Quand nous sortîmes de notre torpeur, il était neuf 
heures du matin et la bataille d'artillerie faisait toujours 
jage. Nous étions défendus par des mitrailleuses en posi- 
tion devant les entrées. Mais leurs servants ne pouvaient 
séjourner auprès de leurs pièces, tant la pluie des projec- 
tiles était violente. Ils s'étaient retirés à l'intérieur des 
abris, prêts à courir à leur poste au premier signe d'une 
attaque. Le temps était couvert et le brouillard noyait 
de nouveau le chaos. 

Dix heures, onze heures... Le brouillard s'épaississait 
toujours davantage. Ses ouates profondes ensevelissaient 
le paysage, ne laissant subsister que les objets rappro- 
chés, qui, pochés en grisaille et nimbés de teintes vio- 
lettes, semblaient à la fois s'éloigner et s'agrandir. A 
midi quarante, heure allemande, le tonnerre cessa tout 
à coup de tomber. Il y eut pendant un court moment 
comme une zone de silence devant nous, tandis que la 
tourmente, devenue lointaine, continuait à foudroyer nos 
arrières. Puis on entendit à deux ou trois cents mètres, 
crépiter des mitrailleuses et pétarader des grenades. Un 
grondement de voix s'enfla, comme un bruit de vague. Des 
fuyards de nos postes avancés arrivèrent en hurlant : 

— Les Français! Les Français!... 

On se rua aux ouvertures. Mais déjà des ombres 
bleu« surgissaient du brouillard, saisissantes, énormes. 



440 LE BOUCHER DE VERDUN 

Une mêlée atroce se déchaîna autour des mitrailleuses. 
Les assaillants, dont le nombre croissait, abordaient le 
nôtres à la baïonnette. Ils portaient au collet le chiffre 1 1 
Sous la bourguignote bleuâtre leurs yeux noirs flans 
boyaient. Ils chantaient une sorte de Marseillaise furieuse, 
où je surpris ces vers : 

Nous entrerons dans la carrière 
Quand les Boches n'y seront plus... 

Nous y étions toujours, mais ils y entraient déjà. 
Désemparés par la soudaineté de l'attaque, bousculés 
par sa fougue, les nôtres refluaient en désordre. Nos 
mitrailleuses restaient aux mains de l'ennemi, qui les 
retournait contre nous. Chargé de la défense des case- 
mates du bas, j'organisai la résistance. Mais pendant ce 
temps d'autres compagnies françaises s'étaient portées à 
l'assaut de notre blockhaus par le nord, avaient culbuté 
nos hommes et pénétraient dans le carrière par l'étage 
supérieur. Elles y trouvaient des dépôts de grenades 
dont elles se mettaient aussitôt à nous lapider, tandis que 
leurs sapeurs faisaient sauter nos galeries. Mitraillés d'en 
bas, pétardés d'en haut, nous étions perdus, forcés comme 
des blaireaux dans leurs terriers. Ce fut bientôt un mas- 
sacre épouvantable; la fumée remplissait les cavités; les 
corps roulaient, tombaient, étaient précipités. De l'affreu- 
se cohue je vis soudain se dresser un fusil portant un mou- 
choir blanc. 

Je réussis à m'évader par une issue éloignée qu'avait 
négligée l'ennemi. J'étais suivi par mon fidèle Schmutz 
qui, la mâchoire emportée, poussait des sons inarticulés. 
J'avais été moi-même atteint au pied, mais ma blessure, 
bien qu'elle me fît déjà cruellement souffrir, ne m'empê- 
chait pas tout à fait de marcher. 



LE BOUCHER DE VERDUN 441 

Nous restâmes blottis pendant quelque temps dans une 
anfractuosité du bois voisin. Le brouillard s'était dis- 
sipé; un fort vent disloquait et pourchassait les nuages. 
J'avais perdu ma jumelle, mais l'air était devenu extra- 
ordinairement limpide et, dans le paysage net, j'aperce- 
vais à l'œil nu l'infanterie française qui progressait dans 
la direction de l'est. Elle débordait du ravin de la Dame 
et couvrait le plateau de Thiaumont de petites taches 
bleuâtres ou jaunâtres, qui tantôt disparaissaient, fondues 
avec le terrain, tantôt redevenaient visibles par leur mobi- 
lité. Des avions tournoyaient très bas dans le ciel violent 
au-dessus des colonnes d'assaut. Nos tirs de barrage se 
déclenchaient maintenant avec fureur, mais trop tard : les 
Français avaient passé. La terre tragique et fissurée, pus- 
tuleuse de tous ses cratères, tremblait, comme agitée de 
secousses intérieures. Un cône effroyable, volcan en 
activité, proéminait au centre du tremblement, projetant 
dans une trouée d'azur des torrents de fumée où se tor- 
daient des flammes : c'était Douaumont qui brûlait. 

Nous nous traînâmes à travers les racines du bois 
massacré, dans l'espoir de rencontrer quelques-uns des 
nôtres. Nous en trouvâmes, mais c'étaient des cadavres 
ou des blessés à l'agonie, palpitant dans leur sang et 
leurs déjections. Une voix souterraine nous cria : 
« Herab! » Nous découvrîmes la brèche d'une sape écla- 
tée qui conduisait à une branche de la tranchée Krupp. 
Nous nous y engageâmes. La tranchée n'était plus qu'un 
inexprimable chaos de terres éboulées, de sacs éventrés, 
de boyaux effondrés, de clayonnages et de boisages à 
demi consumés, où s'enchevêtraient des corps, des 
membres humains, des débris d'armes et d'outils, des 
plaques d'acier et des fils de fer. Des hommes hideux. 



442 tt BOUCHER DE VERDUN 

fangeux, bruns, rouges, la plupart blessés, y grouillaient 
encore, comme de gros vers de vase. Deux vagues fran- 
çaises avaient emporté, submergé la tranchée, puis 
l'avaient débordée, dépassée, pour aller déferler plus loin, 
entraînant avec elles, comme des algues arrachées, des 
paquets de prisonniers. La confusion des survivants était 
lamentable. Les uns voulaient croupir là jusqu'à la nuit, 
pour tâcher, à la faveur des ténèbres, de rejoindre nos 
lignes dans le nord; d'autres espéraient l'arrivée de bran- 
cardiers français, qui les ramasseraient; un capitaine, la 
face rageuse, d'où un oeil avait coulé, s'efforçait de 
rallier des hommes et de dresser sur le parapet une ou 
deux mitrailleuses, pour prendre l'ennemi à revers. 

Tout à coup des explosions se produisirent, se rappro- 
chant rapidement au milieu de cris épouvantables. Des 
grenades tombaient de partout. En même temps, les 
parapets se crénelèrent de bourguignotes jaunes et de 
têtes horribles; puis des bustes kaki surgirent d'entre les 
butées de terre, brandissant des gestes effrayants, de cha- 
cun desquels partait une grenade. 

C'étaient les nettoyeurs de tranchées. 

Une bousculade dantesque se convulsa alors parmi les 
damnés du sol, qui tous cherchaient à fuir les démons 
et le feu du ciel. C'était comme une capilotade de 
membres éperdus et frémissants, comme une bouillie pante- 
lante de poulpes écrasée, d'où jaillissaient des bras 
spasmodiques et suppliants, semblables à des tentacules 
tailladés, et d'où montait une hurlée déchirante : 

— Kamerad! Kamerad!... Pardon!... Pardon!... 

Un vieux sous-lieutenant de zouaves se dressa, sabre 
à une main, pistolet à l'autre, criant : 



LE BOt-CHER DE VERDUN 443 

— Nettoyez-moi toute cette vermine!... Pas de quar- 
tier!... 

Le capitaine borgne glapit : 

— Arrêtez!... arrêtez!... Nous nous rendons!... 

— Trop tard, salaud!... Fallait nous dire ça avant!... 
Et d'abord, qu'est-ce que vous êtes venus faire par chez 
nous?... 

Et le visant avec son pistolet, il lui cassa la figure. 

Le couteau entre les dents, le sac à grenades au ventre, 
les zouaves sautaient dans la tranchée. Des Algériens 
basanés et féroces, l'oeil extatique et le bras saccadé, sau- 
tèrent avec eux. Ce fut effarant. Tout ce qui n'était pas 
déjà brûlé, décervelé, écrabouillé, tout ce qui vivait 
encore était transpercé, saigné, charcuté. Le sang giclait, 
pissait, les muscles criaient, les os craquaient; des abdo- 
mens se fendaient, répandant leurs entrailles comme des 
nids de serpents, ou accouchant de glandes bleues sem- 
blables à des foetus. Je vis crouler mon pauvre Schmutz 
et se fracasser ce qui lui restait de tête. Un grand Arabe, 
maniant avec une dextérité surprenante un immense cou- 
telas, entaillait, éventrait, excisait, sectionnait, dépeçait, 
tranchait des carotides, coupait des pénis, en psalmo- 
diant d'une voix gutturale : 

— Idbahou!... Khanazir!... Idrib! idrib!... Ishrab 
cl dam!... 

Accoté contre un pare-éclats, browning au poing, je 
m'apprêtais à vendre chèrement ma vie, quand je me 
sentis soudain enlevé, emporté par une poussée, puis pré- 
cipité dans le vide d'un abri-caverne sous une avalanche 
de corps qui dégringolaient sur moi. Une formidable 
détonation retentit. Une douleur aiguë me disloqua le 
cœur. Je m'évanouis. 



444 LE BOUCHER DE VERDUN 

Quand je revins à moi, étouffant, écrasé, baigné de 
viscosités, ma seule pensée, mon besoin instinctif, sans 
souci d'autre danger, fut de me débarrasser du poids 
insupportable sous lequel j'étais enfoui. Au premier mou- 
vement que je fis, une souffrance terrible me déchira. Je 
compris que j'étais gravement blessé. Je ne pouvais pour- 
tant pas rester enseveli sous ce monceau de cadavres à 
attendre une mort horrible! Surmontant tous les tenaille- 
ments de la torture, je soulevai d'un effort surhumain la 
dalle de chair qui m'accablait, je me hissai, en hurlant 
comme un écartelé à travers les corps, j'arrivai à l'air, 
je respirai. Le silence était profond. A cinq mètres au- 
dessus de moi, l'entrée de l'abri s'ouvrait sur un ciel 
nocturne. 

Mon bras droit était valide. Je retrouvai ma lampe 
de poche. Elle fonctionnait. Je m'examinai. La blessure 
de mon pied s'était envenimée. La jambe tout entière 
était gonflée et douloureuse. Le bras gauche était abîmé. 
C'est tout ce que je pus découvrir. Mais d'atroces lanci- 
nements dans la région du sternum faisaient présumer 
quelque lésion interne. 

Quelle heure pouvait-il être? Je voulus consulter ma 
montre. Elle était brisée sur mon poignet cassé. Des frag- 
ments d'or et des cheveux de Juliette étaient amalgamés 
avec mes chairs broyées. 

Je gravis à grand'peine l'escalier de terre. Personne 
dans la tranchée que des morts et des débris. J'escaladai 
un éboulement. Je me retrouvai sur le sol. La canonnade 
s'éloignait, rougeoyant encore dans le nord. L'éruption 
de Douaumont n'était plus marquée que par un mince 
panache de feu. La nuit était immense. D'énormes étoiles 
ouvraient des milliers d'yeux horrifiés sur le champ de 
carnage. 



LE BOUCHER DE VERDUN 445 

Je marchai, je me traînai quelque temps au hasard, 
Lébuchant contre des obstacles. J'allais me laisser tom- 
ber, sans force, épuisé de douleur, quand un bruissement 
de pas se fit entendre. Je vis paraître des ombres, les 
silhouettes d'une colonne en marche. Un soldat français, 
baïonnette au fusil, surgit près de moi : 

— Que faites-vous ici?... Allons, ouste!... dans le 
rang!... 

Il m'empoigna, me poussa, et je me trouvai soudain 
au milieu d'une troupe de prisonniers, que l'on acheminait 
dans la direction du sud. 

Je jetai un regard exténué sur mes plus proches com- 
pagnons. Ils étaient mornes et terreux. Un lourd feldwe- 
bel marchait à côté de moi. 

— Où allons-nous? dis-je. 

— Je n'en sais rien. 

Je lui demandai des nouvelles de la bataille. 

— Ailes kaput. Douaumont est pris. 

Puis remarquant que j'avançais difficilement : 

— Vous êtes blessé? interrogea-t-il. 

— Oui. 

— Eh bien! c'est une ambulance française qui vous 
soignera. 

— Si j'arrive jusqu'au bout. Pouvez-vous me soute- 
nir? 

— A vos ordres, Herr Oberleutnant. 

— Oh! fis-je, il n'y a plus d' Oberleutnant. C'est fini. 
Nous ne sommes plus que deux hommes. 

Les heures qui suivirent furent très pénibles. Nous 
marchions sur une sorte de piste labourée de crevasses. 
Cent fois je crus défaillir d'angoisse. J'étais saisi de 
vertiges et d'étourdissements. Nous atteignîmes enfin une 



446 LE BOUCHER DE VERDUN 

route. Les premiers arbres apparurent. Leurs troncs ali- 
gnés se dressaient de plus en plus nombreux dans la clarté 
diffuse de la lune. A tout instant nous faisions halte pour 
laisser passer de longs convois de camions. Nous étions 
dans une région de grosses pièces françaises, et leurs 
coups de départ nous arrachaient les oreilles. Les épaule- 
ments d'un fort se bosselèrent à notre droite. Puis des 
carcasses de bâtisses se montrèrent. Nous rejoignîmes 
une autre route, très large et fortement pavée. 

L'aube commençait à poindre quand, après avoir 
franchi les gros murs d'une enceinte fortifiée, nous débou- 
châmes sur une place plantée d'arbres au bord de la 
Meuse. Dans la pure lumière de l'extrême matin l'eau 
limpide et froide, satinée de lueurs d'argent, miroitait 
tout entière de la saisissante vision d'une ville de ruines 
qui s'étageait sur ses rives. Blanches, grises, diaphanes, 
à demi écroulées, enchevêtrant leurs combles rompus, 
dressant leurs poutres noires, équilibrant leurs faîtages, 
écarquillant leurs fenêtres vides, les maisons martyrisées 
qui nous faisaient face, trempant dans l'eau claire leurs 
pieds difformes, alignaient leur détresse dans l'air serein 
avec une douceur et une fraîcheur d'angélus. Une seconde 
rangée de ruines se fuselait au-dessus de celles de la rive, 
puis une troisième. De grandes trouées blanches y jetaient 
leurs surplis festonnés de guipures. Des arcs gothiques 
s'ogivaient. Une abside se dentelait. Par-dessus la ville 
agenouillée dans ses effondrements, Notre-Dame de Ver- 
dun tendait ses deux tours comme deux grands bras de 
prière et de protestation. 

Devant nous, au delà d'un pont, une formidable porte 
médiévale, ventrue, tourelée et crénelée, donnait accès à 
la ville par une arcade en plein cintre, dominée d'un 



LE BOUCHER DE VERDUN 447 

fronton triangulaire. Cet énorme donjon était intact, 
jusque dans ses moindres mâchicoulis. Seul le fronton 
avait été touché. 

La place où nous stationnions était pleine de milliers de 
prisonniers. En colonne par deux, ils passaient le pont et 
s'engageaient sous la porte. Des dragons bleu ciel sur des 
chevaux roux surveillaient, lance au poing, cet écoule- 
ment. Nous attendîmes longtemps notre tour. 

L'aube devenait l'aurore. De premières teintes roses 
touchaient les ruines blanches, les tours de la cathédrale 
et se miraient légèrement dans la Meuse. Nous partîmes. 
Je marchais toujours au bras de mon feldwebel. Le pont 
fut traversé, puis la porte massive. Nous étions dans une 
rue de gravats, de décombres et d'éventrements. Nous 
tournâmes à droite. Je n'en pouvais plus, tout mon pauvre 
corps n'était qu'une immense loque de souffrance; je me 
sentais mourir. 

Une place s'espaça, bordée de troupes, sillonnée d'am- 
bulanciers, de bonnets blancs de médecins, de coiffes de 
soeurs de charité. Un poste de la Croix-Rouge y tendait 
ses toiles. 

Le côté gauche de la place était occupé par la façade 
solennelle d'un vaste édifice de style ancien, au haut 
fronton demi-circulaire, aux fenêtres obturées de sacs 
de sable. Dans le chambranle de la porte cloisonnée, au 
sommet d'un perron de huit marches, se tenait, immobile 
et rigide, un général français, devant lequel défilaient les 
prisonniers allemands. Il avait une tête implacable et 
rude coupée d'une terrible bouche serrée, oblique comme 
une balafre. Ses petits yeux perçants, sous de durs sour- 
cils broussailleux, et sa moustache raboteuse, aux courtes 
soies noires et rêches, le faisaient ressembler à un sanglier. 



448 LE BOUCHER DE VERDUN 

J'entendis une voix qui murmurait derrière moi : 

— Der General Mangirt. 

Au même instant, les premiers rayons du soleil levant 
vinrent frapper l'édifice. Ils firent étinceler sur l'archi- 
trave les lettres dorées d'une inscription. Je lus : Palais 
de Justice. 

Une douleur fulgurante m'anéantit. Je perdais con- 
naissance. Je m'affaissai entre les Bras d'un infirmier. 

Et dans un dernier regard, au-dessus du général 
Mangin, au-dessus de l'inscription flamboyante du Palais 
de Justice, je vis flotter dans l'azur pâle du ciel de Verdun 
les trois couleurs déchiquetées du drapeau de la France. 



FIN 



Imprim. d'Editions, 9, r. Edouard-Jacques, Paris. -—3-26. 



ALBIN MICHEL, Éditeur, 22, Rue Huyghens, PARIS 



Vol. 
BARBUSSE (Henri) 

Lauréat du Prix Oonoourt 1916 

L'Enfer 1 

BENOIT (Pierre) 

L'Atlantide (Grand Prix du Ro- 
man 1919) 1 

Pour Don Carlos 1 

Les Suppliantes (poèmes» 1 

Le Lac Salé 1 

La Chaussée des Géants 1 

Mademoiselle de la Ferté 1 

La Châtelaine du Liban 1 

Le Puits de Jacob 1 

BERAUD (Henri) 
Prix Goncourt 1922 

Le Martyre de l'Obèse 1 

Le Vltriol-de-Lune 1 

Lazare 1 

Au Capucin Gourmand 1 

BERTRAND (Louis» 
de V Académie-Française 
Cardenio. l'homme aux rubans cou- 
leur de feu 1 

gépèle et Balthazar 1 
e Sang des Races 1 

Le Rival de Don Juan 1 

Le Jardin de la Mort 1 

BOCftUEÏ (Léon) 

Le Fardeau des Jours 1 

CARCO (Francis) 

Bob et Bobette s'amusent I 

L'Homme traqué [Grand Prix du Ro- 
man 1922) 1 

V'erotchka l'Etrangère 1 

Rien qu'une Femme 1 

L'Equipe 1 

COLETTE 

L'IngCnue Libertine 1 

La Vagabonde 1 

CORTHIS (André) 
Pour moi seule {Grand Prix du Ro- 
man 1920) 1 

L'Entraîneuse l 

DEREXXES (Charles) 

Vie de Grillon 1 

La Chauve-Souris 1 

Emile et les autres 1 

DESCAVES (Lucien) 

L'Hirondelle sous le Toit ] 

DEVIGNE (Roger) 

Ménilmontant 1 

DONNAY (Maurice) 
de l'Académie Française 

Chères Madames 1 

Education de prince 1 

DORGELES (Roland) 
Les Croix de Bols (Prix Vie Heu- 
reuse 1919) 1 

Saint Magloire 1 

Le Réveil des Morts 1 

Sur la Route Mandarine 1 

DUCHEXE (Ferdinand) 
Au pas lent des Caravanes (Grand 

Prix Littéraire de l'Algérie 1921). 1 
'•'hamil'la (Grand Prix Littéraire de 

l'Algérie 1921) 1 

Le Roman du Meddah 1 

Au pied des Monts éternels 1 

DUMUR (Louis) 

Na«h Paris ! 1 

Le Boucher de Verdun I 

Le« Défaitistes 1 

La Croix Rouge et la Croix Blanche i 



Vol 
ESME (Jean d» 

Les Barbares 

FARRERE (Claude) 

La Bataille 

Le* Civilisés 

Dix-sept histoires de marins 

Fumée d'Opium 

L'Homme qui assassina 

Mademoiselle Dax. jeune fille 

Les Petites Alliées 

Thomas l'Agnelet, gentilhomme de 
fortune 

HERMANT (Abel) 

Le Cavalier Miserey 

LEBEY (André) 

Le Roman de la Mélusine 

LOUYS (Pierre) 

Aphrodite 

La Femme et le Pantin 

Les Chansons de Bilitis 

Les Aventures du Roi Pausole 

M A GRE (Maurice) 
Priscilla d'Alexaudrie 

MILLE (Pierre) 

Le Diable an Sahara 

L'Illustre Partonneau 

MIRBEAU (Octave) 

L'Abbé Jules 

Le Calvaire... 

POTTECHER (.Maurice) 

Achille Placidat 

FOURRAT (Henri) 

Gaspard des Montagnes 

A la Belle Bergère 

RENARD (Jules) 

L'Ecornifienr 

ROBERT (Louis de) 

Octavie 

Paroles d'un Solitaire 

ROLLAND (Romain) 

L'Ame enchantée i 

(I. Annette et Syivie). 
(II. L'Eté). 

Clérambault 

Colas Breugnon 

Jean-Christophe M 

Liluli 3 

Pierre et Luce 

SARMENT (Jean) 

Lettres a, Curysande 1 

t'SERSTEVENS (A.) 

Les Sept parmi les Hommes 

Le Vagabond sentimental 1 

VILLETARD (Pierre) 

Grand Prix du Roman 1921 

M. et Mme Bille ., 1 

Les Poupées se cassent (Couronné 
par l'Académie Française) 1 

WERTH (Léon) 

Clavel Soldat 

Clavel chez ies Majors 

Pijallet danse n 

WILD (Herbert) 
Le Conquérant 1 



Catalogue franco sur demande 



Etabmssbments Busson, 23, BCB Tukoot, Pahis [8 e ) 



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La Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

Echéance 



The Library 

University of Ottawa 

Date due 




39003 00203^691'b 




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S&-- S. tt 




CE PQ 2607 

C00 6B DUMURt LOUIS BOUCHER OE V 
ACC# 1233625 




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